‹ Histoire de l'abbaye royale de Saint-Pierre de JumiègesChapitre 18 sur 39 · SIMON DU BOSC, CINQUANTE-HUITIEME ABBE · texte numérisé non relu

SIMON DU BOSC, CINQUANTE-HUITIEME ABBE

Cet illustre personnage fut le célèbre Simon du Bosc, originaire de la ville de Rouen, fils de Mathieu du Bosc, seigneur de Bretteville, et de Guillemette de Vauricher. En remontant par ses aïeux, en droite ligne, Mathieu, conseiller du roi au Parlement de Paris; Martin, seigneur de Tendos et de la Chapelle, lieutenant du grand-maître des eaux et forêts de Normandie, et l’un des quatre cents otages envoyés en Angleterre par le roi Jean en 1360; Renaud, Geoffroi, Charles, Jean, Baudri, bienfaiteur de l’abbaïe de Mortemer en Lions; Roger Viveton, fondateur du prieuré de Bourgachard; Beaudoin, proche parent du duc Robert, dont il avoit épousé la cousine; Antoine, mort au siège de Jérusalem, en 1099, et le sire du Bosc, qui suivit Guillaume-le-Bâtard à la conquête de l’Angleterre, en 1066. On peut dire que Simon Dubosc, dont nous avons à parler, tiroit son origine des premiers Danois établis en Neustrie

en 912, sous la conduite de Raoul, premier duc de

Normandie. Guillaume du Bosc, lieutenant-général

de cavalerie, et Nicolas du Bosc, évêque de Bayeux,

président, clerc en la Chambre des comptes de Paris,

et chancelier de France, étoient oncles de Simon. Un

de ses grands-oncles, nommé Guillaume, fut évêque

de Dublin et chancelier d’Ecosse en 1315, et un de

ses petits-neveux, Antoine du Bosc , a été évêque de

Béziers au commencement du xvi® siècle (a). Suivant

les mémoires de sa main, il eut deux frères et une

sœur qui se fit religieuse aux Emmurées . Ses deux

frères étoient Mathieu et Jean, dont la famille subsiste

encore aujourd’hui dans les personnes de MM. de

Vitermont, de Coquereaumont, d’Ourville, de Rade-

pond, d’Emendreville et Du Bois-d’Ennehout. Comme

c’est uniquement en vue de l’abhé Simon que nous

avons rapporté sa généalogie, nous ne pousserons pas

plus loin l’histoire de ces différentes branches sorties /

de ses deux frères. Nous avons fait suffisamment con-

noître la noblesse de leur origine ; il est temps que

nous reprenions l’histoire de leur illustre aïeul,

Simon du Bosc vint au monde vers le milieu du xiv° siècle, et fut élevé près de ses parents dans la ville de Rouen, jusqu’à l’âge de vingt ans, qu’il se consacra au service de Dieu, par la profession religieuse, dans l’abbaïe de Saint-Ouen, où il étoit très assidu aux offices de l’église. Il fit paroître tant de vivacité et de

(a) Mémoires.

pénétration d’esprit dès le commencement de sa conversion, qu’après avoir étudié la logique et l’Ecriture- Sainte sous le précepteur des jeunes religieux de l’abbaïe, il fut envoyé à Paris pour apprendre le droit canon. Il s’y rendit si habile, qu’il mérita une chaire de professeur à la fin de son cours ; mais l’abbé de Saint-Ouen l’ayant fait revenir, il fut obligé de remercier et retourna dans son monastère, où, peu de temps après, on lui donna le prieuré de Sigi, au pays de Brai, vers la Ferté-en-Lions, à sept lieues de Rouen. Le désir d’apprendre le fit bientôt retourner à Paris, .où il se fit licencié en droit canon, et obtint le degré de docteur en 1386. Il fut choisi de nouveau pour faire des leçons publiques de théologie , et le succès extraordinaire qu’il y eut lui acquit une merveilleuse réputation. Clément VII en ayant eu connoissance, lui donna l’abbaïe de Cerisi, vacante par la translation d’Etout d’Estouteville à l’abbaïe du Bec {a). Ses bulles sont du 13 mai 1388; mais la Providence divine fit juger bientôt qu’elle en disposoit autrement. L’abbaïe de Jumièges vint à vaquer l’an 1390 par la retraite de Geoffroy Harenc; le pape jeta les yeux sur Simon du Bosc, et lui envoya des provisions le 6 de février 1391 , avec ordre à l’archevêque de Paris et à l’évêque de Bayeux, son oncle, de recevoir son serment au nom du Saint-Siège, pour ne pas le détourner de ses exercices de professeur, qu’il continua en effet jusqu’à sa

mort, mettant un régent pour faire les leçons à son défaut (a) . Il prit possession par procureur dans le courant du mois de mars ; mais le mardi de la semaine de QuasimodOj, 4® jour d’avril, il vint en personne et fit présent à l’église d’un magnifique reliquaire orné de pierres précieuses et de plusieurs images d’argent. Il donna à tous les religieux en particulier des marques de sa bienveillance, dont ils ressentirent les effets dans toutes les occasions qui se présentèrent pendant vingt-sept ans qu’il posséda l’abbaïe. C’est ce qui les engagea tous à le presser par d’humbles remontrances de quitter la chaire de théologie, qu’il avoit méritée préférablement à tant d’autres, pour résider avec eux ; mais leurs instances furent inutiles, et, jusqu’à la fin, ils eurent la douleur de ne le posséder qu’aux grandes fêtes de l’année et dans la vacance des classes. Il ne paroissoit jamais les mains vides, mais ses présents étoient toujours dignes de lui et conformes au goût décidé qu’il avoit pour l’étude. Les manuscrits dont il a enrichi la bibliothèque en sont une preuve éclatante. Trois sont inscrits de son nom : le Traité de Pierre Bertrand sur le sixième des Décrétales et les Clémentines {b) ; la Dispute de Nicolas de Lyre contre les Juifs, avec le Traité du même auteur contre un Juif qui se servoit du Nouveau-Testament pour combattre la religion chrétienne (<?), et le Traité de

(a) Ibid.

