FRANÇOIS DE FONTENAI, SOIXANTE-SEPTIEME ABBÉ
Après la démission de Jean Durand, les religieux de Jumièges s’assemblèrent pour lui donner un successeur. Ils choisirent pour cela la voie du scrutin, et les billets ayant été ouverts, François de Fontenai se trouva élu d’un commun consentement. Clément VII confirma son élection par une bulle du 31 mars 1525, et le même jour il écrivit au roi de France en faveur du nouvel abbé, qui se rendit aussitôt à Rouen, où il
fut béni par Tarchevêque, quoique le pape lui eut permis de choisir tel prélat qu’il jugeroit à propos pour cette cérémonie. Elle se fit le 9 août, qui fut aussi le jour que François de Fontenai prêta le serment d’obéissance au pape et à l’archevêque. Il employa le reste de l’année à faire le dénombrement des biens de l’abbaïe et à agir auprès du pape pour la réunion de son monastère à la congrégation de Chezal-Benoit, que le roi François P’’ avait lui-même demandée plusieurs fois avant la bataille de Pavie, où il fut fait prisonnier. Cette réunion fut enfin consommée par une bulle de Clément VII, donnée à Rome le 7 janvier de l’an 1526, cinq semaines avant la délivrance du roi, auquel François de Fontenai rendit aveu en sa chambre des comptes de Paris le 28 mars de la même année (a) . Selon cet aveu, l’abbaïe de Jumièges a droit de présenter à la cure de Flamanville-l’Eneal ; mais nous ne voyons pas qu’elle y présente. Les fiefs de Bos-Guilbert et de Saint- Ouen prétendent droit de patronage.
On rapporte au temps et à la pubhcation de la bulle de Clément VII l’extinction des offices claustraux dans l’abbaïe de Jumièges ; mais nous n’avons aucun monument qui prouve qu’ils aient été véritablement éteints. Il seroit même aisé de justifier qu’après le départ des Cazalistes, il y eut dans Jumièges un aumônier, un pitancier, un grenetier, un cuisinier, un infirmier, etc. ; d’où nous concluons, non que ces offices n’aient pas été réunis à la mense commune sous les
religieux de Chezal-Benoît, mais que la réforme n’ayant pas subsisté, ils auront été rétablis, et que s’ils sont quelque chose de plus que de simples commissions, les religieux pourroient encore aujourd’hui les posséder à l’exception des abbés commendataires, qui les ont fait entrer dans les partages.
Quoi qu’il en soit, après la réunion de l’abbaïe de Jumièges à la congrégation de Chezal-Benoit, et un procès gagné l’année précédente contre le receveur des aides de Rouen, au sujet du quatrième, qu’ils vouloient établir sur le vin que les religieux faisoient vendre à la Poterne, François de Fontenai eut un autre différend avec le curé de Miserai pour le partage des dîmes que Gautier d’ Anfreville avoit données àl’abbaïe en 1160 en faveur de son fils , qui y avoit embrassé la vie régulière (a). Le procès dura deux ans et ne fut terminé que le 27 octobre 1528 par une transaction où le curé reconnoît que le droit des religieux s’étend sur la totalité des fiefs du Piset, d’Irreville et de Saint- Nicolas (a) .
Deux ans après, l’abbé de Jumièges, voyant que les bourgeois de Rouen, malgré d’arrêt de 1523, ne cessoient de l’inquiéter sur l’imposition de 5 sols par muid de vin que le roi leur avoit accordé en 1522, s’adressa au prince même pour le supplier de lui procurer la paix et la tranquillité. Le roi l’écouta favorablement et lui donna à l’heure même des lettres patentes par
(a) Archives.
lesquelles il déclare que les religieux de Jumièges sont exempts de l’imposition de 5 sols sur le vin et de tout subside sur leurs blés venant de leur crû [a). Ces lettres sont du 19 août 1530. La même année, François de Fontenai fit bâtir le cloître tel qu’il est maintenant, et obtint du pape Clément VII une bulle qui confirme en détail tous les biens de l’abbaïe {b). En 1532 et 1533 il donna à son église quatorze calices de vermeil du poids d’un marc chacun. Ce présent fut estimé 1 ,079 livres 15 sols, chaque calice ayant coûté 77 livres 2 sols 6 deniers.
