‹ Histoire de l'abbaye royale de Saint-Pierre de JumiègesChapitre 25 sur 39 · Tome II · texte numérisé non relu

Tome II

•Jean de la Chaussée étoit du caractère de ces hommes de probité, qui, se sentant incapables de mauvaise foi, le sont aussi de défiance. Il ne crut pas qu’un prêtre pût donner une parole qu’il ne voudroit pas exécuter ; et comptant que le grand- vicaire garde roit la sienne avec d’autant plus de religion qu’il lui témoigneroit plus de confiance, il se rendit à son logis à l’heure de dîner. Mais le grand-vicaire viola effrontément toutes les paroles qu’il lui avoit données. Les commissaires dont nous venons de parler furent conviés à ce repas et s’y trouvèrent ; les deux religieux qui accompagnoient l’abbé et qui y avoient été invités en. furent exclus, et leur abbé, qu’il ne pouvoient se résoudre à laisser seul entre les mains de tant d’ennemis, retenu malgré eux et traité avec tant de rigueur, après beaucoup de politesse durant le repas, qu’il fut contraint, pour avoir sa liberté, de signer un acte par lequel il s’obligeoit à faire le lendemain ce que le roi voudroit exiger de lui au sujet de sa démission.

Le vénérable vieillard, ainsi échappé, crut qu’il ne lui seroit pas difficile de revenir contre un engagement pris dans un état de violence et de contrainte. Il espéra surtout de la bonté du roi, que les très humbles remontrances qu’il avait pris la liberté de lui faire la veille sembloient avoir rendu moins ardent. Mais le grand-vicaire, qui présenta l’acte, n’exposa pas à sa majesté le véritable état des choses. Il l’assura au contraire qu’il avoit été fait avec une entière liberté et de l’avis des deux religieux que l’abbé avoit choisis pour

son conseil. Sur ces assurances le roi fît mander à l’abbé de se rendre à l’hôtel Picard ; en quoi il fut obéi sans délai; mais comme l’abbé arriva plus tôt que le roi ne l’avoit dit, il fut obligé de revenir à la Poterne, où le grand vicaire de Rouen et les neveux de l’archevêque de Narbonne le vinrent chercher de nouveau et le présentèrent au roi, qui, le croyant disposé à faire ce que l’on désiroit de lui, régla sa pension à huit cent écus d’or, dont il se fît lui-même caution. L’abbé voulut faire connoître au roi, par le récit de ce qui s’étoit passé le jour précédent, qu’on l’avoit trompé; mais le prince, loin de déférer à ses remontrances, ne voulut pas même l’écouter, et s’emporta avec tant de chaleur qu’il le fît chasser du palais, en le menaçant d’exil ou de prison.

Jean de la Chaussée alla se cacher dans l’hôtel du Bec, où il croyoit que personne ne le découvriroit ; mais l’archevêque de Narbonne avoit partout des émissaires, qui ne le perdoient jamais de vue. Le grand- vicaire fut instruit du lieu de sa retraite, vint l’y attaquer, non plus avec cette modération apparente que la crainte lui avoit quelquefois rendue nécessaire, mais à force ouverte. Nous n’entreprendrons pas de rapporter ici toutes les violences qui furent exercées dans cette occasion sur l’abbé de Jumièges par le grand-vicaire et les partisans de l’archevêque de Narbonne; nous remarquerons seulement qu’il n’eut pas le courage d’y résister, et qu’enfîn il signa l’acte de sa démission, qu’on avoit fait dresser par quatre

notaires de la ville pendant qu’on l’outrageoit pour le forcer d’y souscrire. Ses persécuteurs étoieiit d’avis de l’éloigner de Jumièges à l’heure même, en le faisant partir pour Paris, où il avoit demandé à se retirer à cause des franchises, libertés, exemptions et immunités de l’université, dont il pouvait jouir comme bachelier ; mais les commissaires dont nous avons déjà parlé s’opposèrent au nom du roi à un départ si subit et lui accordèrent trois jours pour retourner à son abbaïe prendre ses meubles et voir encore une fois ses confrères. Les témoignages d’estime et d’affection qu’il en reçut, et les larmes qu’il leur vit répandre pendant qu’il se préparait à les quitter le pénétrèrent de la plus vive douleur. Il partit au bout des trois jours qu’on lui avaient accordés; mais son départ eut plus l’air d’un triomphe que d’une fuite. A peine fut-il sorti de l’abbaïe qu’on le suivit de tous côtés pour lui faire honneur. La noblesse l’accompagna à cheval jusqu’aux portes de Rouen, et le peuple en foule publioit ses bienfaits et ses vertus. De Rouen il prit la route de Paris et y passa le reste de ses jours jusqu’à sa mort, qui arriva en 1470.

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