(b) Ms. D., n. 24.

(c) Ms. D., n. 56.

Gille Colonne De regimine principum (a), écrit pour Philippe-le-Bel, dont il avoit été précepteur.

Pendant le séjour de Simon du Pose à Jumièges, le duc de Lancastre vint en France pour traiter de la paix, avant que la trêve fût finie ; mais il ne put conclure, tant les propositions qu’il fit étoient déraisonnables. On ne laissa pas néanmoins de prolonger la trêve pour une année, de sorte qu’elle ne devoit finir qu’à la Saint-Michel de l’an 1393. Simon du Pose en profita pour rentrer dans le prieuré d’Helling, en Angleterre, que ses prédécesseurs avoient été contraints d’abandonner par la haine des Anglois contre la nation française. Il y envoya trois de ses religieux, qui rétablirent la discipline dans sa splendeur, et jouirent assez paisiblement des revenus du prieuré jusqu’en 1413, que les bénéfices étrangers furent attaqués dans le parlement de Leicester et supprimés pour la plupart {b).

Il paroît, par une supplique de l’abbé Simon et de la communauté à Pierre de Lune, cardinal-diacre du titre de Sainte-Marie en Cosmedin et légat en France pour le pape Clément, que, depuis la fameuse contestation de Pierre Sevran, en 1365, les celleriers de Jumièges regardoient toujours leur office comme un titre dont on ne pouvoit les dépouiller, ou que l’on appréhendoit au moins que quelqu’un d’eux ne renouvelât dans la suite une prétention si préjudiciable aux

(a) Ms. H., n. 5.

(b) Archives.

intérêts communs. On résolut donc, en 1393 , de faire décider la question. On représenta au légat que les revenus de la cellerie ayant été employés jusque-là pour les nécessités de l’abbé, des religieux et des hôtes, il seroit étrange que l’officier en disposât comme il lui plairoit, et ne donnât que ce qu’il jugeroit à propos pour la dépense journalière en pain, vin, foin, avoine et autres besoins du monastère, sans craindre d’être déposé, ni même contraint à faire passer ses comptes par l’examen de l’abbé ou de ses préposés. Sur ces remontrances, signées de toute la communauté, Pierre de Lune déclara, par ses lettres du 24 février de la même année, que l’office de cellérier n’étoit point un bénéfice en titre (a), mais une simple administration, et que l’abbé pouvoit donner à son gré, même à des séculiers, pour autant de temps qu’il le voudroit (ô). Ce qu’il confirma par une bulle du 27 avril 1396, la seconde année de son pontificat.

Le 24 octobre de l’année suivante, 1397, Simon Dubosc fit au Roi Charles VI la foi et hommage, et lui rendit aveu des biens de l’abbaïe, comme mouvants en plein fief de sa couronne (c). Deux ans après il présenta à la cure de Saint- Vast-de-Dieppedale, à cause d’un fief appartenant à son monastère, dans l’étendue de la même paroisse ; mais l’archevêque de Rouen lui disputa ce patronage et ce ne fut qu’ après

(a) Ibid.

(b) Ibid.

' (c) Ibid.

quelque procédure que le prélat reconuut devant notaire le droit de l’abbé et des religieux de Jumièges (a).

Ceux-ci voyaient avec chagrin que leur foire du dimanche des Rameaux étoit presque abandonnée par la répugnance du peuple à trafiquer dans ce saint jour; c’est ce qui les porta à présenter une requête au Roi, pour le supplier de la mettre au 14 février, dans l’espérance qu’elle deviendroit plus célèbre et d’un plus grand revenu, à cause du concours prodigieux d’étrangers qui se rendoient à Jumièges pour la fête de S. Valentin, protecteur du pays. Le Roi reçut leur requête avec bonté, et ordonna par lettres patentes datées du 16 juin 1402 quhl se tiendroit tous les ans à perpétuité, dans le bourg de Jumièges et dans le lieu le plus commode pour les bestiaux, une foire semblable à celle qu’on y tenoit le dimanche de Pâques fleuries, et que les religieux en retireroient tous les profits, sans que personne les pût troubler ni inquiéter; cette foire a été depuis transférée à Duclair, bourg dépendant de Jumièges, et rejetée à la Saint-Denis (è) .

Les années suivantes, jusqu’en 1407, nous fournissent peu de choses pour notre histoire. On trouve seulement qu’en 1406, l’abbé de Jumièges fut poursuivi par les officiers du comte d’Alençon pour n’avoir pas comparu aux plaids d’ Argentan, auxquels ils préten dolent l’assujettir en personne, à cause des droits,

{a) Archives.

(6) Ibid.

coutumes et franchises de son manoir et terre de Coulonces. dans les forêts de Gouders et de la Haie d’Exme ; que son titre d’exemption ayant été remis à la cour pour en avoir copie, y fut perdu, et que le comte Jean lui donna de nouvelles lettres pour le confirmer dans son exemption et dans tous les autres droits et privilèges, à condition que le prieur de Croûtes ou quelqu’ autre religieux de l’abbaïe, fondé de procuration, se trouveroit tous les ans aux plaids de de la Saint-Michel et de la Toussaint; et qu’on célébreroit chaque année à Jumièges une messe de Notre- Dame et une de requiem pour lui et sa famille {a).