Le 17 de septembre de l’an 1532, l’augmentation des décimes ayant épuisé les fonds de l’abbaïe, le même abbé assembla ses religieux pour délibérer de pourvoir promptement aux réparations de la grosse tour et des voûtes du chœur et de la nef, qui tomboient en ruine par la négligence des abbés commendataires. Il fut arrêté qu’on vendroit pour cela les bois de Joui, de Ganciel et deCrenne, qui contenoient environ trois cents acres {c). La commission en fut donnée à deux religieux, qui en vendirent pour 3,500 livres dans le cours du mois d’octobre suivant. Cette somme ne s’étant pas trouvée suffisante, on ne fit que la voûte du chœur avec quelques réparations aux infirmeries, qui étoient encore alors à l’endroit où est le parterre aujourd’hui, et aux murs du cimetière de la paroisse,
(a) Archives.
(b) Ibid.
(b) Ibid.
dont Tabbé fit construire le chœur en pierre de taille au commencement de l’année 1537 (a) h
On remarque qu’il y eut une grande disette à Rouen l’année suivante, et ce n’est pas sans fondement ; car, outre une requête du parlement à l’abbé de Jumièges pour le prier d’assister les bourgeois dans cette extrémité, nous trouvons que les religieux leur firent délivrer treize muids de blé et ne se réservèrent que leur provision. Un autre document ajoute qu’attendu la rareté des grains, une troupe de séditieux püla leur ferme de Joui, et que le fermier, n’étant pas en état de leur résister, porta ses plaintes au Parlement, qui vouloit faire pendre ces mutins, si François de Fontenai n’eût demandé leur grâce dès le commencement du procès. Le pieux abbé ne survécut que quelques mois à tant de bonnes œuvres. Il mourut à Tours le 23 août 1539, après un gouvernement de quatorze ans, six mois et quelques jours, pendant lesquels il combla son église et les pauvres de ses bienfaits, comme on peut le voir dans les deux épitaphes suivantes, qui sont comme l’abrégé de sa vie :
{a) Ibid.
1 Cette magnifique construction dans le style du temps n’a pas été achevée. Le chœur a été entouré d’arcades cintrées, qui portent sur des colonnes d’ordre dorique. Huit chapelles, dont plusieurs sont à deux arcades, rayonnent autour du chœur, éclairées par de larges fenêtres à plusieurs meneaux, aujourd’hui délabrées. Les voûtes du chœur et de la charole, dont les arrachements seuls existent, sont remplacées par des charpentes et des berceaux de bois* Cf. l’abbé Cochet, Répertoire archéologique, p. 312.
