‹ Histoire de l'abbaye royale de Saint-Pierre de JumiègesChapitre 30 sur 39 · JEAN DURAND, SOIXANTE-SIXIEME ABBÉ · texte numérisé non relu

JEAN DURAND, SOIXANTE-SIXIEME ABBÉ

Jean Durand, dont nous ne connoissons ni le pays, ni la famille, étoit religieux de la congrégation de Chezal-Benoit , et en suivoit les exercices avec une ferveur toujours nouvelle dans l’abbaïe de Saint-Vincent du Mans, lorsqu’il reçut ses bulles.

Philippe de Luxembourg, comme légat du saintsiège, lui donna la bénédiction abbatiale le jour de la Purification de la Vierge, et le fit partir deux jours après. Du Mans il vint coucher à Alençon, où il fut reçu par l’abbé de Saint-Martin, qui l’y étoit allé attendre, et qui l’amena à Séez, où il demeura quelques jours. De là, continuant sa route par Bernay et le Bec, il se rendit à Jumièges, où l’on lui fit une entrée solennelle le 12 de février de l’an 1518. Les religieux le jirirent sous la grande porte de l’église de Notre- Dame, et le prieur lui ayant présenté l’eau bénite, avec la croix et l’évangile à baiser, quatre religieux en chapes le mirent sous un dais et le conduisirent ainsi jusqu’à l’autel, où les prieurs de Saint— \ incent et de Saint-Sulpice le prirent pour le mener à son appartement, qui n’ étoit autre qu’une grande chambre carrée sur la terrasse, à l’extrémité du dortoir que le

cardinal de Luxembourg avoit fait construire quelques années auparavant. Le lendemain il prit possession de Fabbaïe, et, dès le 23 du même mois, il prêta serment de fidélité au roi, à Amboise, entre les mains du chancelier Antoine Du Prat, qui l’assura de la protection de Sa Majesté (a).

Jusque-là il n’y avoit point eu de nomination de prieur claustral ni d’officiers dans Jumièges depuis l’introduction de la réforme. Les prieurs de Saint- Vincent du Mans et de Saint-Sulpice de Bourges gouvernoient par procuration^ et trois des anciens ayant paru vouloir se réformer, avoient été conservés dans leurs offices. Jean Durand, à son retour d’Amboise, renvoya les prieurs dans leurs monastères, et nomma François de Fontenai prieur claustral et son grand-vicaire tant au spirituel qu’au temporel ; c’étoit environ le 15 mars, quatre jours après avoir prêté le serment d’obéissance à F archevêque de Rouen, Georges d’ Amboise, neveu du cardinal de ce nom. Quelques jours après, les trois officiers dont nous venons de parler furent déposés, et on en substitua d’autres à leur place; ce qui les irrita si fort, qu’ils sortirent aussitôt de Fabbaïe pour se retirer dans leurs familles ; mais l’abbé les cita au parlement de Normandie, et ils y furent condamnés à rentrer dans le cloître et à y vivre selon la réforme, nonobstant leur déposition. L’arrêt est du 27 janvier de Fan 1519, qui fut aussi

(a) Archives.

celui de la mort du cardinal de Luxembourg, pour lequel on fit un service solennel où assistèrent tous les nobles du pays.

Pendant que ces choses se passoient, la vie pénitente et retirée des religieux de Jumièges donnoit tant d’éclat à leur réputation, que de tous les endroits de la province on venoit les voir pour s’édifier. Jamais, en effet, la régularité n’avoit été mieux observée. Jumièges étoit dans sa première splendeur. On ne voyoit les moines qu’à l’église, et on les y prenoit plutôt pour des anges que pour des hommes. L’office fini, ils retournoient modestement à leurs chambres et n’en sortoient que pour un nouvel exercice. Le travail des mains se faisoit en commun et personne n’en étoit exempt, non pas même l’abbé, si les affaires de la maison ou la présence de quelque seigneur ne l’en dispensoient. Nous ne répéterons pointici ce que nous avons dit ailleurs de l’abstinence de la chair, des jeûnes et des mortifications corporelles qui, avec la prière et les saintes lectures, faisoient leurs plus chères délices. Les constitutions de Chezal-Benoit, qu’ils pratiquoient àla lettre, feront mieux comprendre que nous ne pourrions faire la pureté et l’austérité de leur vie. Nous remarquerons seulement qu’ils ajoutèrent beaucoup de choses à leurs constitutions, comme de faire trois processions chaque semaine de carême, nu-pieds, autour du cloître, de ne manger qu’un mets et de ne boire que du cidre ; en quoi l’abbé étoit le premier

à leur donner l’exemple, même en présence des séculiers qui mangeoient à sa table.