Cependant, TÉghse étoit toujours déchirée par le schisme des anti-papes. Grégoire XII, qui venoit de succéder à Innocent VII, étoit, à la vérité, prêt de se démettre, pouvu que son compétiteur le fît aussi de son côté ; mais on se défioit avec raison de Benoit XIII, quoiqu’il parût être dans le même sentiment, 1-es mensonges et les fourberies lui ayant peu coûté jusqu’alors, quand il les avoit crus nécessaires pour prévenir la soustraction d’obédience, dont l’Université de Paris avoit repris le dessein, sur ce qu’il n’avoit pas accompli les conditions sous lesquelles on s’étoit de nouveau soumis à lui. Elle fut conclue effectivement au mois de novembre 1406; mais l’exécution en fut suspendue par la nouvelle que les deux concurrents étoient convenus par lettres d’accepter la voie de cession et de

{a) Thesaur, Anecd. t. II, p. 1356.

se rendre à Savone à la Saint-Michel, avec les deux collèges de cardinaux, pour terminer cette affaire si importante au bien et au repos de toute l’Église. Charles VI, quil’avoit à cœur, ayant appris les dispositions des deux papes, nomma des ambassadeurs pour , les aller trouver de sa part, afin de les confirmer dans leur bon dessein (a). Cette ambassade, pour laquelle Simon Dubosc eut l’honneur d’être choisi après le patriarche d’Alexandrie, l’archevêque de Tours et les évêque de Cambrai, de Beauvais, de Meaux, de Troyes et d’Evreux, étoit de trente-huit maîtres en tout. Il y avoit des abbés, des docteurs et même des chevaliers. Chaque ambassadeur étoit suivi d’un nombreux cortège et traînoit après lui un équipage magnifique. L’abbé de Jumièges (b) avoit seul dix chevaux et neuf personnes à sa suite, savoir ; un religieux pour réciter avec lui l’office canonial, deux gentils -hommes, un maître-d’hôtel, un page, un valet de chambre, un maréchal, un garçon d’écurie et un valet de pied. Il partit de Paris, avec le reste de l’ambasade, le samedi 16® jour d’avril 1407, et le 9 mai suivant ils arrivèrent tous ensemble à Marseille , où Benoit XIII leur donna une audience publique dans l’église de Saint- Victor. Dès le lendemain de leur arrivée^ le patriarche d’Alexandrie, qui paroît avoir été le chef de l’ambassade, fit un discours sur le sujet de leur députation, auquel Benoit répondit par une protestation de renon-

(i>) Archives : Itinéraires de S. Dubosc.

cer au pontificat, si Grégoire y renonçoit lui-même ; mais le jour suivant les ambassadeurs l’ayant prié de faire une bulle où il fit connoître à tout le monde la droiture de ses intentions, il fit paroître du chagrin de ce que la cour de France se déficit trop de lui, et dans une audience secrète du IT de mai, il déclara qu’il ne donneroit pas de nouvelle bulle, et qu’on devoit s’en rapporter à la lettre qu’il avoit écrite à Grégoire sur ce sujet. ,11 fallut donc se contenter de cette réponse, après laquelle les ambassadeurs se disposèrent à quitter Marseille pour se rendre à Rome, conformément à leurs instructions, qui nous ont été conservées par Simon du Bosc, dans l’excellent recueil qu’il a fait de diverses pièces concernant le grand schisme, imprimées par Dom Martenne au second tome de son Thésaurus novus anecdotorum, sur les manuscrits de Jumièges.

Le 19, ils prirent congé du pape Benoît et se retirèrent à Aix pour délibérer si, à cause du refus de la bulle qu’ils avoient demandée, il lui signifieroient la soustraction d’obédience. Ayant résolu entre eux de ne le point pousser à bout, mais do laisser l’archevêque de Tours et l’abbé de Saint-Michel à Marseille, pour veiller sur sa conduite, ils partirent d’Aix le 23 au nombre de trente-et-un, et arrivèrent à Gênes le 8 juin suivant. Geoffroi de Pompadour, évêque de Meaux et Guillaume de Boisratier, docteurs en décret, étoient partis pour Gênes dès le 12 du mois de mai précédent. Philippe de Vilette, abbé de Saint-Denis,

et Huges le Renvoisié, doyen de l’église de Rouen, étoient revenus en France pour rendre compte à la cour de ce qui s’étoit fait à Marseille. Le patriarche d’Alexandrie et les autres ambassadeurs furent reçus à Genes par le maréchal de Boucicaut, gouverneur de la ville, au son des cloches et des trompettes. Toute la ville s’efforça de faire paroître par mille démonstrations de réjouissance combien elle s’intéressoit au succès de leur ambassade et au repos de l’Église. La joie augmentoit à tous les moments, et elle alla si loin qu’à la première proposition des ambassadeurs, les Génois promirent de fournir des galères pour conduire le pontife romain à Savone. Le gouverneur, de son côté, les prévint en tout par de bons offices ; mais ce qui fait plus à notre histoire, il vécut avec l’abbé de Jumièges dans une familiarité intime et même rare entre les plus anciens amis, jusque-là quil le fit dépositaire d’une somme de 200 florins de Gênes, que le roi et le clergé de France avoient envoyée aux ambassadeurs pour fournir à la dépense du voyage, et que dans les lettres qu’il leur adressa à Rome, en réponse à celles qu’il en avoit reçues, il le nomma toujours le premier.

Les ambassadeurs ne s’arrêtèrent pas longtemps à Gênes. Après avoir reçu l’argent dont nous venons de parler, soit qu’ils n’attendissent ce secours que pour se remettre en route, soit qu’ils ne se fussent proposés dans leur séjour que d’engager les Génois à céder leurs galères pour le transport du pape à

Savone, ils partirent le 17 de juin et arrivèrent le 1®'’ de juillet à Viterbe, où ils apprirent du cardinal de Liège et du cardinal des Ursins que Grégoire commençoit à chanceler et à faire naître des difficultés qu’il ne seroit pas aisé de surmonter. La nouvelle de ce changement pensa leur abattre le courage ; ils songèrent même à retourner sur leurs pas ; mais Simon du Bosc les rassura dans un grand souper, auquel il les invita avec deux cardinaux, qui se joignirent à lui pour le presser de continuer leur route. Ils s’avancèrent donc avec une extrême diligence et arrivèrent à Rome le 4 juillet au soir, qui étoit le jour de leur départ de Viterbe. Ils s’aperçurent bien, dès la première audience, que ce qu’on leur avoit dit des dispositions de Grégoire étoit véritable. Ils eurent encore néanmoins plusieurs audiences durant le mois de juillet; mais voyant que les assurances que le pape leur donnoit toujours en général de ses bonnes intentions n’étoient pas sincères, et que l’abbé de Jumièges n’avoit plus d’argent pour leur dépense, aux frais de la nation, ils demandèrent leur audience de congé, et sortirent de Rome le 4® d’août, après avoir écrit en France, pour la levée d’une demidécime sur tous les bénéfices du royaume.