« Cy devant sous cette tombe gist noble et révérend « père en Dieu frère François de Fontenai, lequel com- « bien qu’il fut né de parents moiennement ricb.es et « de maison apparente et alliée de plusieurs grands « personnages^ barons et autres de grande magni- « licence quant au monde, par lesquels il eut pu par- « venir à grands biens et honneurs mondains, neant- « moins lui venu en âge d’adolescence et déjà « connoissant par grâce de Dieu, les choses spiri- « tuelles sans comparaison être meilleures que les « temporelles pour le salut de l’âme, laissa et aban- « donna le siecle se rendant en la religion de S. « Benoît, en laquelle il vaqua tellement en toutte dévo- « tion servant à Dieu, qu’il mérita être de plusieurs « abbaïes appelé pour être prieur et gouverneur des « Religieux, finalement par la voix du Saint-Esprit « élu abbé de la roïalle abbaïe de Jumièges en Nor— « mandie, au diocèse de Rouen, en laquelle dignité « parvenu, regardant plus au devoir de sou état « qu’aux délices des biens mondains, régit et gou- « verna tellement les choses de l’abbaïe tant spiri- « tuelles que temporelles qu’il en a mérité être appelé « le vrai père et protecteur. Car en temps de prospé- « rité les choses d’icelle abbaïe ruinées ou désolées « remit en leur premier état, et les amplifia grande- « ment de beaux et excellents édifices, faisant vivre « ses religieux en union et en concorde, et en temps « de pénurie et indigence, aux povres subvenait « d’aliments et autres cl^oses nécessaires, tellement
« que de tous les païs voisins d’icelle abbaïe sembloit « aux povres n’avoir lieu ni refuge pour éviter la « famine que Revers lui ; et à cette fin que la parole de « Dieu fut de plus en plus annoncée à un chacun, « entretenoit continuellement à ses dépens ès-univer- « sités à l’étude certain bon nombre d’écoliers tant « religieux que autres; et mettoit povres enfants « orphelins à metier selon leur inclination, et marioit « povres filles, et aidoit à toutes personnes qui le « requeroient tant de son bon conseil que de ses biens. « Et telle fut la renommée de sa bonne vie et conver- « sation, que le roi, la reine, et tous les princes de « France le voulurent bien aller visiter jusques en son « abbaïe. Et finalement le bon père voulant user office « de bon fils allant voir sa mère au lieu de Fontenai, « trépassa le 23® jour d’août 1539, délaissant à ses « religieux et amis pour singulier trésor l’imitation « de ses bonnes mœurs et regret perpétuel de son « absence, avec l’espérance de le revoir après la géné- « raie résurrection ; Dieu nous en donne la grâce.
« Amen. »
Fata peremerunt Franciscum tristia mortis,
Naica cui fontis nomina nuper eraut.
Tristia quid dixi ? num commentatio mortis Hujus tota fuit proxima vita Deo ?
Ille loco summo natus neglexit honores.
Divitias^ lusus, magna theatra, jocos.
Pene puer jam disjungens a corpore mentem In terris didicit scilicet ille mori ;
Nam dédit in numerum benedicti nomen, et ultro Spectatum fratres præposuêre sibi;^
Numinis afflatu factus Gemeticus abbas Jura diœcesi Rothomago que dédit.
Cœnobii res perraagnas ita gessit ut altum Ceu numen coleret relligiosa cobor.
Perfugium prœsens inopes habuere, locandis Virginibus sumptus ingeniisque dédit.
Impulsus famà Gallus cura conjuge princeps Invisit celebrem relligione virum.
Hic sed apud Turones, dura matrem visitât illic Duraprope jara bis sex lustra peregit, obit; Exemplura morum, desideriumque reliquit nie sui, quod nos spes aliquando fore.
A men.
HIPPOLITTE d’est, SOIXANTE-HUITIÈME ABBE
Les religieux de Jumièges s’étant assemblés pour l’élection d’un abbé, élurent d’une commune voix le neveu de François de Fontenai, et firent confirmer son élection par le pape. Elle leur appartenoit de droit par la réunion de leur abbaïe à la congrégation de Chezal-Benoit ; mais le roi, ayant appris le départ de leur envoyé en cour de Rome, prétendit faire valoir le droit qu’il avoit acquis parle concordat de 1516, et leur ayant fait défense d’avoir aucun égard aux bulles qu’ils pourroient recevoir, il nomma de son côté Hippolyte d’Est, cardinal de Ferrare, fils d’Alphonse V et de Lucrèce Borgia, qui obtint des bulles de Paul III
le 8 novembre de la même année, et envoya prendre possession le 20 mars 1540, en vertu d’une commission du roi adressée au bailli de Rouen le 27 décembre de Tannée précédente ; mais les religieux s’y étant opposés, il ne fut mis en possession que le 8 juillet suivant, après que le roi eut nommé le neveu de François de Fontenai à Tabbaïe de Notre-Dame de Valmont, qui vint aussi à vaquer par la démission de Dom Jean Ribaud, son réformateur {a).
