‹ Histoire de l'abbaye royale de Saint-Pierre de JumiègesChapitre 16 sur 39 · JEAN IV DIT DE FORS, CINQUANTE-SIXIEME ABBE · texte numérisé non relu

JEAN IV DIT DE FORS, CINQUANTE-SIXIEME ABBE

Jean de Fors naquit à Rouen d’une famille qui avait eu déjà un abbé de Jumièges. Il donna dès sa première jeunesse des marques de son esprit et du goût naturel qu’il avoit pour les sciences. Ses parents, voyant de si heureuses dispositions, l’envoyèrent à Paris, où il acheva toutes ses études d’humanités et de théologie. Étant docteur en droit civil et canonique, il fut chanoine de l’église cathédrale d’Évreux, puis même bénédictin, aumônier de Saint-Denis en France, et enfin abbé de Jumièges en 1377, comme il est facile de le montrer par les lettres d’association de l’abbaïe de Saint-Vast d’Arras, avec celles de Jumièges, en date du 27 août 1377 (a) ; par un privilège de Charles V, du 22 septembre suivant, pour l’exemption de comparoître en personne aux plaids des panages des forêts de Gouffers et de la Haie d’Exnes (à), et enfin par une procuration donnée en conséquence par le même abbé (c), le 27 du même mois de septembre, à frère Renaud du Bost, prieur de Croûtes, pour s’y trouver son nom. On voit par ce privilège ou lettres de grâces, accordées seulement pour l’année, que les abbés de

(a) Archives.

(&) CartuL, c. 260.

(c) Ibid. c. 261.

Jumièges étoient conseillers nés à l’Ecliiquier de Normandie; et il est certain qu’ils y ont eu droit de séance jusqu’à Louis XII et peut-être même jusqu’à François avec cette différence que, depuis la réunion de la province à la couronne, ils n’y avoient plus voix délibérative, et n’y étoient appelés que pour y donner de l’ornement, le droit déjuger et décider ayant uniquement passé à ceux que nos rois avoient députés pour les tenir. Ce qui fit que, dans les derniers échiquiers, ils furent dispensés, comme les évêques et les nobles, d’y comparoître en personne (a).

Il étoit nécessaire que le nouvel abbé vint à Jumièges, où les religieux avoient beaucoup à souffrir des officiers de la chambre, pour avoir leur vestiaire ; mais Grégoire XI étant mort sans avoir pu expédier ses bulles, et les cardinaux ayant introduit le schisme dans l’Eghse, par la nomination de deux papes, Urbain VI et Clément VII, il fallut attendre que la cour de France se fût déclarée pour l’un des deux. C’est ce qu’elle fit dans une assemblée de prélats et de nobles tenue à Vincennes le 16® de novembre 1378. Clément VII y fut reconnu pour le légitime pape. Ce qui n’empêcha pas l’Université de Paris, dont Jean de Fors avoit l’honneur d’être membre, de demeurer partagée de sentiments, les uns tenant pour Urbain, les autres pour Clément, et d’autres pour la neutralité. On ne sait de quel parti étoit l’abbé de Jumièges. Au

(a) Froland, Recueil d’arrêts, p. 757.

reste il importe peu de le savoir, TUniversité en corps s’étant conformée peu de temps après au sentiment de l’assemblée de Vincennes. Ainsi le consentement fut unanime dans le royaume en faveur de Clément. Jean de Fors lui rendit compte alors de son élection, et ayant reçu ses bulles vers le mois d’août 1379, il prit possession le 9 octobre suivant par Nicolas du Bosc, évêque de Bayeux, n’ayant pu lui-même faire le voyage pour cause de maladie (a). Les moines de Jumièges, déjà informés des provisions de leur abbé, et ne doutant point qu’ils ne dussent bientôt le voir, furent affligés d’un contretemps qui faisoit éclipser leur espérance au moment quûls la croyaient mieux fondée. Ils reçurent néanmoins l’évêque de Bayeux avec beaucoup d’honneur et de solennité ; mais ils ne purent se résoudre à l’investir de la crosse et de quelques autres marques de la dignité abbatiale, protestant qu’ils ne l’avoient jamais fait et qu’ils ne le feroient jamais qu’à leurs abbés présents en personne (b). L’évêque demanda acte de leur refus, et il lui fut accordé ; après quoi, il se retira fort content de l’accueil qu’ils lui avoient fait et des bonnes dispositions où il les voyait pour leur abbé, dont il aperçut avec plaisir qu’ils ne se passoient pas volontiers.