Les ambassadeurs, étant sortis de Rome, revinrent à Gênes, où ils s’arrêtèrent près de six semaines, en attendant le terme de la conférence à Savone. Ils y allèrent en effet le jour marqué, et ils y trouvèrent Benoît, qui s’y étoit rendu pour attendre son

compétiteur; mais celui-ci refusa toujours constamment d’y aller , malgré les sollicitations de ses cardinaux. Enfin, le dernier terme de la conférence étant expiré le jour de la Toussaint, Benoît officia pontificalement et donna à dîner aux ambassadeurs, qui reprirent la route de Paris et arrivèrent le 18® de janvier 1408, sans avoir fait autre chose que de convaincre tout le monde de l’intelligence des deux contendants pour se jouer de tous les princes de l’Europe. Ce voyage coûta à l’abbé 985 livres 1 sol 5 deniers, qui feroient de notre monnoie environ 8,000 fr., sans y comprendre les 200 florins qu’il reçut à Gênes pour la dépense commune.

Six jours avant leur arrivée, et vraisemblablement à l’occasion de deux lettres, on avoit pris le parti, en France, de publier la soustraction d’obédience aux deux prétendus papes, à commencer depuis l’Ascension prochaine ; mais à peine étoit-elle publiée, que les cardinaux se réunirent pour convoquer un concile à Pise , afin d’y terminer cette grande affaire. L’ouverture s’en fit le 25 mars 1409. Simon du Bosc s’y trouva comme ambassadeur du roi et député de l’université de Paris, avec l’évêque d’Evreux et le docteur Basin. Comme il n’est entré dans aucun détail de ce qu’il fit au concile, nous ne pouvons aussi en rien dire de certain. On sait seulement en général, par le mémoire de la dépense qu’il fit en ce voyage, qui fut de six mois et sept jours, qu’il avait un secrétaire uniquement occupé à écrire sous lui pour le bien de

l’Église, et qu’il y employa deux mains de papiers. Alexandre V, qui fut élu le 26® de juin, n’oublia pas les obligations que l’Église lui avoit. Il le traita avec beaucoup de considération et lui demanda ce qu’il vouloit avoir pour récompense de ses services ; mais l’humble abbé refusa tout ce que le nouveau pontife put lui offrir, et il se contenta de lui demander l’honneur de sa protection. Le pape, étonné de son désintéressement, voulut absolument qu’il lui demandât quelque chose. Alors Simon, toujours désintéressé pour luimême et uniquement attentif à la gloire de son abbaïe, pria le pape d’accorder quarante ans d’indulgence à ses religieux et à tous ceux qui visiteroient l’église de Jumièges les jours de l’Assomption de Notre-Dame, de Saint-Pierre et de Saint-Valentin; ce qui lui fut accordé. La bulle est datée du 8 juillet 1409 (a), et contiennent non-seulement les articles que nous venons de rapporter, mais aussi une permission à l’abbé et aux religieux de choisir un confesseur régulier ou séculier pour les absoudre des cas même réservés au Saint-Siège. Alexandre V n’en demeura pas là ; ayant appris que l’abbé Simon n’usoit point d’ornements épiscopaux dans la célébration des divins offices, il fit expédier une seconde bulle, par laquelle il lui accorde et à ses successeurs, prêtres et bénis, le privilège de porter la mitre l’anneau et les autres ornements pon-

(a) Archives.

1 L’abbé Simon Dubosc a été représenté sur sa pierre tombale avec une mitre précieuse, en souvenir du privilège que le pape lui avait

tificaux les jours de cérémonie, et de bénir le peuple dans toutes les églises dépendantes de l’abbaïe, tant après matines qu’ après la messe et les vêpres, s’il n’y a ni évêque ni légat du Saint-Sièg^ présent, nonobstant la bulle d’Alexandre IV, son prédécesseur, qui commence par ces mots : Abhaies, et autres constitutions apostoliques à ce contraires (a). Cette bulle est du même jour que la précédente. Le pape y déclare qu’il doit ses témoignages d’honneur à la dévotion des religieux de Jumièges et en particulier à la haute réputation de l’abbé du Bosc, pour lequel il se sent une affection singulière, nouvelle preuve de la gloire signalée que ce grand homme s’acquit dans le concile, quoique nous soyons dans l’ignorance de ce qu’il y fit de remarquable. Par une troisième bulle datée du 21 de juillet, le même pape lui accorde le pouvoir de bénir les autels, les calices, les corporaux, les nappes d’autel et les ornements sacerdotaux (b).

L’abbé Simon partit de Pise douze jours après et revint à Jumièges plein de reconnoissance envers le souverain pontife, et .plus persuadé que jamais que l’étude des sciences et la régularité étoient les plus sûrs moyens de parvenir à cette gloire solide à laquelle il souhaitoit que chacun de ses religieux aspirât en

accordé. Ou éonserVe eiicorô à Juiulèges la tetc mitrco de la statue de Dubosc ; elle a été dessinée par Hyacinthe Langlois et gravée par M"** Espérance Langlois pour Y Histoire de Jumièges de M. Deshayes.

(a) Archives.

