Tome II
rendus du dit fief en 1661 et 1744, et à tous autres qui auroient pu être également rendus en la Cour, et aux autres arrêts de dernière main levée qui peuvent être intervenus en conséquence. Le présent arrêt de réception en opposition daté du 7 mars 1760.
Quelque temps après la confirmation du privilège accordé par Philippe- Auguste aux religieux de Jumièges, pour le libre passage de leurs vins par la Seine, le roi Charles VII donna ordre au bailli de Rouen, sur les plaintes qu'ils lui avoient adressées, d’informer contre Michel Dubusc, fermier de la vicomté do l’eau, qui leur disputoit le droit qu’ils avoient coutume de percevoir sur les marchandises qui entroient ou sortoient de la péninsule de Jumièges par la rivière de Seine, où ils avoient port et passage. L’information fut conforme à leurs désirs et à la justice de leurs plaintes. Le juge décida en leur faveur, et sa sentence fut confirmée en 1455 par arrêt de l’échiquier ; par un autre arrêt du 26 juillet 1457, le même échiquier débouta l’évêque d’Évreux de son prétendu droit de gîte au manoir de Longueville, dépendant de l’abbaïe, et ce fut encore Charles VII qui leur fit avoir ce jugement {a).
Mais quelque désir qu’eut ce prince de favoriser les religieux de Jumièges, il ne voulut pas néanmoins prendre parti pour eux dans le diiférend qu’ils avoient avec les abbés de Saint-Vandrille et de Fécamp, tou-
(a) Archives
chant la préséance dans les échiquiers de Normandie et dans les synodes de l’archevêque de Rouen. Nous avons dit ailleurs qu’ils avoient eu souvent des disputes fort vives à ce sujet, et nous avons promis de déduire dans la suite les raisons qu’ils avoient de part et d’autre pour appuyer un droit dont ils étaient également jaloux. La sentence de l’archevêque de Rouen, datée de l’an 1456, et les règlements des échiquiers de Pâques 1453 et 1456, en faveur des abhés de Saint- Vandrille et de Fécamp, nous donnent lieu de nous acquitter de nos engagements. La dispute avoit commencé dès le 15 novembre 1432 par Jean de la Chaussée, qui ne put souffrir d’être précédé par l’abbé de Saint-Vandrille dans le synode d’hiver, auquel l’archevêque Hugues d’Orgis les avoit appelés selon la coutume. L’abbé de Jumièges fit ses représentations à l’archevêque, et n’ayant pu rien obtenir il protesta contre la séance de l’abbé de Saint-Vandrille au-dessus de lui. L’archevêque reçut sa protestation et promit de décider la querelle après l’assemblée; mais il n’en fit rien, et comme Jean de la Chaussée renouveloit ses plaintes à tous les synodes, on se contentait de lui répondre que ce n’étoit pas le temps d’examiner leurs titres, et qu’en attendant l’abbé de Saint-Vandrille auroit le rang au-dessus de lui pour cette fois, et sans conséquence on diflPéra de la sorte à leur faire droit jusqu’en 1456, que la prééminence fut adjugée à l’abbé de Saint-Vandrille par l’archevêque de Rouen, dont on le disait ami et compatriote (a).
(o) Archives.
Jean de la Chaussée se trouva fort embarrassé sur le parti qu’il prendroit, ou d’encourir l’indignation du prélat en appelant de sa sentence, ou de renoncer à ses prétentions en se soumettant à son jugement. Pour se tirer d’embarras il assembla sa communauté le 1®*’ juin 1457, et la porta à donner sa procuration générale à trois religieux prêtres et docteurs de l’université de Paris, pour poursuivre et terminer, au nom des autres, toutes les affaires où l’abbaïe seroit intéressée {a). Les nouveaux procureurs, ainsi autorisés, appelèrent l’abbé de Saint-Vandrille devant le légat du Pape en France, promettant de s’en rapporter à son arbitrage ; mais celui-ci ne voulut point se charger de l’examen de cette affaire, et il se contenta de donner des lettres d’attribution à l’abbé de Saint-George et à l’archidiacre de Rouen , qui, sans attendre la production des titres en faveur de l’abbé de Jumièges, déclarèrent le jugement de l’archevêque justement prononcé. Ces titres n^étoient, à proprement parler, que des mémoires extraits de quelques pièces fabuleuses, sur lesquelles on se fondoit à Jumièges pour croire cette abbaïe plus ancienne que celle de Saint-Vandrille. Il est marqué entre autres choses dans ces mémoires que l’abbaïe de Jumièges avoit été fondée par Dagobert en 638; que ce prince avoit fait bâtir l’église de Saint-Pierre, et que Clovis II, à qui l’on donne cinq fils de S‘® Bathilde, avoit fait construire la basilique de Notre-Dame. On ajoute que
(a) Archives.
