‹ Histoire de l'abbaye royale de Saint-Pierre de JumiègesChapitre 32 sur 39 · Tome II · texte numérisé non relu

Tome II

et le pain et le vin dus aux curés dans le temps pascal {a).

On peut conclure de tout ce détail que les offices claustraux furent abandonnés à l’abbé ; au moins ne voyons-nous pas que les arbitres en aient fait exception ; ce qu’ils ne firent pas pour les prieurés, sur lesquels ils déclarèrent ne vouloir rien ordonner, malgré les instances de Thomas Delvuchio, qui les vouloit faire passer en diminution de 2,600 livres qu’ils avoient assignées aux religieux pour leur nourriture et autres besoins. Au reste, les moines ne s’obligèrent à observer ce traité qu’autant de temps que le cardinal de Ferrare seroit leur abbé ; il ne subsista pas même jusqu’à sa démission, comme nous le verrons dans la suite (a).

Thomas Delvuchio, à son retour de Paris, voulut se faire remettre les clefs du trésor, en vertu de la sentence arbitrale qui chargeoit le cardinal de Ferrare de la fourniture des ornements de l’église ; mais le parlement le débouta de ses prétentions et commit à sa garde frère Pierre Le Sec, prieur claustral, dont nous avons parlé à l’occasion du traité que Jacques d’Amboise et les religieux firent en 1499 avec les prieurs de Croûtes et deDammarie. En conséquence de cette commission, le prieur claustral se fit donner, en 1541, un inventaire des saintes reliques, dans lequel nous trouvons, plus que dans les précédents, un tabernacle d’argent doré., dans lequel il y avoit de la terre de S. Lau-

(a) Archives.

rent et quelques ossements d’autres saints ; une châsse d’arg-ent soutenue par deux anges, dans laquelle étoit renfermée une côte de S. Filbert, fondateur deTabbaïe ; lafierte de S. Aidan, autour de laquelle étoient huit images de vermeil ; la pointe d’un clou de Notre- Seigneur, enchâssée en argent ; deux dents de S. Jean- Baptiste dans un cristal porté par deux anges d’argent doré ; un reliquaire des trois Maries, un reliquaire de Madeleine, un bras de S. Léonard, un reliquaire de S‘® Austreberte, une main de S. Paul, enchâssée en argent, et son épée gardée dans un coffre avec quelques pierres du martyre de S. Etienne. Nous ne parlerons pas des ossements, parce que le détail en seroit trop long et peut-être ennuyeux. Le reste de l’argenterie consistoit en dix-neuf calices, une boite pour le pain à chanter, un soleil, deux encensoirs avec leurs navettes, huit chandeliers, trois croix, deux crosses, deux anneaux pontificaux et deux mitres enrichies de plusieurs pierres précieuses. Les non-prêtres se servoient pour la communion d’un long voile rouge, et le choeur étoit encore séparé du sanctuaire, en carême, par une grande courtine de satin incarnat.

Cette même année 1541 et la suivante, le cardinal de Ferrare obtint deux coupes de bois dans la forêt de Jumièges, dont le prix monta à 75,000 livres. 11 en employa 12,000 à la construction d’un vaisseau pour le roi, et 3,000 pour la fonte des cloches et pour quelques réparations aux lieux réguliers et à l’église parois-

siale (a). On ignora l’emploi des 60,000 livres restant, parce que le roi fit défense aux religieux et au parlement de Normandie d'en faire aucune information, attendu que les deniers provenant de ces deux ventes ayant été employés aux besoins de l’État, conformément aux ordres qu'il en avoit donnés au cardinal, ce n’étoit ni à eux ni à son parlement à vouloir connoître sa volonté souveraine {b). Le parlement, n’osant passer outre, enregistra les lettres du roi le 25 septembre 1543, et les religieux s’y soumirent par respect.

Cependant ils se plaignirent beaucoup, dans une requête au cardinal, de la désolation de leur forêt et du peu d'exactitude de ses receveurs à leur fournir les blés qu’on devoit leur livrer en certains temps. Ils lui représentèrent que la sentence arbitrale de 1540 leur étoit extrêmement préjudiciable; qu’il n’y avoit pas moyen de la laisser subsister, et le prièrent, en conséquence, de consentir à la suppression de ce traité. Leurs instances pour cela furent si vives et si souvent réitérées, que le cardinal crut devoir se rendre à leurs sollicitations. Il leur permit de faire des partages de concert avec ses agents ; mais, si nous en croyons nos mémoires, ces mauvais serviteurs usèrent de tant d’artifices et de menaces, que les religieux ne furent pas libres de dire seulement leur avis, ni de faire aucune remontrance sur les articles qu’on vouloit leur accorder.

(a) Archives.

Tous furent séduits ou intimidés. Dom Laurent Gau vin, que son mérite fit élever depuis à la dignité abbatiale de Saint-Martin de Sées, fut le seul assez généreux pour leur résister et pour s’opposer à la ratification du traité. Sa résistance fut punie de prison, où l’on remarque que les nécessités de la vie lui furent données avec moins de soin qu’aux chiens de l’abbaïe; mais, plus on fit d’efforts pour le déterminer à signer, plus il marqua de résolution de s’exposer plutôt à la mort que de trahir les intérêts de son monastère.