{b) Ibid. ■ ■

particulier. Il tint chapitre à ce sujet et ne manqua pas de mettre à profit les caresses dont le pape l’avoit honoré et les éloges magnifiques qu’il donnoit à leur vertu dans sa huile. Une nouvelle assemblée suivit de près celle-ci^ et ce fut-là que, pour mettre la dernière main à l’exécution de son dessein, il leur proposa de prendre en pension dans son hôtel de Paris tous les prieurs titulaires qui voudroient le suivre, jusqu à ce qu’ils eussent reçu le bonnet de docteur, et de ne les remplacer que par les plus réguliers de la maison, lorsque leurs prieurés viendroient à vaquer. Tous remercièrent humblement l’abbé et protestèrent qu’il pouvoit compter sur eux, tant pour leur ardeur à l’étude que pour leur zèle à maintenir la dicipline et le bon ordre dans le culte de Dieu. Il se trouva cependant des prieurs qui s’excusèrent sur leur grand âge. Tels furent entre autres les prieurs de Genesville et de Dammarie. Mais l’assemblée ordonna qu’ils enverroient leurs compagnons et qu’ils pairoient 40 écus de pension à l’abbé, qui partit peu de ^ jours après avec dom Etienne Curel , prieqr de Croûtes ; dom Jean Le Braie, prieur de Boafle ; dom Robert Lefebvre, prieur de Bû; dom Nicolas Le Roux, prieur de Joui et déjà bachelier ; dom Guillaume de Houppeville, compagnon du prieur de Dammarie ; dom Richard Boussard, compagnon du prieur de Genesville; dom Pierre Le Comte, cuisinier ; dom Gui de Vatetot et dom Jean de la Chaussée, jeunes religieux de Jumièges. Ils les logea tous au college de Justice,

Tqme II.

où il paroît qu’il enseignoit, et dans lequel il avoit un appartement où ils vivoient en commun .

A cet arrangement des études et des écoliers succéda, l’année suivante, celui des offices claustraux et des religieux qui en étoient pourvus. On choisit autant de familles qu’il y avoit d’offices, et l’on donna à l’aîné ■ de chaque famille un morceau de terre en fief outre sa nourriture, pour l’attacher, lui et l’aîné de ses descendants, à perpétuité, à la garde du temporel et aux ^ fonctions de l’office sous les ordres du religieux qui y étoit préposé (a). Cette augmentation de domestiques, sous le nom de fieffés, ne fut pas du goût de plusieurs et particulièrement des officiers, qui ne pouvoient plus, ou du moins n’avoient plus de prétextes pour manquer aux exercices de nuit et de jour. Aussi n’étoit-ce pas l’intention de l’abbé et des sages de la communauté qu’ils y manquassent. On jugeoit mieux qu’eux des motifs de leur absence, et l’on ne pouvoit se laisser éblouir par les raisons spécieuses qu’ils alléguoient pour n’assister au choeur que les fêtes et les dimanches. Ces fieffés, néanmoins, n’eurent qu’un temps, et l’on fut obligé dans la suite de les racheter ou de les donner à cens et rentes, comme il paroit par un acte devant notaire en date du 24 mars 1519, et par une délibération capitulaire du 14 décembre 1658 pour le fief de la porte, c’est-à-dire pour les terres qui avoient été abandonnées, le long dubois de Jumièges,

(a) Archives,

à celui qui avoit la garde de la porte du monastère. Ce point une fois réglé, on tint la main à son exécution, et l’abbé ne pensa plus qu’à mettre les religieux particuliers dans la même obligation de faire leur devoir sans murmurer. Il ne s'agissoit que de ratifier le concordat fait avec eux en 1380, au sujet des rentes seigneuriales qu’on leur avoit abandonnées pour leur vestiaire. Le cbambrier, qui regardoit ce traité comme très avantageux à l’abbé et contraire à ses intérêts, s’y opposoit de toutes ses forces. Les religieux menaçoient de se retirer dans d’’autres monastères, si on les remettoient à la discrétion du cbambrier, ou si l’on changeoit quelque chose au concordat (a) . Simon du Bosc prit donc le parti de le ratifier, sans néanmoins garantir la totalité des rentes qu’il leur cédoit, ni se charger d’aucun procès à leur occasion. Ce monument est daté du 5 mai 1411. L’abbé y rappelle le souvenir des divisions qui avoient donné lieu à son prédécesseur de traiter avec eux, ratifie le premier accord, et veut que, si le nombre de trente religieux vient à diminuer et que l’on épargne quelque chose sur les 329 livres qui leur sont assignées, le reste soit mis au coffre du dépôt, pour acheter un fonds au profit des religieux. Il déclare pareillement que si lui ou ses successeurs trouvent à propos d’avoir plus de trente religieux, ces derniers n’auront point de part au vestiaire ; que les officiers qui ne seront par tirés

(a) Archives.

du nombre des trente se fourniront leurs vêtements sur les offices qu’il leur donnera ; que le cbambrier, l’aumônier, le pitancier, le cuisinier, l’infirmier, le cellérier, le sous-cellérier, le sacristain, le sous-sacristain, le grand prieur, le sous-prieur, le tiers et quart prieur prendront à Pâques et à la Toussaint deux cottes ou robes sur leur offices et le reste sur le vestiaire commun, dont le receveur des rentes seigneuriales sera chargé pour en faire la distribution en nature et non en argent, sous peine de déposition pour lui, et de correction à la volonté de l’abbé pour ceux qui auroient reçu de l’argent.

