RICHARD DE BOLLEVILLE, QUARANTE-SIXIEME ABBE
Nous ne sommes pas assez instruits de toutes les circonstances de la déposition de Robert d’Etelan et de l’élection de Richard de Bolleville, seigneur d'une paroisse de même nom^, dans le doyenné de Foville, à quatre ou cinq lieues de Fécamp, pour en parler avec certitude. Ce qu’il y a de vrai, c’est que les moines, s’étant dégoûtés de Robert, après dix ans de gouvernement et de voyages, ils le destituèrent de sa charge, pour en revêtir Richard de Bolleville {a) ; que l’archevêque de Rouen confirma son élection et le bénit, et que le nouvel abbé lui jura obéissance, suivant la coutume, à Béville-lès-Rouen On n’étoit pas sans affaires à Jumièges. L’abbé et les religieux de Grestain disputoient à ceux de cette maison le droit de coutume sur les marchandises qui abordoient à terre, de la rivière de Risle, où est située leur baronnie de Conteville. La question avoit été décidée en faveur' des religieux de Jumièges, par leur contrat d’échange avec Philippe- Auguste ; mais les moines de Grestain
(a) Archives de la Cathédrale de Rouen.
1 Bolleville, aujourd’hui canton de Bolbec, arrondissement du Havi’e. Richard Simon fut curé de cette paroisse de 1681 à 1692.
2 Eudes Rigaud, qui était alors archevêque de Rouen, faisait souvent sa résidence à Déville dans le manoir que les archevêques y possédaient. 11 y vint deux cent soixante-deux fois de 1248 à 1268, d’après son RegestrVim,
soutenoient que, n’ayant point été appelés, le contrat ne pouvoit leur porter préjudice. On plaidoit depuis plusieurs années, lorsqu’à l’avènement de Richard de Bolleville, l’abhé de Grestain la compromit entre ses mains. Richard, qui savoit mieux que personne la vérité de ce qu’én alléguoit de part et d’autre, mais qui étoit incapable de se déterminer par aucune vue d’intérêt, décida en partie pour les religieux de Grestain. Il leur adjugea le droit de coutume de leur côté, à condition qu’ils paieroient à la recette de l’abbaïe de Jumiéges, cinquante sols de redevance annuelle ou un esturgeon de trois pieds et demi au moins de longueur. La condition fut acceptée par l’abbé de Grestain dans une assemblée capitulaire des religieux de Jumiéges; mais comme il ne s’ étoit pas fait autoriser par ses moines avant que de compromettre entre les mains de Richard, et qu’on vouloit finir la contestation d’une manière stable et permanente, on remit la conclusion à une nouvelle assemblée, qui fut tenue le 31 mars 1259. Les religieux de Grestain y envoyèrent leurs députés avec ordre de ratifier tout ce qui avoit été fait précédemment, pourvu qu’on voulût dresser un nouvel acte, en forme de transaction, dans lequel on insère— roit que les religieux de Jumiéges ne percevroient le droit de coutume que depuis l'épine de Berville jusqu’à la fosse de Foulbert. La demande parut juste et l’acte en fut dressé le même jour (a).
(a.) Archives,
Au mois d’avril suivant, l’abbé et les religieux de Jumièges firent une acquisition considérable par l’achat des 'fiefs de la Mare (a), de Deudone, de Goubert, de Godelant, de Valeran et de Caiette, pour la somme de deux mille livres tournois et quarante livres de rente annuelle, payables aux termes de Pâques et de Saint-Michel. Ces fiefs ou vavassories av oient appartenu à un seigneur nommé Guillaume de La Mare, et avoient passé après sa mort dans la main de saint Louis, qui les céda, cette année, aux religieux de Jumièges, avec tous les droits qui pouvoient lui appartenir, excepté le service de guerre et la haute justice. L’abbaye ne jouit maintenant d’aucuns de ses fiefs; on ne sait pas même où ils sont situés.
Le pape Alexandre IV expédia le 17 de juin de la même année 1259, qui était la cinquième de son pontificat, une bulle en faveur de l’abbaïe, par laquelle il permet aux religieux de Jumièges de recevoir au profit de leur monastère et même d’exiger les biens, meubles et immeubles qui leur auroient appartenu avant leur entrée dans le cloître, et de se mettre en possession (à) des héritages auxquels ils auroient succédé, même en ligne collatérale, depuis leur profession, s’ils étoient restés dans le monde, à l’exception des fiefs. On ne doit pas être surpris que le pape ait accordé ce privilège, puisque le droit de succéder étoit encore permis par les anciennes lois impériales et par les constitu-
(b) Preuves, art. 35.
{a) Archives.