Jiimièges ayant été détruit par les Danois, avoit été rebâti avant Saint- Wandrille, et qu’il étoit de plus noble fondation, d’où l’on conclut que la préséance appartient à l’abbé de Jumièges au-dessus de l’abbé de Saint- Wandrille^ et que, par conséquent, l’archevêque de Rouen a jugé avec trop de précipitation, et que son jugement doit être réformé.
Le sentiment des auteurs de ce mémoire sur l’époque de la fondation de Jumièges par Dagobert et le nombre des enfants de Clovis II, demanderoit que nous en fissions voir ici la fausseté, si nous ne l’avions déjà fait dans la préface et le premier livre de cette histoire par des preuves qu’il seroit d’autant plus inutile de rapporter, qu’elles détruisent entièrement l’autorité des légendes même sur lesquelles se sont appuyés les derniers partisans de cette opinion. Le lecteur peut y recourir, s’il n’aime mieux se contenter du témoignage de l’abbé de Saint-Wandrille, qui assure positivement que son abbaïe, aïant été fondée en 645, est plus ancienne que celle de Jumièges, et qu’en conséquence lui et ses successeurs ont joui paisiblement jusqu’en 1432 du droit de prééminence dans les échiquiers, dane les synodes et dans les conciles provinciaux, non-seulement avant la commune désolation de leurs abbaïes par les Normands, mais encore depuis leur restauration, comme il paroît parles anciennes écritures ou registres et par les appels des abbés delà province dans lesquels il est toujours fait mention de l’abbé de Saint-Wandrille immédiatement après celui deSaint-Ouenetavant celui
de Jumieges. Il ne manquoit à cette preuve que la réfutation de la fable des Enervés, mais elle n’étoitpas de son sujet, etnous croyons l’avoir nous-même réfutée de manière à ne rien laisser désirer. On voit par les motifs de défense de l’abbé de Saint- Vandrille, qui appartiennent à l’année 1459, que la préséance lui étoit due depuis un temps immémorial ; cependant les procureurs généraux de la communauté de Jumièges, qui étoient à la tête de cette affaire^ prétendant que l’abbé de Saint-George et l’archidiacre de Rouen ne s’ étoient pas donné le temps de l’examiner, appelèrent de leur sentence au pape Pie II, qui leur donna des lettres de relief le 13 août 1459, par lesquelles il casse tout ce qui avoit été fait et remet les choses au même état qu elles étoient avant la sentence de l’archevêque de Rouen. L’abbé de Saint-Wandrille fut assigné de nouveau et produisit le mémoire dont nous venons de parler. L’afiPaire fut suivie et peut-être terminée par une sentence, quoique nous n’ayons pu la découvrir.
Quant à la dispute de Jean de la Chaussée avec l’abbé de Fécamp, nos mémoires n’ajoutent rien à ce que nous eu avons dit en parlant des règlements des échiquiers de Pâques 1453 et 1456, en faveur du dernier. Nous observerons néanmoins que ces règlements n étoient que pour l’année et toujours sans préjudice des droits de l’abbé de Jumièges quant au pétitoire. Nous remarquerons encore que cette clause se trouve aussi dans une lettre de l’abbé de Fécamp à Jean de la Chaussée, qui lui avoit cédé la préséance à l’échiquier
de 1452, ce qui nous fait conjecturer, avec assez de fondement, qu’il ne regardoit pas son droit comme certain. Nous avons même lieu de croire qu’ils se précédoient à l’alternative, en attendant jugement de l’échiquier, où ils avoient porté leur différend.