En réglant les choses avec tant de sagesse, l’abbé coupoit jusqu’à la racine du vice de propriété, et ne laissoit rien à désirer à ses moines. Aussi le voientils dicter cet acte avec une joie toute semblable à celle qu’avoit produit trente ans auparavant celui de Jean de Fors, qu’ils regardoient encore avec raison comme un de leurs principaux bienfaiteurs. Simon du Bosc ne s’en tint cependant pas là. Comme il avoit l’âme généreuse et que tout sembloit concourir de leur part à remettre l’abbaïe dans son ancienne splendeur, il céda, par surcroît, 45 livres de rente sur la terre de Saint-Mard qu’il avoit acquise depuis peu d’années de Jean du Mesnil pour le prix 600 écus. Cette somme de 45 livres devoit être employée par le receveur de la communauté à fournir tous les deux ans à chaque religieux un blanchet de deux aulnes de drap blanc, une aumusse d‘un quart et demi de drap brun, un

famulaire ou haut de chausse, et une chemise d’étamine. L’abbé Simon avoit donné cette rente à la communauté pour tenir lieu de fondation de la prose Inviolata, qu’il vouloit être chantée tous les samedis dans la chapelle de la vierge, d’une messe du Saint- Esprit, sa vie durant et d’un aniversaire après ra mort (a). Mais cette fondation est demeurée sans effet depuis l’établissement de commandes.

Les ducs de Berri et de Bourgogne étoient toujours en guerre, et par malheur pour l’État le roi se déclara pour le duc de Bourgogne, et résolut de pousser le duc de Berri à outrance, s’il refusoit de désarmer. Il partit avec son armée après les fêtes de Pâques de l’an 141^, et avant son départ, il donna ordre au bailli de Rouen d’enjoindre aux abbés de la province de fournir leur contingent dans le courant du mois de mai. Ceux de Jumièges, de Saint- Vandrille, de Saint- Georges et du Bec eurent ordre d’envoyer à Paris chacun cinq chevaux avec un chariot pour suivre l’armée jusqu’à Bouiges, dont le roi vouloit faire le siège en personne ; mais Simon du Bosc s’en défendit en vertu des privilèges de l’Université, dont il étoit membre, et l’on ne voit pas qu’il ait été inquiété sur ce sujet, et jusqu’en 1415 que le Châtelet, faisant droit sur sa requête, l’exempta de tailles, gabelles, passages, travers et de service de guet, qu’on lui avoit demandés (6).

(a’i Archives.

(b) Ibid.

Cependant, le pape Jean XXIII voulut tenir à Rome le concile général qu’ Alexandre V, au concile de Pise, avoit ordonné d’assembler dans trois ans, c’est-à-dire cette année 1412, sur la fin de laquelle il commença en effet. L’abbé de Jumièges y fut appelé et partit de Paris le 4 janvier avec l’évêque de Beauvais, l’abbé de Clairvaux et deux docteurs de l’Université (a) ; mais les prélats et les autres qui dévoient assister au concile n’y étant pas venus en aussi grand nombre que sembloit exiger l’importance et la grandeur des affaires qui s’y dévoient traiter, le pape congédia l’assemblée, après la condamnation des ouvrages de Wiclef et avant l’arrivée de Simon du B ose, qui revint à Paris le jour de la Pentecôte, 12® de juin. L’évêque de Cambrai y arriva quelques mois après. C’étoit le fameux Pierre d’Alli, cardinalprêtre en titre de Saint-Chrisogone. Il étoit docteur de de Paris et avoit été ami de l’abbé de Jumièges, avec lequel il avoit fait sa liœnce ; mais ayant été pourvu par le pape Jean XXIII du prieuré de Joui, sur la démission de Nicolas Le Roux, que les moines de la Croix-Saint-Leufroi avoient choisi pour abbé au mois de mai de l’année précédente, l’abbé de Jumièges rompit avec lui, croyant qu’il avoit poussé le pape à le revêtir de ce bénéfice. Il prit néanmoins des mesures pour y rentrer, en traitant avec lui, et l’on voit effectivement que le cardinal remit ce prieuré entre les

(œ) Ibid. : Mémoires de S. Bubosc.

mains du pape, le 13 décembre 1413, pour être réuni à perpétuité à la mense abbatiale, moyennant une pension de 40 livres tournois sa vie durant ; ce qui fut exécuté par une bulle du 23 mars de Tannée 1414 {a).

Six mois après, le roi fit assembler le clergé dans la salle verte du palais royal, afin de disposer toutes choses pour le concile général de Constance, dontTouverture se devoit faire à la Toussaint de cette année 1414. Les prélats, assemblés en présence du chancelier et des plus anciens conseillers du grand conseil et du parlement, commencèrent par délibérer des matîSres qui seroient portées au concile et des moyens les plus propres pour réussir dans le grand dessein de la réformation des moeurs et de Tunion de TÉglise, toujours déchirée par le schisme (h), malgré tout ce que Ton avoit fait en France et dans le concile de Pise pour la soutenir sur le penchant de sa ruine. On résolut ensuite, pour ne pas surcharger le clergé en permettant indifféremment à tous les prélats d’aller au concile, de n’y envoyer que neuf députés de chaque province écclésiastique, et Ton régla les subsides qui leur seroient accordés chaque jour, à 10 livres pour les archevêques, 8 livres pour les évêques, 5 livres pour les abbés , et 3 livres pour les docteurs {c). Les députés de Normandie furent Tévêque d’Evreux, les abbés de Jumièges, de Saint-Vandrille, de Saint-

{a) Archives,

(h) Thesaur. Anecd., t. II, p. 1539.

(c) Thesaur. Anecd., t. II, p. 1539.