Cependant la guerre que François P’’ avoit entreprise contre l’empereur Charles V durant toujours, il demanda, en 1521, à la ville de Rouen, pour sa part, l’entretien de mille hommes de pied, qu’elle lui avoit fournis l’année précédente; ce qui fut accordé par tous les habitants, après que le roi leur eut fait expédier des lettres patentes pour lever un droit sur les marchandises, vins et autres denrées qui entreroient dans la ville ou qui descendroient sur la rivière de Seine pour être transportées ailleurs. Ces lettres sont du 24 janvier 1522 et comprennent également tous les privilégiés. Les religieux se conformèrent par provision à ce règlement ; mais l’année suivante ils furent déclarés exempts, et les officiers de ville condamnés à leur rembourser les 2000 liv. que les religieux anciens leur a^'oient prêtées vingt ans auparavant [a).

Cette contestation donna lieu à l’abbé de Jumièges de connoître les Célestins de Rouen. Il fut touché de leur régularité et de leur pauvreté, et pour soutenir l’une - en remédiant à l’autre, il leur donna, du consentement de la communauté capitulairement assemblée, le 7 de septembre de la même année 1523, le patronage de Hotot-l’Auvrai, avec le tiers des dîmes, aux conditions : 1° que sur cette troisième portion ils feroient 20 sols de rente à l’abbaïe ; 2° qu’ils paieroient les honoraires

(a) Archives.

du vicaire perpétuel; 3° que, dans les provisions qu’ils donneroient à leur pourvu, il seroit fait mention de l’engagement qu’ils contractoient de payer sa pension, afin d’éviter tout procès à l’afibaïe pour les deux autres portions ; 4° enfin qu’ils s’obligeroient de mettre aux mains de l’abbé un duplicata de chaque présentation au bénéfice pour faire voir qu’ils étoient fidèles à remplir toutes ces clauses; ce qui fut accepté par les donataires le 12 octobre suivant, confirmé par l’archevêque de Rouen le 27 janvier 1524, et ratifié par le provincial des Célestins le 6 mai 1527 (a).

Depuis cette donation, Jean Durand ne tint le siège abbatial que quinze mois, pendant lesquels il vendit les bois de Rouvrai afin de fournir à sa portion de 300,000 livres que le roi avoit imposées sur tout le royaume pour la réparation de ses places frontières (6). Cette somme, quoique considérable pour le temps, ne s’étant pas trouvée suffisante, le roi lui écrivit pour lui demander ce qu’il pouvoit avoir d’argent, et lui promit de le faire rembourser sur les finances de la province. L’abbé porta 200 livres an receveur des mêmes finances, mais nous ne voyons pas qu’elles aient été rendues (c) . Quoi qu’il en soit, prévoyant que sa fin étoit proche, il jeta les yeux sur Dom Ives Morisson, abbé de Saint-Martin de Séez, pour en faire son successeur. Dans cette vue il lui envoya des lettres de

{a) Archives.

(b) Ibid.

(c) Ibid,

vicaire-général datées du 15 novembre 1524; mais Morisson, persuadé du mérite et des talents de plusieurs religieux dans Jumièges, s’excusa d’accepter cette charge. Sur son refus, Jean Durand fit sa démission pure et simple et se retira dans une chambre du dortoir, pour ne plus vaquer qu’aux exercices spirituels. 11 est loué particulièrement pour sa vigilance, comme on le voit par l’épitaphe gravée sur sa tombe aumilieu du chœur, où son corps est enterré.

Domnus Joannes D. hâc oblitescit in urnâ,

Qui vigil istius pastor ovilis erat ;

Nam dum vixit, eo spectavit, créditas ipsi Arriperet vitæ grex melioris iter.

Obiit anno Domini 1526, aprilis 6. Orate pro anima ejus.

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