— es-
tions ecclésiastiques, auxquelles on n’avait pas encore dérogé par des statuts contraires, comme on a fait depuis (a) S afin que les héritages ne tombassent pas tous entre les mains des religieux. Mais en évitant un inconvénient, on est tombé dans un autre. Les moines n’héritent plus et les parents deviennent plus criminels en jetant une partie de leurs enfants dans les cloîtres, pour les priver de leur succession, afin d’enrichir ceux qu’ils aiment davantage.
Cependant les moines de Jumièges, n’ayant tous qu’un cœur et qu’une âme, marchoient de concert dans la voie des commandements de Dieu , et concouroient tous avec leur nouvel abbé à faire honneur à leur profession, en remplissant tous les devoirs de leur état. Jamais peut-être les Filbert, les Aicadre, les Hugues, les Gontard ne virent la règle de saint Benoit mieux observée à Jumièges qu’elle le fut en ce temps-là par les soins et sous le gouvernement de Richard. Quoiqu’il fût difficile d’ajouter quelque chose à la vie édifiante que menoient ces saints religieux, ils
(a) Thomassin, Discipline de l’Eglise, part. IV, 1. III, c. 18.
1 « Religieux et religieuses profès ne succèdent à leurs parens, ni le monastère pour eux » coutume de Paris, art. 327. Cette disposition, dit M. de Hèricourt, n’est point particulière à la coutume de Paris; elle est écrite dans la plupart des coutumes du royaume et elle est observée par toute la France. « On voit par la question 122 de Jean le Coq, et par les anciens praticiens, que cette règle étoit suivie avant la rédaction de nos coutumes. » Lois ecclésiastiques, 3e partie, p. 164. Il est probable cependant que cette interdiction faite aux religieux de succéder, ne remonte pas au-delà du xve siècle, à l’époque de la première rédaction, par autorité publique, des coutumes de France.
augmentèrent encore leurs austérités et leurs mortifications. La retraite devint plus sévère, le silence plus religieux, la prière plus longue, l’abstinence plus rigoureuse. Leur aversion pour le monde alla si loin qu’on ne les vit jamais ni dans le bourg faire des visites, ni dans les villes et les campagnes passer un jour chez leurs amis ou leurs parents. Nul ne s’exemptoit de l’office divin, sous quelques prétextes que ce fût ; dès que la cloche sonnoit, on se rendoit à l’église, et l’on en sortoit toujours trop tôt pour le plus grand nombre, parce qu’ils y étoient comme extasiés et hors d’eux-mèmes, en chantant les louanges de Dieu.
Heureux jours dont Richard de Bolleville auroit profité jusqu’à la mort pour affirmer son ouvrage et l’élection de ses frères, si Guillaume du Bec-Crespin et le Comte de Dreux ne l’avoient forcé à quitter sa retraite pour s’opposer à leurs entreprises téméraires sur les droits desonabbaïe. Guillaume du Bec-Crespin seigneur de Dangu et héritier de la terre et seigneurie de Mauni, à cause de Jeanne de Mauni sa mère, voyant les religieux tout occupés du soin de leur salut, crut la conjoncture favorable pour étendre sa pêche dans la rivière de Seine, depuis Iville, dont il étoit aussi seigneur, jusqu’au port de Jumièges. Il comptoit sur une victoire sans frais, *mais il éprouva bientôt, par une saisie que Richard fit faire de ses bateaux (a) y qu’une communauté religieuse n’est pas mieux défen-
(œ) Archives.
due contre ses ennemis par un homme versé dans les affaires et uniquement occupé de ses intérêts, que par un serviteur de Dieu qui n^ envisage que sa gloire, dans le tort que Fon fait à ceux qui lui sont consacrés. Une résistance si peu attendue déconcerta le fils et la mère. Il n’en fallut pas davantage pour leur faire apercevoir qu’ils n’auroient pas la satisfaction qu’ils s’étoient promise d’augmenter leurs revenus aux dépens de leurs voisins. Ils firent prier l’abbé de se rendre auprès d’eux à Mauni, où l’affaire fut consommée par un désistement de leur part, daté de l’an 1269 (a), qui fut aussi l’année où Gauthier de Serifontaine fut élu abbé de Saint-Martin-de-Pontoise et béni à Jumièges par Eudes Rigault, archevêque de Rouen {b). Deux ans auparavant le grand prieur de Jumièges, nommé Richard, avoitété élu abbé de Saint- Taurin-d’Evreux ; il gouverna cette abbaïe jusqu’en 1283 (c).