Jean de Fors ne laissa pas néanmoins de reculer encore son voyage près de cinq mois, s’il est vrai qu’il

(a) Archives.

(a) Jbid.

ne vint à Jiimièges que vers la fête de Pâques 1380. Quoi qu’il en soit, les religieux firent éclater leur joie par une magnifique réception, qui fut suivie de mille témoignages réciproques de confiance et d’amitié. Au bout de quelques semaines, passées de la sorte, les religieux particuliers, toujours mécontents de la négligence des officiers de la chambre à payer ce qui étoit dû pour leur vestiaire, se plaignirent tout haut et demandèrent publiquement à l’abbé, dont ils se voyaient tendrement aimés, qu’il leur rendît la justice qu’on ne pouvait plus attendre que de lui. « Voilà, disoient-ils en montrant leurs habits par lambeaux, à quelles dures extrémités vos officiers nous réduisent ; voilà les haillons dont ils n’ont pas honte de nous laisser couverts. Ne sommes-nous donc pas frères, et tous enfants d’un même père? Nous sommes nus, et l’on ne rougit pas de notre nudité. On nous maltraite même quand nous demandons notre nécessaire, quoiqu’il nous soit dû et qu’on ne puisse nous le refuser sans injustice. » Ils ajoutèrent, en finissant leurs plaintes, que s’il ne réprimoit promptement l’avarice de ses chapelains, on verroit bientôt renaître les divisions scandaleuses que sa présence avoit à peine arrêtées et que l’office divin, comme il étoit arrivé en de semblables occasions, en seroit moins bien fait. Ces plaintes affligèrent sincèrement l’abbé et le percèrent jusqu’au fond du cœur. Il vit bien qu’un mal si violent demandoit un prompt remède. Il le chercha quelque temps, et crut l’avoir trouvé dans la cession qu’il se proposa de faire des

rentes seigneuriales de sa chambre pour Tentretien de trente religieux de communauté, non compris les prieurs et officiers, au nombre de neuf, et leurs compagnons, savoir : cinq pour le cellérier, deux pour l’aumônier et trois pour le cuisinier. Ses mesures étant ainsi prises, il les assembla, fit aux chapelains, en leur présence, les reproches qu’ils méritoient, et, pour consommer l’affaire dans le moment même, il fit entrer le notaire et lui dicta à haute voix, et mot à mot, l’acte par lequel il transmettoit aux trente religieux particuliers du monastère (a) et à leurs successeurs, en pareil nombre, 329 livres de rentes, à prendre par Tun d’entre eux sur divers tennements ou vavassories, à Jumièges àHauville, à Trouville, Mauteville-Leneval, à Duclair, à Croûtes, à Courval, à Epinai, à Norville, à Hotot-l’Auvrai, au Manoir de la Lieue, au Manoir Godefroi et à la Gavelière, à condition qu’ils ne feroient, à l’avenir, aucune dépense pour leurs habits, dont voici les noms : un froc, une coule ou scapulaire, une pelisse d’agneau, une cotte ou robe de brunette, une chemise d’étamine, un caleçon, un famulaire ou haut de chausse, une paire de bas et de chaussons d’étoffe blanche et une paire de souliers. Jean de Fors ne fut pas trompé dans le choix du remède qu’il avait cru nécessaire pour obvier aux dissensions. Non seulement les religieux consentirent de se fournir de vêtements pour le prix, mais même de s’entretenir de couvertures,

(a) Archives.

de draps de serge pour leurs lits et de linge pour le réfectoire. L’acte est du 16 juin 1380.

