PHILIPPE DE LUXEMBOURG, SOIXANTE-CINQUIEME ABBÉ
Philippe de Luxembourg, fils de Thibaud et de Philippote de Melun^ évêque de Melun, évêque du Mans et de Saint-Marcellin, succéda à François de Clermont dans l’abbaïe de Jumièges, à l’âge de soixante-quatre ans. Un des premiers actes d’autorité qu’il fit fut de rappeler les prieurs titulaires et les officiers au cloître par des lettres datées de Jumièges le 14 juillet de l’an 1511. Il ne les dépouilla pas de leurs offices, mais il leur interdit les sorties à cheval ; et pour leur en ôter tout prétexte, il expédia le 8 août de la même année, en faveur de trois religieux qu’il choisit dans la communauté, une procuration générale pour poursuivre et défendre les droits de l’abbaïe en toutes juridictions ecclésiastiques et séculières, à l’exclusion de tout autre, même sous leurs ordres (a). 11
(a) Archives.
s’éleva de grandes disputes parmi les moines au sujet de cette procuration, et les esprits furent partagés. Le grand-prieur, qui étoit lié avec les officiers auxquels il devoit son élection, présenta une requête au cardinal pour les rétablir dans le droit de vaquer eux-mêmes aux affaires qui intéressoient leurs offices ; mais le cardinal rejeta sa requête par deux fois, et nomma même d’autres procureurs à la place des premiers, qui n’avoient survécu que dix-huit mois à leur commission. Cette nouvelle procuration, qui est du 29 avril 1513, fit perdre toute espérance aux officiers d’être rétablis (a).
Peu de jours après, Philippe de Luxembourg fit un voyage au Mans^ tant pour y donner ses ordres que pour voir en passant le duc d’Alençon, qui, à cause de l’échiquier et haute, moyenne et basse justice de son duché, prétendoit en exercer les droits sur les terres et baronnies de Vimoutiers, de Croûtes, de Coulonces et d’Oisy, dépendantes de l’abbaïe de Jumièges. Nous avons vu ailleurs quelles furent les suites de cette affaire. Celles de l’absence du cardinal ne furent pas, à beaucoup près, si heureuses. Les moines, las de porter le joug de la règle, quittèrent presque toutes les observances monastiques pour embrasser une vie plus commode et moins dépendante. Le mal fit en peu de temps des progrès si rapides, qu’ après un an de non-résidence, Philippe de Luxembourg, étant revenu à Jumièges, ne crut pas pouvoir y remédier autre-
(a) Ihid.
ment qu’en introduisant la congrégation de Chezal Benoit^, dont il connaissoit la sainteté, ayant déjà des religieux de cette congrégation dans son abbaïe de Saint-Vincent du Mans. Mais, afin de ne rien faire témérairement, il leur parla en particulier et fit divers efforts pour les porter à recevoir la réforme. Dix seulement l’écoutèrent et lui promirent de suivre ses intentions. Alors il écrivit aux supérieurs de la nouvelle congrégation et leur demanda un nombre suffisant de religieux pour pouvoir procurer à son abbaïe de Jumièges les mêmes avantages dont il savoit que jouissoient les monastères où leur réforme avoit été introduite, en leur promettant de les appuyer de tout son crédit (a) . Ils eurent égard à sa demande ; vingt religieux furent choisis pour venir prendre possession de F abbaïe de Jumièges et la réformer. Ils arrivèrent à Hau ville, qui est une dépendance de l’abbaïe, au commencement de la Sexagésime 1515 et ils y demeurèrent jusqu’au premier lundi de Carême, que, les ayant cachés dans le pressoir de l’abbaïe, proche l’église, il les introduisit dans le choeur à l’heure des vêpres, et fit entonner le Deus in adjutorium par un
(a) Mémoires de Jumièges.
1 L’abbaye de Chezal-Benoit, au diocèse de Bourges, ayant donné en 1488 le signal de la réforme, plusieurs autres abbayes bénédictines l’imitèrent et formèrent, dans l’ordre, une congrégation qui fut appelée de Chezal-Benoit en 1505, et se distingua par une plus fidèle observance de la règle de saint Benoît. Cette congrégation subsista jusqu’en 1636, époque à laquelle elle se réunit à une autre branche réformée de l’ordre, celle de saint Maur, comme on le verra plus loin.