La contestation qui restait avec Robert de Dreux étoit d’une discussion plus importante et d’une plus grande conséquence pour Fabbaïe de Jumièges que celle qu’elle venoit de terminer avec le seigneur de Dangu. Comme nous l’avons remarqué à Fan 1234, pour la finir avec succès, Richard de Bolleville fit le voyage de Bu; il eut plusieurs entrevues avec le comte, qu’il détermina enfin, malgré les répugnances de ses
(a) Archives.
(b) Gallia christ., t. XI, p. 257.
(c) Ibid,, p. 628.
officiers, à souffrir qu’on traitât avec lui dans un conseil tel qu’il voudroit lui-même le choisir au jour marqué. Richard se rendit à Dreux avec le prieur de Bû. Le Conseil s’y trouva en assez grand nombre, et les titres examinés, on conclut que l’abbé et les religieux de Jumièges auroient haute et moyenne et basse justice dans leur terre et seigneurie de Bû La Vieville [a) ; mais que, dans le cas de condamnation à une peine capitale ou à la mutilation de quelque membre, les voleurs, meurtriers ou autres malfaiteurs, après avoir été jugés à la cour du prieur, seroient conduits le jour même où le lendemain avant midi à la pierre, proche de la croix, dans le marché de Bû, et mis entre les mains du bailly ou autre officier du comte, pour être exécutés selon la sentence, dont la vérité sera attestée parle serment de deux officiers du prieuré, qui accompagneront le criminel; que la confiscation de ses biens dans toute l’étendue de la seigneurie sera au profit de l’abbé et des religieux ; que si les officiers du comte manquent de se trouver à la pierre, à l’heure assignée, et que le coupable trouve moyen de s’enfuir, l’abbé ni ses gens n’en pourront être repris, pourvu que les deux témoins déposent qu’ils n’ont ni favorisé, ni consenti à sa fuite; que dans les combats ou duels ordonnés à la cour de l’abbé (comme il arrivoit encore quelquefois en ce temps-là pour terminer un différend ou pour
{a) Archives.
venger une injure), les parties seront renvoyées devant un des offiiciers du comte pour recevoir les gages de bataille et pour être témoins du combat, après lequel la querelle sera finie si c’est en matière civile, et la paix faite entre les parties dont les gages en argent seront partagés entre le comte et l’abbé, sur le serment de l’officier du comte ; que si les deux combattants donnent des fonds pour gages, il seront vendus de bonne foi et le prix également partagé par moitié, les droits de censives réservés au seigneur foncier ; que la garenne du comte, située dans la seigneurie de Bu la Vieville, lui demeurera et à ses héritiers, avec droits de justice pour délits de garenne, et qu’au sujet des avenages, qui leurs sont dûs au territoire de Bû, ils continueront de les percevoir en commun par les mains du prévôt fieffé ou de l’abbé et des religieux, s’ils aiment mieux se charger d’en faire la recette. L’acte est du mois de mars 1265 et scellé de cire rouge avec un lac de soie verte.
A ces démêlés près, l’abbé Richard et ses moines vécurent tranquilles durant tout le temps qu’il les gouverna; il n’eut pas plustôt fini le procès dont nous venons de parler, qu’il reprit aussitôt les fonctions de sa charge et continua de vivre avec ses religieux dans la retraite et dans la pénitence, comme auparavant (a). Cette même année 1265, il présenta à la cure de Saint-Aubin-de-Croix-Mare. L’année suivante il con-
(a) Archives.
sentit à la promotion d’un de ses religieux, nommé Bertin, à Tabbaïe de Saint-Victor-en-Caux, que l’arcbevêque de Rouen, avoit choisi pour remplir cette place pendant que les moines de Saint-Ouen et de Saint-Victor étoient en procès au sujet du droit de nomination (a). Mais aïant appris que Tabbé de Saint- Ouen avoit nommé un de ses religieux, il se repentit d’avoir été trop facile à donner son consentement, et il rappela son religieux, ce qui lui attira de la part de l’Archevêque de Rouen les reproches dont parle l’auteur de Gallia Christiania, sans en donner aucune raison (h). Cependant Bertin fut renvoyé à Saint-Victor et gouverna cette maison jusqu’en 1293.
Depuis son départ, les moines de l’abbaïe ne font aucune mention de Richard de Bolleville jusqu’au mois de septembre 1272, qu’il donna, du consentement de la communauté, à Robert de Péronne une maison et masure à Saint-Médard-de-Baunai, pour en jouir à titre de fief perpétuel, moyennant quarante sols de de rente et quelques sujétions à l’égard du fermier (c) . 11 étoit alors rentré dans toutes les bonnes grâces de l’archevêque de Rouen, qui le considéroit comme son ami particulier et le premier supérieur des monastères de la province ; mais Richard ne conserva pas longtemps cette qualité ; il vieillissoit, ou plutôt il s’usoit dans une suite non interrompue d’exercices et de mor-
{a) Gallia Christ,, t. XI, p. 364.
