‹ Histoire de l'abbaye royale de Saint-Pierre de JumiègesChapitre 15 sur 39 · Tome II · texte numérisé non relu

Tome II

à leur couronne {a). Aussi Fabbé de Jumièges, qui avoitété ajourné à comparoître devant les officiers de ces hautes justices, n’eut pas plutôt présenté sa requête contre ces ravisseurs, ou plutôt contre leurs gens d’affaires, qui abusoient de leur nom pour dépouiller Fabbaïe de ses droits utiles et honorifiques, que Charles V donna ordre à ses baillis de Rouen, de Gisors, de Caux, de Caen et du Cotentin de s’opposer en son nom à de semblables prétentions. Voici comme il s’en explique dans son ordonnance du 28 juin 1376 : « Les quelles choses si ainsi étoient tolérées, seroit « pour nous de saisir de notre droit royal, et au grand « grief, préjudice et dommage de nous, de la couronne « de France et de la dite église et appartenance « d’icelle, si par nous n’étoit sur ce pourvu de brief et « convenable remède. Nous eu égard et considéra- « tion aux choses dessus dites vous mandons... C’est à « sçavoir à chacun de vous en son baillage et ressort, « que vous défendiez ou faites défendre de par nous à « nos dits frères, cousins et connétable, ou à leurs « gens ou officiers gouvernans leurs dites terres et « jurisdictions qu’ils ne prennent ne appliquent en aucune manière en eux la cour et connoissances « d’aucune des choses dessus dites ; mais s’en cessent et « désistent du tout : et en cas de ce faire eux ou leurs « gens et officiers seroient désobéissants et s’oppose- « roient au contraire considéré ce que dit est, et que

(a) Archives.

« celà regarde notre droit et souveraineté, dont la « connoissance appartient à notre parlement, faites « ajourner les déshobéissances aux jours de Nor- « mandie de notre prochain Parlement, à venir contre « notre procureur général, etc. {a).

Nul seigneur, de quelque rang et qualité qu’on le suppose, ne peut donc comprendre dans l’étendue de son domaine aucune portion des biens et droits de l’abbaïe de Jumièges, comme devant en faire partie et en avoir la suzeraineté. Cette qualité n’appartient qu’au Roi : c’est un droit inaliénable. Les biens de Jumièges sont tellement inhérents et subordonnés à sa couronne, qu’ils n’en peuvent être divisés. Le Roi de Navarre en fut convaincu, et les comtes d’Harcourt, de Longueville, d’Alençon et du Perche *avec le connétable Duguesclin le reconnurent en ne formant aucune opposition à l’ordonnance de Charles V, qui leur fut signifiée par les baillis du Roi dans l’année courante (a) . Si dans la suite les ducs et duchesses d’Alençon prétendirent exercer leur justice sur l’abbaïe de Jumièges pour les terres et baronnies de Vimoutiers, de Croûtes, de Coulances et d’Oisy, à cause de l’échiquier et haute, moyenne et basse justice de leur duché, dans lequel ces quatre terres sont situées, le Parlement de Paris, toujours en garde pour la conservation des droits du Roi , les débouta de leurs prétentions et les condamna même aux dépens, par arrêts du 14 août

(a) Archives.

(a) Ibid.

1535 (a). Ce qui prouve que nos augustes monarques ont fait voir une espèce de jalousie dans les temps les plus reculés de se conserver tout entière la suzeraineté des biens deJumièges.

Trois mois s’étoient à peine écoulés depuis la signification de Tordonnance de Charles V au roi de Navarre et aux autres seigneurs dont nous venons de parler^, que l’abbé Jean de Saint-Denis, toujours appliqué à éclaircir ce qu’il y avoit de moins entendu dans l’Écriture sainte et dans la règle de saint Benoît, fut attaqué de la maladie dont il mourut. On croit, avec assez de vraisemblance, qu’elle fut occasionnée par quelques grappes d’un raisin fort doux qui lui causa de si violentes coliques, que ses entrailles en furent ulcérées, et qu’il en sortit une multitude de vers. Cette plaie, dont Dieu le frappa peut-être pour le purifier des fautes de sa jeunesse,^ l’emporta le 8 mars 1377. Il n’est pas possible d’exprimer la douleur où sa mort plongea tous les religieux ; ils le pleurèrent plusieurs jours, et l’un d’entre eux fit son éloge par l’épitaphe suivante :

Concio gemetica veræ pietatis arnica,

Fie, quia fatidica subiit tua limina sica.

Nam tuus abbas te dans vitæ dogmata castæ Liquit amabilis J. de sancto Dionisio.

Eximius doctor fuit et spéculum rationis

Virga superborum, fervens in amore piorum

Luce sub octavâ martis hune pertulit almis

M. C. ter, 1 semel, ternovies; queat almus haberi. Amen.

(a) Archives,

Son corps fut enterré avec magnificence devant l’autel des Saints Innocents, qui étoit une chapelle d’une ancienne église de Saint-Pierre, située au midi et la plus proche de l’escalier du nouveau dortoir; mais on le transféra depuis dans la nef, pour bâtir à la place de cette chapelle et de quelques autres sur la même ligne une grande salle et un dortoir, qui ne subsistent plus aujourd’hui. Ce nouvel édifice, dont on ignore le commencement, et dont on permit la dénlolition en 1700, avoit dix-huit pieds de longueur sur quarante de largeur ; à l’extrémité du côté de la terrasse étoit la chambre carrée ou le logement des abbés réguliers, qui ne vouloientpas se séparer de leurs frères, quand ils pouvoient être avec eux, ou qu’ils vouloient assister aux offices de jour et de nuit. Ce qui n’empechoit pas qu’ils eussent un appartement superbe, mais éloigné, pour recevoir les étrangers sans incommoder les religieux.

Dès que la cérémonie des obsèques fut finie, la communauté s’assembla et délibéra sur les moyens qu’on pourroit prendre pour réparer promptement la perte qu’elle venoit de faire. Les sentiments furent partagés ; les uns vouloient un abbé de leur corps, les autres prétendoient qu’on devoit encore choisir un étranger qui eût du crédit à la cour de France et des amis à Rome, parce qu’on s’en étoit bien trouvé {a). Nous voyons effectivement qu’en 1375, Jean de Saint-

(a) Archives.

Denis fît décharger le prieur de Joui de la moitié de ses décimes, et que cette grâce lui fut accordée à la recommandation de Pierre de Gros, archevêque d’Arles, camerlingue de l’église romaine et proche parent du pape Grégoire XI, qui gouvernoit alors l’Église. Ces considérations fîrent ouvrir les yeux à ceux qui avoient été d’un sentiment contraire, et Ton résolut unanimement d’élire Jean de Fors, aumônier de l’abbaïe de Saint-Denis, comme le plus propre à remplacer celui qu’on regrettoit, et à s’opposer aux tentatives trop réitérées des ennemis qu’on avoit et qu’on pourroit avoir dans la suite à réprimer. On tint néanmoins cette délibération secrète jusqu’au retour de Dom Jean de Burnez, tiers-prieur, et de Guillaume de Lacour, cuisinier, qu’on avoit députés vers le Roi Charles V, pour avoir son agrément, sans lequel on ne pouvoit procéder à l’élection. Leur commission est datée de l’onzième jour de mars 1377, trois jours après la mort de l’abbé ; mais on ne sait pas précisément en quel temps ils eurent audience du Roi (a). Nous savons seulement qu’il reçut leur requête avec bonté, et qu’à leur arrivée les religieux de Jumièges déférèrent à Jean de Fors par un choix unanime le gouvernement de leur abbaïe.

(à) Arcùives.

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