Georges, de la Croix-Saint-Leufroi et de Bolbec^; Ursin Fallermende, archidiacre d’Evreux ; Jourdain Morin, chanoine de l’église cathédrale de Rouen, et Jean de Maçon, trésorier de l’église cathédrale de Lisieux. Ils partirent de Paris le 8 de février 1415 et arrivèrent à Constance le 15 ou 16 de mars. Les ambassadeurs du roi, qui les avoient précédés, s’étoient joints pour lors aux Italiens contre les Anglois et les Allemands pour laisser à Jean XXIII la liberté de choisir la manière de faire son abdication par luimême ou par procureur. C’est ce qui obligea l’empereur Sigismond à les aller trouver avec les Anglois, les Allemands et son conseil, et à leur présenter un mémoire pour obliger le pape à établir des procureurs de sa cession et à ne point quitter le concile. Sur quoi les François, qui étoient assemblés dans un monastère de la ville avec les cardinaux députés de la part des Italiens, demandèrent qu’il leur fût permis de délibérer seuls, comme avoient fait les autres nations ; ce qui irrita tellement l’empereur, ^ qu’il sortit brusquement et avec menaces. Mais l’abbé de Jumièges avec ses collègues, arrivés depuis trois jours, étant heureusement survenus et ayant obtenu audience, terminèrent heureusement la contestation en proposant

1 II n’y avait à Bolbec qu'un prieuré dépendant de l’abbaye de Bernay. Il avait été fondé à la fin du xi® siècle sous le patronage de saint Michel archange et subsista jusqu’au commencement du xviiie siècle. C’est par erreur que notre auteur donne ici le titre d’abbé au député du prieuré de Bolbec.

de la part du roi à peu près les mêmes choses que l’empereur souhaitoit, savoir : que le concile ne fût ni dissous, ni transféré ; que le pape ne s’en retirât point, et que le concile nommât des procureurs pour procéder à l’acte de la cession qu’on demandoit à Jean XXIII, et qu’il avoit promis de donner. Sigismond fit beaucoup d’accueil à l’abhé du Bosc après la lecture de ces articles, et s’excusa même des paroles qui lui étoient échappées dans la promptitude. Il n’en fallut pas d’avantage pour réunir les François avec les Anglois et les Allemands ; et tous se joignirent à l’empereur pour obliger le pape à établir les procureurs qu’on lui demandoit.

Entre les prélats et les docteurs qui assistoient au concile, il y en a peu qui se soient plus distingués que l’abbé du Bosc, par leur savoir et leur zèle, pour l’union de l’Église et l’extirpation des hérésies. Je ne sais quelle impression faisoit sentir à tous les pères la supériorité de son génie et le feu dont il étoit dévoré pour le maintien de la saine doctrine. Il prêcha plusieurs fois en plein concile contre les erreurs imputées à Jean Huss sur la matière de l’Eucharistie ; mais ce qui lui fit plus d’honneur, c’est que les promoteurs du concile, ayant représenté qu’il s’élevait tous les jours quelqu’hérésie nouvelle, et qu’il étoit à propos de nommer des commissaires pour examiner les matières de foi, et même pour en juger jusqu’à sentence définitive exclusivement, parce qu’il étoit impossible que tout le concile assemblé en corps pût prendre connoissance

d’un si grand détail ; il fut associé par un décret du concile {a) aux quatre cardinaux : Des Ursins , D’Aquilée, de Cambrai et Florence, avec quatre autres commissaires de chaque nation , tant évêques que docteurs, pour entendre et examiner ces matières, y procéder juridiquement , et extirper toute sorte d’hérésies etd*erreurs dans la foi et dans les mœurs, de quelqu’endroit du monde qu’elles vinssent, sans aucune acception de personne, de quelque dignité qu’elles pussent être, soit ecclésiastiques, soit séculières, fût-ce même un pape; et pour prononcer jusqu’à sentence définitive exclusivement , comme les promoteurs l’avoient demandé. On peut voir dans l’histoire de ce concile, par M. Lenfant, quel fut le succès de cette commission ainsi que la réformation de l’Église, dont ces commissaires furent aussi chargés après la déposition de Jean XXIII.

A l’occasion de cette commission, qu’on ne devoit révoquer qu’à la fin du concile, l’abbé de Jumièges demanda pour lui et les autres députés de Normandie un quart de décimes sur tout le clergé de la province ; ce qui lui fut accordé avec de grands éloges, par une bulle du mois de septembre adressée au doyen de l’église cathédrale d’Evreux, qui établit des collecteurs dans tous les diocèses (h). Mais Simon Du Bosc n’attendit pas la levée de ces deniers. Il nous apprend lui-

(«) Conçu., t. XXIX, p. 375.

{h) Thesaur. Aneed., t. t. II, p. 1545.

même qu’ayant reçu à Constance la nouvelle que Henri V, roi d’Angleterre, le plus dangereux ennemi que la France eut eu depuis la mort d Edouard III, avoit emporté d’assaut la ville de Harfleur, sur la côte de Normandie, à l’embouchure de la Seine, il sollicita son congé auprès des pères du concile, et revint à Jumièges par la crainte de quelqu’irruption des Anglois sur son abbaïe. Ce n’est pas qu’il put se flatter de 1 en garantir, ou de repousser la force par la force ; mais il voulait sauver ses effets, et empêcher par la fuite que ses religieux ne tombassent entre les mains des ennemis. Il est rapporté, en effet, dans un ancien monument de l’abbé Nicolas Le Roux, que les religieux de Jumièges se réfugièrent à Rouen dans leur maison de la Poterne, et que l’abbé du Bosc fit transporter tous ses meujples au collège de Justice, à Paris, où nous verrons bientôt qu’ils étoient à sa mort (a) .

L’auteur de ce monument ajoute que la peste fit des ravages étonnants dans l’abbaïe, et qu’elle en fut si affligée que la plupart des religieux qui avoient voulu y demeurer ne purent échappera sa violence. Les autres se virent exposés aux suites funestes de la guerre, qui devenait de jour en jour plus opiniâtre depuis la prise de Harfleur et la malheureuse journée d’Azincourt, où les François avaient été battus par les troupes de Henri V, roi d’Angleterre. La garnison de Harfleur faisoit des courses, et les vaisseaux anglois tenoient

(a) Archives.

sans cesse en alarmes les côtes de Normandie. L’armée françoise, mal disciplinée, pillait elle-même dans tous les lieux. Le dégât fut si universel dans la province, en 1418, que, si nous en croyons l’abbé Le Roux, successeur immédiat de Simon duBosc, l’abbaïe ne fut pas seulement pillée, mais détruite, Lamentahiliter desolata, destructa et annihilata. Les bâtiments abattus, les fermes ruinées, et l’agriculture abandonnée pendant près de cinq ans .