(&) Ihid., p. 197.
(c) Archives et PeaV cartul,, c. 58.
tifications. Il sentit que ses forces s’affoiblissoient et qu’il avoit besoin de soulagement. Dans cette vue, et peut-être pour réparer l’affront qu’on avoit fait à Robert son prédécesseur, il consulta les anciens et les plus éclairés de la maison et leur proposa de se démettre en sa faveur, s’ils vouloient lui permettre de le rétablir. Il leur fit valoir sa ferveur, sa piété, son amour pour la retraite et le silence, son exactitude à tous les exercices de jour et de nuit, sa vie austère et surtout l’humilité et la patience qu’il avoit fait paroître dans l’état d’humiliation où il étoit réduit depuis quatorze ans. Après bien des difficultés et des larmes, ils se laissèrent vaincre et promirent leurs suffrages à Robert d’Etelan, qu’une vie exemplaire rendoit en effet recommandable.
ROBERT d’eTELAN, RETABLI DANS LA DIGNITÉ
d’abbb.
Lorsque Richard fut assuré de la voix des anciens, il assembla la communauté, se démit pleinement et simplement de sa charge, nomma Robert d’Etelan pour la remplir, et le prenant par la main, il le plaça lui-même dans le trône abbatial avec l’applaudissement des anciens, soutenue des acclamations de toute la
communauté. Robert parut confus du changement de ses frères à son égard, et ne savait à quoi l’attribuer, mais sa surprise fut bien autre quand il vit le respectable vieillard au milieu d’eux se prosterner à ses pieds et lui jurer une entière obéissance. Il n’eut garde de le mettre à l’épreuve; il apprit par la suite ce qu’il lui devoit et ,il le lui rendit jusqu’à la mort par des marques sincères de déférence et de respect. Richard mourut à Jumièges un an après, le 5 des ides d’octobre 1273, et fut enterré dans le chapitre, lieu le plus ordinaire de la sépulture des abbés (a) .
Après la cérémonie du rétablissement de l’abbé Robert, les religieux de Jumièges achetèrent le fief de Husaniers, dépendant de leur fief de Saint-Paër^, comme aujourd’hui, sous le nom de la Marval, chef de sept autres portions de fief, tant à Saint- Paër qu’aux environs (6). Comme il n’est point fait mention de l’abbé Robert dans le contrat d’acquisition, non plus que dans les actes de Gautier de Boucher et de Richard de Feugueran pour le patronage des églises de Maleville et de Saint-Martin-du-Parc, en 1274 et 1277, il est à présumer qu’il ne se mêla point des affaires temporelles, soit par goût pour ses dernières occupations, qui étoient de partager son temps entre la lecture et la prière ; soit pour ménager l’esprit des officiers, en les laissant agir, soit enfin
(b) Aveu de 1526.
1 Saiut-Paêr, commune du canton de Duclair. — Fief de la Mareval.
pour se concilier l’estime et la bienveillance des simples particuliers, en partageant avec eux le poids delà règle et des exercices.
Quoi qu’il en soit de ses intentions, il est certain qu’on ne s’aperçut point dans Jumièges qu’il eût changé de condition, et qu’il fût devenu le supérieur de ceux qui l’avoient autrefois dépouillé du gouvernement. On le vit à l’ordinaire aussi modeste, aussi zélé, aussi pénitent. Ces sentiments ne l’empêchèrent pas néanmoins d’être toujours attentif aux intérêts légitimes de sa religieuse famille, et à tout ce qui pouvoit contribuer au culte de Dieu. C’est ce qui le porta à renouveler le maître-autel de la grande église, qui étoit trop petit pour la longueur et la largeur du chœur. Gui de Merle, évêque de Lisieux, en fit la consécration le 22 mai 1278 : « Anno millésime ducente- « simo septuagesimo octave, un décima calendas junii « consecratum est hoc altare, in honore ejusdem vir— « ginisa R. pâtre in Christo Guidone Dei gratiâ Lexo- « viensi episcopo, amoto altari prœcedenti propter sui « parvitatem. » Cette époque est gravée sur une lame de cuivre enfermée dans un pilier du sanctuaire, revêtu d’un morceau de tapisserie qui, à la vérité, en dérobe la vue, mais qui ne devoit pas être un obstacle à l’auteur de la Description géographique et historique de la haute Normandie (a), qui avoit fait quelque séjour dans Jumièges. 11 paroît néanmoins qu’il
(a) T. II. P, 257.