On doit rapporter à cette même année 1459, et aux deux suivantes, les tentatives que les religieux firent de nouveau pour rentrer dans leur prieuré d’Helling, que Henri V avoit donné en 1414 aux Chartreux de Jésus de Bethléem, à condition qu’ils fourniroient aux religieux de Jumièges un fond de terre de pareille valeur en France ou qu’ils leur paieroient une somme d’argent, suivant l’estimation des fonds qui leur étoient abandonnés (a). Les chartreux qui prévoyoient ce qui devoit arriver en conséquence de la demande du Parlement de Leicestre, dont nous avons parlé, n’ayant voulu donner ni fond, ni argent, quoique le pape Martin V eut approuvé la réunion du prieuré d’Helling à leur monastère, l’abbé Simon s’en plaignit au roi par Dom Robert de Getteville, qu’il fit passer en Angleterre avec le titre de prieur, mais pour toute réponse le prince lui ordonna de repasser la mer et donna les revenus du prieuré à son maître d’hôtel, qui en jouit sans aucune pension jusqu’en 1429, que Thomas de Montagu, comte de Salisburi, ancien protecteur des prieurs d’Helling, le fit avoir avec les deux terres et seigneuries de Cheutone et de Vinterbornestoc à un
(a) Archives.
chevalier anglois nommé Rotenalle, moyennant une pension de 40 marcs, ou 120 écus, monnaie de France, pour le titulaire.
C’étoit là l’état où le prieuré d’Helling se trouvoit lorsque les procureurs généraux de l’abbaïe de Jumièges présentèrent une requête à Pierre de Brézé, sénéchal de Normandie, pourl’engager à prendre leurs intérêts dans cette affaire auprès de Henri VI et de Marguerite d’Anjou, sa femme {a). Comme le sénéchal aimoit les religieux de Jumièges, et qu’il étoit en grande considération auprès de la reine, depuis sa descente à Sandwic, il se joignit volontiers à eux pour négocier leur rétablissement en Angleterre, et il le demanda en effet avec beaucoup d’instance ; mais quelqu’envie que la reine eût de reconnoitre les services qu’il lui avoit rendus, elle ne put se résoudre à dépouiller un de ses sujets, qu’elle seroit obligé de récompenser en lui donnant autre chose. Le sénéchal, qui avoit occasion d’être souvent à la cour, parce que Charles VII l’avoit mis au nombre de ses conseillers, en porta ses plaintes à ce prince pour l’engager à écrire au roi d’Angleterre enfaveur des religieux de Jumièges. Charles le promit; mais étant mort peu de temps après, ses promesses n’eurent aucun effet, et Brézé n’osa en parler à Louis XI son successeur, dont il n’ étoit pas aimé. Les religieux furent plus hardis, parce qu’ils n’avoient rien à craindre. Il présentèrent leur requête au roi, et le prince y eut
{a) Archives.
égard, comme il paroît par ses lettres à Marguerite d’Anjou, femme de Henri VI, et la réponse de la reine aux très humbles remontrances des religieux de J umièges en date du octobre 1462, dans laquelle elle déclare qu’à la sollicitation du roi de France, elle a ordonné à Rotenalle de sortir du prieuré d’Helling, et que son intention est qu’on le leur rende avec toutes ses appartenances (<2) . Ce prieuré valoit alors, charges faites, 1,200 écus monnaie de France, y compris les terres de Cheutone et de Vinterhornestoc. Dom Renaud Buquet en prit possession la même année, et il y demeura huit ans. Il eut pour successeur en 1470 Dom Valentin Le Masson, qui fut remplacé en 1475 par un autre religieux de Jumièges, sur la nomination de Jacques d’Amboise (b).
Pendant qu’on travaillait à rentrer dans le prieuré d’Helling, Jean de La Chaussée fut insulté par deux chanoines de la Cathédrale de Rouen, Philippe de La Rose et Pierre Sureau, qui faisoient difficulté de se dessaisir d’une terre de l’ahbaïe, dont ils s’étoient emparés durant la guerre. Leur témérité fut punie par le pape Pie H, qui les excommunia. La sentence est du 23 décembre 1460 ((?). Elle étoit adressée au doyen de la Cathédrale, avec ordre d’obliger les coupables à faire réparation à l’abbé de Jumièges, et de publier rexcommimication si les menaces n’étoient pas capables
(a) Archives.
(b) Ibid.
(v) Ibid.
d’arrêter leurs entreprises. Ils les continuèrent en elfet sans se mettre en peine des remontrances de leur doyen, qui publia la sentence d’excommunication le 20 février
1461. Ce coup d’éclat, auquel Philippe de la Rose et Pierre Sureau ne s’étoient point attendus de la part de leur confrère, rompit toutes leurs mesures. Ils firent satisfaction â l’abbé de Jumièges et restituèrent la terre qu’ils avoient usurpée.
