‹ Histoire de l'abbaye royale de Saint-Pierre de JumiègesChapitre 13 sur 39 · Tome II · texte numérisé non relu

Tome II

serviteurs de Dieu sincèrement attachés aux intérêts de la religion ; mais leur fermeté fut sans fruit pour le plus grand nombre, et le monastère demeura presque désert. Les prieurs, les officiers et les anciens suivirent Texemple de l’abbé ; il n’y eut que les jeunes qui, voyant qu’on n’en voulait qu’à leurs biens, résolurent de soutenir la régularité sans rien relâcher de leur première ferveur. L’abbé leur donna un commissaire pour les gouverner en son absence ; mais il le révoqua l’année suivante après le traité de Vernon entre le dauphin et le roi de Navarre, pour rétablir dom Jean de Norville et dom Jean de Bordettes maîtres d’ordre dans leurs charges de premier et tiers prieur, qu’ils avoient quittées pour l’accompagner dans sa fuite. C’étoit sans doute commettre une injustice à l’égard de ce bon religieux ; mais Jean de Boiracher crut devoir en user ainsi, pour se maintenir lui-même dans la première dignité, dont il avait si lâchement trahi la principale fonction, et pour ménager ses fidèles compagnons, que la petite communauté de Jumièges n’auroit peut-être pas voulu recevoir sans quelque satisfaction. La lettre de l’abbé en faveur des fugitifs est adressée à tous les frères et porte, outre la révocation du commissaire, que, ne pouvant pas se rendre sitôt à Jumièges, quoique les troubles parussent apaisés, il leur renvoie ceux qui l’avoient suivi, les suppliant et leur enjoignant même, en vertu de la sainte obéissance, de les recevoir et d’obéir aux deux prieurs comme membres à leur chef, en tout ce qui regarde la religion et

l’observance régulière à laquelle il les exhorte par un assez long discours daté de Rouen, le 8 octobre 1359.

Depuis ce jour, jusqu’au mois de mars 1361, les mémoires de l’abbaïe gardent un profond silence sur le sujet de l’abbé Jean, soit qu’il n’ait rien fait durant tout ce temps qui mérite attention, soit qu’on ait ignoré ce qu’il aurait pu faire à Rouen, où il semble qu’il demeuroit toujours depuis le commencement de la guerre entre la France et la Navarre. Au reste, s’il fit mal d’abandonner son monastère en un temps où il n’y avoit rien à craindre pour sa personne, il fit encore mieux de ne pas y revenir, lorsqu’on eut pu l’arrêter en route au préjudice de ses frères, qui n’étoient pas en état de payer rançon.

En effet, après l’irruption des Navarrois, en 1358, les religieux de Jumièges avoient tellement négligé la culture de leurs terres, pour ne pas avoir le chagrin de les voir moissonner par leurs ennemis, qu’ils manquoient même du nécessaire. Cette fâcheuse extrémité les réveilla enfin. Ils labourèrent et ensemencèrent leurs terres au bout de deux ans ; mais la semence qu’il fallut prendre sur leurs modiques provisions ayant diminué leurs vivres, la mortalité se mit parmi eux et fut si grande, qu’il en mourut jusqu’à treize, outre un grand nombre de domestiques {a).

Il est vraisemblable que, dans une si triste désolation, on chercha le moyen d’en instruire l’abbé Jean,

(a) Mémoires.

et de lui faire sentir la nécessité de son retour. Au moins voyons-nous qu’il servit les malades avec beaucoup de charité, et que, quand la mortalité fut ralentie, il offrit le sacrifice pour tous ceux qui étoient morts. Il n’en demeura pas encore là ; comme l’abbaïe étoit en société avec trente-et-un monastères de l’ordre, il envoya un domestique porter leur cédule dans tous ces lieux, afin qu’on y contribuât, par les prières dont on était convenu dans les lettres d’association, au soulagement de leurs âmes. Mais les chemins étoient si peu sûrs, que le porteur du billet, malgré l’intérêt de cinq sols qu’on lui donnait dans chaque monastère, n’osa passer Saint- Vandrille, où il assista au service qu’on y fit pour ses maîtres, le dernier jour de mars 1361. Jean de Boiracher ne survécut pas longtemps à ses confrères ; la mort l’ayant enlevé le 29 août 1362, il fut enterré dans la chapélle de Saint-Etienne, et l’on mit cette épitaphe sur son tombeau :

J. De duclaro jacet hic sub pulvere raro.

Quondam prœlatus fuit hic a plebe vocatus.

Aunis millenis trecentenis duodenis Cum quinquagenis, hune canis dicito solvi Pœnis ; attendas quarto migrasse calendas Septembris ; veri, Deus, illiua miserere.

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