Cazaliste. Les anciens, étant survenus à l’heure même, se plaignirent de cette entreprise comme d’un attentat , et firent tant de bruit que l’office fut interrompu par leurs clameurs. Le cardinal leur communiqua pour lors la permission de la cour, et pria les dix, dont il croyait s’être assuré, de se joindre à lui pour favoriser la réforme ; mais ils s’en excusèrent sous prétexte du grand nombre des opposants, et de crainte d’exciter un plus grand tumulte. Le bruit cessa cependant et l’on chanta vêpres ; mais la querelle recommença presque aussitôt après, malgré les mesures du prélat, qui auroit couru un grand risque d’être maltraité, si le parlement de Normandie, qui en fut averti, n’avoit réprimé l’insolence des rebelles, en faisant informer contre eux et en autorisant la réforme par un arrêt de la même année.
Sur ces entrefaites, le roi François P’’ fit avertir le cardinal de Luxembourg de lui prêter serment de fidélité pour l’abbaïe de Jumièges ; mais le cardinal, dont la présence y étoit encore nécessaire, obtint un délais le 8 de février de l’an 1516, et ne fit ce devoir que le 28 avril suivant, où il paroît que les réformés commencèrent à loger dans les chambres qu’il leur a voit fait bâtir sur le réfectoire, pendant qu’on travaillait par son ordre à la construction d’un nouveau dortoir de 180 pieds de longueur sur 40 de largeur au midi dé l’église Saint-Pierre, dont on démolît la chapelle des Innocents pour y faire l’escalier (a) . Cepen-
(a) Archives.
dant les anciens continuoient de faire voir, par leur conduite, qu’ils n’avoient pas reçu volontiers ces nouveaux hôtes, étant accoutumés à mener une vie libre, aisée, et de commerce avec le monde; ils ne purent s’accommoder de la compagnie de ces religieux, qui vivoient d’une manière toute opposée; car, outre Fabstinence de la chair, les jeûnes et les autres austérités corporelles, ils vivoient dans une grande soumission et dépendance. Ils ne possédoient rien en propre ; tout étoit en commun ; les autres, ne pouvant s’assujettir à ce joug qui leur paroissoit trop insupportable, aimèrent mieux s’exiler eux-mêmes, pour la plupart, que d’avoir toujours devant les yeux des exemples, qu’ils ne vouloient pas imiter. Ils se retirèrent donc presque tous, les uns d’un côté, les autres d’un autre ; ceux-ci dans leurs prieurés, ceux-là chez leurs parents, sans en demander permission à personne, et laissèrent ainsi les religieux de Chezal-Benoit paisibles possesseurs du monastère, ce qui n’arriva pas néanmoins sans leur avoir fait faire beaucoup d’insultes par une troupe de brigands, que le Parlement fit fouetter par la main du bourreau.
Philippe de Luxembourg, voyant les Cazalistes établis dans Jumièges et supérieurs en nombre aux anciens, ne songea plus qu’à retourfier dans son diocèse. Son départ fut fixé au 8 juillet 1517, et l’on voit effectivement qu’il partit ce jour-là, laissant une procuration, datée du même jour, aux prieurs de Saint-Vincent du Mans et de Saint-Sulpice de Bourges,
pour pourvoir, de concert avec François de Fontenai, aux bénéfices de sa mense et au maintien de l’observance régulière, jusqu’à mettre en prison ou punir autrement ceux qui s’en écarteroient {a). En arrivant au Mans il alla voir les religieux de Saint- Vincent qu’il avoit reformes en 1501, et leur communiqua le dessein qu’il avoit formé depuis deux ans de remettre son abbaïe de Jumièges à quelqu’un d’eux, si le pape J vouloit consentir. Il avoit eu particulièrement cette pensée à l’occasion du décret du cinquième concile de Latran, où les commendes avoient été condamnées en certains cas, comme préjudiciables aux monastères, tant pour le temporel que pour le spirituel. Les religieux de Saint- Vincent ayant approuvé son dessein, il l’exécuta en faveur de Dom Jean Durand, moyennant une pension de cinq cents livres tournois payables aux termes de Noël et de saint Jean-Baptiste; ce que le pape Léon X confirma par une bulle adressée à Jean Durand le 23 décembre de la même année {b). Il écrivit en même temps au roi pour lui recommander le nouvel abbé, et aux vassaux de l’abbaïe pour leur ordonner de rendre à Jean Durand la fidélité et les services quïls ont été et sont tenus de rendre aux abbés de Jumièges.
(a) Archives.
(à) Ibid.