Nous avons déjà observé que quelques officiers du monastère et particulièrement le cellerier, prétendoient disposer des revenus de leur office, et ne dépendre ni de l’abbé ni de la communauté. Nous avons aussi remarqué que les religieux s’étoient adressés au pape pour faire décider la question, et que le souverain Pontife avoit déclaré que la cellérerie n’étoit qu’une simple administration ; que l’abbé pouvoit donner pour autant de temps qu’il le jugeroità propos et aux conditions que les fruits en seroient employés aux besoins de la communauté. Lecellérier n’aïantplus d’occasion de sortir du monastère depuis qu’on avoit nommé des procureurs généraux, renouvela ses prétentions en
1462. Jean de La Chaussée, prévoyant les suites de cette action, assembla tous les religieux, et leur ayant demandé leur avis, on convint d’une commune voix de déposer le cellérier et tous les officiers, quoiqu’ils ne fussent point tous également coupables; mais comme on leur signifia la bulle de Benoit XII avant de procéder à leur déposition, ils demandèrent grâce et promirent par serment de s’y soumettre et de remplir toutes les
charges auxquelles ils étoient tenus de droit ou de coutume ; ce qui détermina l’abbé à les conserver dans leur office, en leur enjoignant seulement de faire leur résidence dans Tabbaïe, s’ils n’avoient permission de sortir.
Peu de temps après, les religieux de Jumièges eurent la consolation de voir arriver chez eux Marguerite d’Anjou, reine d’Angleterre, leur bienfaitrice {a). Elle fut reçue sous le dais au son de toutes les cloches, et complimentée par l’abbé, qui lui témoigna sa reconnoissance de la bonté qu’elle avoit eue de faire rendre le prieuré d’Helling à son monastère. Elle passa quelques jours à Jumièges dans l’appartement de Charles VII, pendant lesquels Antoine Crêpin, archevêque de Narbonne, qui l’accompagnoit, et dont les désirs étoient vastes comme l’enfer, prit occasion de la restitution du prieuré d’Helling pour s’informer des revenus du monastère à quelques moines vains et indiscrets, qui les exagérèrent si fort, qu’il résolut dès lors d’avoir l’abbaïe par quelque moyen que ce pût être. La voie de la démission lui parut la plus courte et la plus sûre. Il la tenta premièrement par le prieur des chanoines réguliers de Bourgachard, qui avoit beaucoup de pouvoir sur l’esprit de l’abbé de Jumièges. Mais ayant appris que ses efforts avoient été par deux fois inutiles, et que l’abbé avoit fait chasser de Jumièges un prêtre que cet artificieux et perfide prieur
{a) Mémoires de Jumièges.
avoit envoyé pour tâcher de l’ébranler, il eut recours aux grands vicaires de Rouen, qui n’eurent pas honte de lui promettre leur services. Leurs promesses n’eurent que trop d’effet. L’un d’eux, autorisé par l’archevêque de faire la visite des monastères du diocèse, vint à Jumièges pour cela ; et dans le dessein qu’il avoit d’intimider l’abbé par un ton de supérieur qui ne lui convenoit guères vis-à-vis d’un vieillard respectable, savant, sage et de bonnes mœurs, il lui reprocha en présence de ses religieux de mener une vie noble et d’avoir abandonné le spirituel pour ne penser qu’au temporel. L’abbé s’inscrivit en faux, et comme le grand vicaire n’avoit pas de preuves contre lui, il sortit brusquement et avec menaces qu’on le reverroit bientôt reparoître pour punir les coupables. On le vit reparaître, en effet, au bout de huit jours avec quelques ecclésiastiques qu’il avoit amenés avec lui pour soutenir son parti. Il indiqua l’assemblée au lendemain et y lut un long mémoire de griefs contre l’abbé, voulant obliger les religieux à le souscrire; mais quelques artifices dont il usa pour surprendre leur religion, ils lui résistèrent avec courage ; ce qui l’irrita tellement qu’il se jeta sur un religieux, et le traita avec tant d’outrages, que les autres, honteux de cet excès, le retirèrent de ses mains et rompirent l’assemblée.