Nous ignorons si les Anglois, dans leurs courses, maltraitèrent les religieux qui se trouvèrent à Jumièges. 11 est même incertain s’il y en resta quelqu’un, après la peste dont nous avons fait mention; l’abbé Le Roux, qui auroit pu nous en apprendre quelque chose, se contentant de nous dire qu’on ne pouvoit y demeurer en sûreté. 11 paroît cependant, par deux lettres du mois de janvier 1417, l’une de Martin, abbé de Coulon, qui décharge un de ses religieux de l’obéissance qu’il lui avoit promise, l’autre de Simon du Bosc, qui reçoit ce même religieux â Jumièges, que l’abbaïe n’étoit pas entièrement déserte. On pourroit même assurer, sur le témoignage de ces deux lettres, que la dicipline y étoit en vigueur, puisqu’il est rapporté dans la lettre de l’abbé Martin que son religieux ne quittoit Coulon que par inclination pour Jumièges et pour y vivre plus conformément à la règle de Saint-Benoit, preuve qu’il y avoit encore des reli-

(a) Arcliives, Mémoires de S. Duhosc.

gieux. Quoi qu'il eu soit, le plus grand nombre étoit à Rouen par ordre de Simon du Bosc, qui se retira pour lors à Paris^ dans le dessein de continuer à remplir sa chaire de droit canon ; ce qu’il fit encore pendant six mois. Mais la désunion de la famille royale, qui déchiroit la France par une guerre civile, ne lui permit pas d’y faire un long séjour. Il abandonna Paris sur la fin de juillet 1417, et vint à Vernon, où il passa près de neuf mois, considéré de toute la noblesse du pays et en particulier de M. d’Hélande et de M. de Lamberville, dont il tint le fils sur les fonts de Baptême le 14 septembre de la même année. Le comte d’Estouteville lui avoit fait un semblable honneur sept ans auparavant.

Le roi d’Angleterre n’ étoit pas spectateur oisif de la guerre civile entre les François. Il se rendit maître de la Basse-Normandie et d’une partie de la haute, tandis que le parti du duc de Bourgogne, qui s’étoit emparé de la ville de Paris et d’un grand nombre d’autres villes, faisoit main basse sans distinction ni d’état, ni de qualité, sur tous les partisans du connétable d’ Armagnac, qui fut lui-même impitoyablement massacré. La frayeur que causa dans Vernon l’approche des Anglois obligea l’abbé d^ Bosc à prendre la fuite et à chercher ailleurs un asile contre leur fureur. Il quitta Vernon le 14 avril 1418, emportant avec lui douze paires de draps et tout le linge dont il avoit besoin. 11 choisit pour le lieu de sa retraite la ville de Mantes, et y demeura jusqu’au 20 de juin, qu’il

retourna à Paris avec dom Guillaume de la Haie et dom Jean de la Chaussée qui y étudoient en droit. Il y mourut le 14 septembre suivant, entre les bras de ces deux religieux et de Tévêque de Bayeux, qui lui étoit venu payer une somme de 200 livres, restants de 448 écus d’or qu’il avoit avancés en cour de Rome pour les bulles de l’abbé de Saint-Riquier, que le pape avoit transférées à l’abbaïe de Saint-Vandrille en 1411. L’évêque de Bayeux étoit chargé de cette dette comme successeur et héritier de l’abbé de Saint-Vandrille. Outre cette somme on trouva 3,218 livres 15 sols, tant en blancs doubles et gros tournois qu’en petits moutons et écus d’or du prix de 22 sols 6 deniers, avec cinq billets ou obligations montant à 1,052 livres. Son argenterie consistoit en trois aiguières de vermeil, douze gobelets, douze tasses du poids de dix onces et et douze cuillères d’argent. La notice que nous en a laissé son intendant ne nous apprend rien de ses autres meubles. Nous ne sommes pas plus certairîs du lieu de sa sépulture. Cependant nous avons lieu de croire qu’il est enterré à Jumièges, et que Henri V, qui faisoit alors le siège de Rouen, accorda toutes les sûretés nécessaires pour l’y rapporter. Le magnifique tombeau dont les moines l’ont honoré en paroît une preuve. Nous savons d’ailleurs qu’il étoit d’usage parmi eux de célébrer les anniversaires de leurs abbés le jour même de leur mort. Or, celui de Simon du Bosc n’est marqué qu’au 18 de septembre, quoiqu’il soit mort constamment le 14. Ne seroit-ce point, comme nous le pen-

sons, parce qu’il fut apporté ce jour-là à Jumièges et déposé dans la chapelle de la Sainte- Vierge, où l’on voit son mausolée, entre deux arcades, élevé d’environ quatre pieds au-dessus du pavé. Aussi le nécrologe ne se sert-il pas du mot àüohitus comme pour les autres abbés et religieux; mais de celui de pour marquer que ce n’étoit pas le jour de sa mort, mais de la déposition ou de ses obsèques à Jumiéges. Au reste si le superbe mausolée qu’on lui a dressé n’est pas une preuve que son corps repose à Jumièges, quoique nous trouvions ailleurs {a) qu’il y est véritablement enterré, c’est du moins un témoignage de la générosité et du respect des moines pour ce grand religieux famosœ religionis 'pius, 'pater, comme l’appelle son successeur, dans l’ancien moniidont nous avons déjà parlé. Il n’eut point d’épitaphe à sa mort, mais on y suppléa dans le xvii® siècle par une histoire abrégée de sa vie, que son illustre famille a fait graver sur un cartouche de cuivre incrusté dans la muraille au pied de son tombeau.

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