On lit dans Tacte de prise de possession par un Italien, Thomas Delvuchio, vicaire et procureur général du cardinal de Ferrare, que les religieux protestèrent contre l’infraction du privilège qui leur avoit été accordé par le saint-siège et par le roi d’élire leur abbé ; mais cette protestation n’empêcha pas Thomas Delvuchio d’exécuter sa commission, ni les religieux de l’accompagner à l’église au son des cloches, et au chapitre, où il prêta le serment accoutumé et reçut celui des religieux aux conditions maintenues dans leurs libertés et franchises, ainsi qu’ils Tavoient été sous les abbés précédents (b).
Thomas Delvuchio promit tout ce qu’onlui demanda, bien résolu néanmoins de ne tenir que ce qu’il ne pourroit refuser ; et, en effet, dès le lendemain de la prise de possession, il déclara ses prétentions sur les prieurés et offices claustraux , qu’il se mit en
{a) Archives.
{h) Ibid.
devoir de mettre sous la main du cardinal [a) ; mais les religieux, voyant qu’il ne tendoit à rien de moins qu’à les dépouiller entièrement, l’arrêtèrent dans son entreprise par une clameur de haro, et le citèrent au parlement, qui envoya un commissaire sur les lieux pour examiner l’affaire et pacifier les troubles dans leur naissance (a). Cette démarche n’aboutit à rien. Le commissaire, qui ne cherchoit qu’à amuser les moines, dans la crainte de s’attirer la haine du cardinal, ne voulut rien décider, quoiqu’on l’eût suffisamment instruit, par les titres qui lui furent mis entre les mains, que la mense abbatiale avoit toujours été séparée de celles des religieux, et que les abbés n’avoient jamais eu d’autre part aux prieurés et offices claustraux que la nomination à ces mêmes offices. On convint seulement de laisser les choses en l’état où elles étoient jusqu’à l’arrivée du cardinal, qui , n’ayant pu venir à Jumièges, écrivit aux religieux pour les engager à choisir des arbitres qui pussent terminer à l’amiable les difïèrends que son vicaire-général avoit avec eux, touchant le partage des biens, ou une pension honnête pour leur nourriture et leur entretien.
Les religieux, déjà las de ce commencement de contestation, consentirent à la proposition de leur abbé, et l’on choisit de part et d’autre le cardinal de Bourbon, avec le prieur de Saint-Martin-des-Champs,
(a) Archives.
(b) Ibid,
Denis Maréchal, docteur en théologie et prieur du collège de Cluny, le prieur de Saint-Victor de Paris et le sous-prieur de Ferrières en Gatinois, pour finir cette grande affaire. L’assemblée se tint à l’hôtel de Bourbon le 3 de novembre de la même année 1540, et les arbitres s’étant trouvés d’un même avis, ils rendirent une sentence arbitrale, par laquelle ils abandonnèrent tout le revenu de l’abbaïe au cardinal de Ferrare, moyennant une redevance de 48 mines de blé froment, mesure de Jumièges,pour le pain des religieux, dont le nombre fut fixé à quarante, 130 muids de vin de Longueville et de Vaux, 200 cordes de bois, 400 fagots et bourrées, 2,600 livres d’argent pour la dépense du réfectoire commun, pour la chandelle et le vestiaire • 350 livres pour l’infirmerie, gages et honoraires du médecin, chirurgien, apothicaire et barbier ; 120 livres pour la table des hôtes; les frais de réception d’un président, conseiller, gentilhomme ou autre personne considérable, réservés à l’abbé; 120 livres pour les gages de domestiques, avec 3 muids de blé méteil ; 10 muids de vin de Conihout et 20 muids de cidre pour leur nourriture et leur boisson ; 50 livres pour l’entretien du linge et des meubles dans les chambres, réfectoire, infirmerie et autres lieux ; 140 livres pour le luminaire de l’église et du dortoir ; la nourriture de trois chevaux à l’usage des religieux, et 25 livres pour le blanchissage du linge de la sacristie. La fourniture et réparations d’ornements demeurent à la charge de l’abbé, ainsi que les aumônes, les gages des officiers de justice