Une conduite si ferme mit le grand vicaire au désespoir. Il reprit la route de Rouen, et les religieux se croyant quittes de ses violences, glorifioient Dieu de leur zèle pour Injustice et du départ de leur persécu-
teur ; mais le lendemain on vit entrer dans l’abbaïe une troupe de gens armés qui se saisirent du prieur et de trois' religieux que le grand vicaire leur avoit désignés, et les conduisirent à Rouen, où ils furent jetés dans un cachot et traités durant six semaines en criminels et en rebelles, malgré les plaintes des bourgeois, qui auroient forcé la prison pour les en tirer, si elle n’eût été environnée de soldats, de prêtres et de satellites de l’archevêque de Narbonne, qui espéroit les vaincre par Tennui de leur captivité. Mais rien ne put les gagner, non plus que ceux qu’on avoit ménagés et qu’on avoit laissés à Jumièges, parce qu’on les croyait plus faciles à surprendre. Ils parurent même plus zélés et plus attachés que jamais à leur abbé, qui gémissoit sur les maux qu’on leur faisoit soulfrir, et qui souffroit luimême les siens avec une égalité et une douceur d’esprit qui ne lui permit pas de dire une parole qui pût marquer la moindre altération ni aucune inquiétude.
Cependant, le grand vicaire, emporté par sa passion et par le désir de satisfaire à sa promesse, voyant qu’il n’avançoit rien, dressa un procès-verbal de sa visite, dans lequel il n’oublia pas de donner un mauvais tour à la fermeté des religieux qui avoient si généreusement refusé de souscrire à la déposition de leur abbé. On y vit avec étonnement de saints religieux accusés de rébellion et de désordres, un prieur vigilant traduit comme fauteur du crime ; un abbé judicieux, prudent et ferme, représenté comme un imbécile qui a besoin d’être conduit et qui ne vit que de la vie des sens,
sans se mettre en peine ni de son âme, ni de celles qui ont été confiées à ses soins. Au reste, il n’en falloit pas moins pour surprendre le roi, dont la protection étoit nécessaire à Antoine Crêpin pour l’exécution de son dessein. Lorsque le prélat fut muni de ce procès-verbal, il alla trouver Louis XI et décria si fort la conduite de Jean de la Chaussée et de ses religieux, que ce prince écrivit à Rome pour lui faire avoir la coadjutorerie de Jiimièges, afin de remédier incessamment aux désordres que le vieillard étoit incapable d’empêcher. Le pape ainsi trompé souscrivit à la requête du roi le premier jour de novembre 1463, et l’insatiable coadjuteur fit partir dès le 14 du même mois un de ses domestiques, nommé Jean Senot, pour prendre possession de l’abbaïe. Mais il en trouva les portes fermées, et il eut la honte de ne remporter d’autre fruit de son voyage qu’un appel de Jean de La Chaussée au pape mieux informé. L’acte est du 16 novembre {a). L’archevêque de Narbonne, irrité de ce refus, obtint des lettres du roi pour confirmer ses bulles ; mais l’abbé de Jumièges en prévint l’exécution en faisant connoître au prince les pièges de cet archevêque et les motifs d’intérêt qui l’avoient porté à solliciter avec tant d’instances la coadjutorerie de Jumièges. Le roi profita durant quelque temps de ces salutaires avis ; mais il céda enfin aux poursuites réitérées de l’ambitieux prélat, qui lui arracha de nouvelles lettres patentes le 6 mars 1464.
(«) Archives.
L’abbaïe fat livrée dès lors à son avarice, et les religieux à son ressentiment et à la tyrannie de ses émissaires, qui employaient tontes sortes de violences pour les obliger à souscrire un mémoire contre leur abbbé, dont on vouloit avoir la démission. Mais ces excès, quoiqu’inouïs, ne servirent encore qu’à les rendre plus fermes dans l’obéissance qu’ils dévoient à leur légitime pasteur, qu’ils eurent bientôt le chagrin de voir enlever à Paris par ordre du roi, qui s’étoit proposé lui-même de le déterminer à faire ce qu’on lui demandoit. Louis XI n’étoit plus à Paris lorsque l’abbé y arriva, après vingt-quatre heures de marche sans arrêter, et bien des injures de la part de Jean Senot, qui l’étoit venu joindre en route pour donner avis de son arrivée à l’archevêque de Narbonne, qui le fit conduire chez le bailli de Sens, à qui le roi avoit donné commission avant son départ d’employer tous ses soins pour faire consentir l’abbé de Jumièges à ce qu’il désiroit de lui. Le commissaire l’ayant trouvé également insensible aux menaces et aux promesses, lui permit de s’en retourner et lui facilita même les moyens de le faire secrètement. Mais à peine étoit-il de retour qu’on lui signifia de nouveaux ordres de se rendre auprès du roi en quelque lieu qu’il fût. L’humble persécuté ne répondit rien à celui qu’on lui avoit envoyé, et le suivit néanmoins à Arques, puis à Dieppe et de là à Rouen, où le roi lui manda de le venir trouver à l’hôtel Picart ^ .