L’abbé n’avoit point encore fait le serment d’obéissance à l’archevêque de Rouen, quoiqu’il eût reconnu sa juridiction sur l’abbaïe de Jumièges dans la supplique qu’il lui avoit adressée neuf mois auparavant, pour l’engager à confirmer son élection (a) . Il jouissoit paisiblement des fruits de l’union que sa prudence avoit rétablie parmi ses frères et ne songeoit pas même à satisfaire à ce devoir, mais l’archevêque, se trouvant à Rouen dans le même temps, l’en fit souvenir, et l’abbé, n’ayant aucune raison à apporter pour s’en défendre ou pour différer, prêta serment entre ses mains le 7 septembre de la même année, suivant les registres de l’archevêché. Pendant que ceci se passait, Marguerite d’Escalles vendit à Robert d’Esneval, seigneur de Pavilly, le fief de laMarval, dans les paroisses de Saint-Paër et de Panneville, que les religieux de Jumièges lui avoient cédé sa vie durant (6); mais Jean de Fors, à la première nouvelle qu’il en eut, le retira par puissance de fief (c) et l’augmenta même considérablementpar l’acquisition qu’il fit au mois de février 1387 d’une huitième portion pour la somme de 170 livres d’or, qui feroient de notre monnaie courante 1,980 livres 4 sols 3 deniers.

Les mémoires de l’abbaïe ne nous apprennent rien

(a) Archives.

(a) Ibid.

(h)llhid.

des autres actions de Jean de Fors, et ce n’est que par conjecture que nous osons avancer qu’il mena une vie fort retirée, toute appliquée à Dieu, partageant son temps entre la lecture des livres saints, l’instruction de ses moines et l’assistance aux divins offices. Cette conjecture, néanmoins, n’est pas sans fondement. Nous convenons que le silence de nos manuscrits peut la rendre incertaine, mais cette incertitude se trouve, en quelque sorte, levée par un acte authentique qui prouve également l’amour que Jean de Fors avoit pour la solitude, les soins qu’il avoit pris pour y accoutumer ses religieux et le succès de son entreprise. C’est une procuration, donnée en son nom et au nom de toute la communauté, le troisième de novembre 1382, à honorables et discrètes personnes : maîtres Guillaume de la Brière, Eustache de Lapierre, Laurent Lamy et Pierre Solas(a), pour entreprendre, suivre et terminer les clauses, querelles, débats et controverses de l’abbaïe, mues et à mouvoir, en quelque tribunal que ce puisse être, soit en demandant ou en défendant contre toutes personnes leurs adversaires, avec pouvoir d’appeler et poursuivre leurs appels, de transiger et compromettre, de créer et substituer des procureurs dont les actes seront aussi valables que si l’abbé et les religieux les avoient faits en personnes. Nous laissons au lecteur à conclure de ces pouvoirs sans limitation, accordés à quatre séculiers par trente-huit religieux, sur les représentations

(i) Cartul., c. 259.

d’un abbé, que son épitaphe va nous faire connoître pour un homme versé dans toutes les sciences ; nous laissons, dis-je, à conclure quelle devoit être l’occupation du chef et des membres dans l’intérieur ; s’ils aimoient à se répandre au dehors ou s’ils n’imitoient pas plutôt ces serviteurs fidèles qui attendent que leur maître retourne des noces, afin que, lorsqu’il sera venu et qu’il aura frappé à la porte, ils lui ouvrent aussitôt. Le nécrologe place la mort de Jean de Fors le 22 d’avril 1389, qui étoit le jeudi, dansl’octave de Pâques. Son corps fut enterré dans l’ancienne église de Saint-Pierre, au pied de l’autel de Saint-André ; si l’on en croit l’auteur de l’opitaphe suivante, il avoit été théologien, historien et poëte.

Rotomagi natus fuit hic abbas Joannes De Foris, doctor civili canonicoque,

Ipse Magister in artibus, historiisque, poëta Atque theologus, in studiis fuit omnis.

Canonicus fuit Ebroïcensis, postque résignât Omnibus, et sancti Benediciti relligionem Ingressus, degit hoc cœnobio tumulatus Anno milleno centumter etoctuageno Nono post'pascha Jovis ab hâc luce recessit.

Ex ejus fama, tu qui legis hoc epigramma,

Ut vox in Ramâ lacrimas fundens pie clama,

Vermiculûs, post hos titulos, pater abba sequetâs ;

Quô titulosus eras, plus vermiculosus haberis.

Per tua suffragia, virgo pia, sis moderamen Ad suapeccata, ut sibi gaudia detDeus. Amen.

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