1 Le roi Louis XI fit de fréquents séjours à Rouen. Celui dont il est question ici doit avoir eu lieu du 13 octobre au 7 novembre. Il a faurni
On ne sauroit trop admirer la conduite de Louis XI en toute cette affaire. Ce prince prétendoit avoir de la religion, et cependant on le voit ici favoriser ouvertement l’intrusion d’un mercenaire qui ne cherche qu’à ravir le bien de l’église par des injustices, des violences et des fourberies. Quoi qu’il en soit, Fabbé, accompagné du prieur claustral et de son chapelain, se rendit à l’hôtel Picart, où il fut introduit et mis entre les mains de quatre commissaires députés par le roi pour l’examen de sa cause. Ces commissaires, livrés à l’archevêque de Narbonne, étoient le grand vicaire qui Favoit déjà si bien servi, le doyen de Grenoble, le bailli de Rouen et Guillaume Picart, celui-là même, vraisemsablement chez qui le roi étoit logé.
Le prétendu examen se réduisit à demander à Jean de la Chaussée une démission pure et simple de Fabbaïe de Jumièges, en faveur d’Antoine Crêpin, son coadjuteur; ce qui leur ayant été refusé, ils le menacèrent d’exil de la part du roi, qui d’une chambre voisine où il entendoit tout ce qui se passoit, entra subitement et lui fit les mêmes menaces, s’il ne se rendoit aussitôt. L’abbé répondit avec beaucoup de
à M. Floquet le sujet d’une de ses plus jolies anecdotes normandes : Louis XI et la Normande, tiré des archives municipales. Le roi voulut récompenser Pierre de Lisle, son valet de chambre, en lui faisant épouser la tille de quelque riche bourgeois de Rouen ; son choix tomba sur la fille de Jehan Letellier ; mais la mère de cette jeune fille résista, et le conseil de la cité s’opposa si formellement à l’atteinte portée à la liberté des familles, que le roi dut céder. Il fut plus heureux, comme on va le voir, avec l’abbé de Jumièges.
tranquillité et d’humilité qu’il étoit prêt à tout souffrir plutôt que de faire ce qu’on lui demandoit; qu’il ne se sentoit coupable d’aucun crime^ qu’il eût mérité la disgrâce de son seigneur et de son roi, auquel il se croyoit obligé de faire cet aveu pour ne le pas engager par son silence à commettre une injustice, dont il savoit qu’il ëtoit fort éloigné. Il le prioit ensuite de se souvenir des avis qu’il lui avoit donnés six mois auparavant pour l’empêcher de tomber dans les pièges de l’archevêque de Narbonne, qui ne cessoit encore d’épier toutes les occasions de le discréditer auprès de ses religieux, dont l’estime et l’affection lui paroissoient de trop forts obstacles à ses desseins. Il ajouta enfin que le procès-verbal dressé par le grand-vicaire et rempli d’accusations vagues, étoit une pièce calomnieuse, plus digne du feu que de l’attention d’un monarque uniquement appliqué à défendre l’innocence. Le grand-vicaire fut troublé de ce discours, et demeura tout interdit. Le roi s’en aperçut, et comprenant que le récit de l’abbé de Jumièges étoit vrai, il lui permit de faire ce qu’il voudroit et se retira. L’abbé en aUoit faire autant de son côté avec les deux religieux qui l’accompagnaient, lorsque le grand-vicaire parut être dans la disposition de lui donner des preuves effectives de son repentir et de son affection. Il l’invita à manger avec lui, l’assurant qu’il n’y auroit personne, et que dans la suite il feroit tous ses efforts auprès de l’archevêque de Narbonne pour arrêter l’effet de ses prétentions.