Sur ces entrefaites, le cardinal de Ferrure vint à Jumièges et se fit amener le prisonnier. Il l’entretint quelque temps en présence des seigneurs qui l’accomgagnoient, et il fut si édifié de sa vertu qu’il l’embrassa plusieurs fois et le voulut retenir à souper ; mais l’humble religieux s’en excusa en disant agréablement que l’obscurité de sa prison ne lui avoit point fait oublier qu’il étoit jeûne de règle, et que, puisqu’on lui rendoit la liberté, il en profiteroit pour aller faire la collation avec ses frères. Le cardinal n’insista pas davantage ; mais le lendemain il vint au chapitre, où, après avoir blâmé la violence de ses agents et la lâcheté des moines, il loua hautement la piété et le courage de Dom Gauvin, et s’étant fait apporter une plume et de l’encre, il lui donna pouvoir de dresser lui-même les articles du concordat et lui promit d’agréer tout ce qu’il au roit réglé. Les religieux pressèrent Dom Gauvin de profiter de la confiance que lui témoignoit le cardinal ; mais il refusa cette marque de distinction, voulant que

ses frères eussent part à tout ce qui seroit arrêté, ce que le cardinal leur accorda la veille de son départ.

Dès le lendemain, qui était le 21 février 1544, les religieux de Jumièges s’assemblèrent au nombre de trente-trois, et étant convenus ensemble, à la pluralité des suffrages, de choisir les biens qui seroient plus à leur bienséance, ils dressèrent les articles du traité et l’envoyèrent au cardinal par Dom Gauvin et deux députés d’entre eux pour le prier de le ratifier. Le cardinal vouloit le signer sans examen ; mais Dom Gauvin ne l’ayant pas voulu, le traité fut mis aux mains des officiers du conseil, et, sur leur rapport, il fut conclu que, pour éviter tout sujet de plainte et de contestation entre le chef et les membres, le cardinal de Ferrare, dérogeant à la sentence arbitrale de Louis de Bourbon et au concordat de ses vicaires-généraux, abandonnoit pour lui et ses successeurs aux religieux de Jumièges présents et acceptants, sains et malades, au nombre de quarante, pour leur nourriture, vêtement, et autres nécessités : Lie domaine en terres, prés, pâturages, jardins, vignes, dîmes de tous grains et de vins, droits seigneuriaux utiles et honorifiques, cens et rentes dans les paroisses de Jumièges, d’Yainville et du Mesnil, avec l’eau et la pêche dans la rivière de Seine, depuis le Rouge-Saule jusqu’à l’Ane rie, le port et passage de Jumièges et du Trait, 20 livres tournois, quatre chapons et un porc de rente sur les fruits et revenus del’égUse de Jumièges, les mortuaires de la même église et de celle du Mesnil, 6 livres tour-

nois de pension annuelle sur les églises d’Yainville et du Trait, et généralement tous les revenus de ces trois paroisses, à la réserve des bois et des amendes de la forêt de Jumièges ; 2° le domaine de Duclair en terres, prés, pâturages, les deux tiers de la dîme, 20 livres de pension sur l’église, les deux parts des oblations, aux jours de Pâques, Noël et Purification delà S*® Vierge, les droits du marché, le port, les moulins et les cens et rentes tant audit lieu qu’à Epinay, Varengeville et Saint-Paër ; 3° le moulin de PAunai, avec la dîme de Saint-Martin et de Saint-Nicolas du Trait, appelée la dîme du sacristain ; 4° la ferme et droits seigneuriaux de Hauville et lieux en dépendant, avec le moulin à vent de la dite paroisse, et les cens et rentes de Neuvilette ; 5° la terre et fief de Guisiniers, avec les dîmes, oblations, sépultures, et la dixième semaine du moulin Thorel à Andelis ; 6° une maison, étable et pressoir à Saint-Pierre-de-Longueville , avec cinq arpents et demi de vignes, onze acres de terre, les deux tiers de la dîme de tous grains, la dîme des vins et les cens et rentes audit lieu et à l’entour; T une terre et huit arpents de vignes à Vaux, proche Meulant ; 8° 16 livres tournois et soixante mines de blé froment sur la ferme de Saint-Paër ; 9° deux muids, deux mines, quatre boisseaux d’avoine sur la baronnie de Norville ; 10" treize porcs sur les baronnies de Vimoutiers et de Coulonces; 11" les maisons, jardins et vergers de la Poterne ; 12" enfin deux cents cordes de bois et quatre mille fagots dans la forêt de Jumièges ou de Bretonne.

De toutes lesquelles choses le cardinal s’engagea de faire jouir les religieux, ou de les dédommager par des fonds de même nature et d’égale valeur, si dans la suite, par procès, guerres ou autrement, ils étoient troublés dans leur possession. Il s’engagea de plus de les indemniser des décimes ordinaires et extraordinaires, dons gratuits, subsides, impositions, collectes, ban et arrière-ban, contributions et frais de procédures mues ou à mouvoir à raison des articles cédés, dont les réparations mêmes demeureront à sa charge, ainsi que des lieux réguliers.

Les choses ainsi réglées pour la mense conventuelle, les religieux, de leur côté, renoncèrent, en faveur du cardinal, au reste du domaine de l’abbaïe, et s’obligèrent à lui fournir, ou à ses receveurs, deux milles de foin par an ; quatorze brinchets ou pains de seigle, avec six pots de boisson par semaine à la léproserie de Saint- Nicolas-du-Bout-du-Bosc , et 8 livres tournois par chacun an au chapelain, et quatorze pains aussi par semaine au prévôt de Jumièges, et, en l’absence de l’abbé ou de ses receveurs, un dîner ou un souper au sénéchal, sous-sénéchal, procureur et greffier de la justice, outre les honoraires de 100 sols au sénéchal, 4 livres au sous- ’ sénéchal, 25 sols de rente au sieur de Clères, 20 sols aux religieux du Valusse, 15 sols 6 deniers à Monsieur de Berville ou à son prévôt, 20 sols au verdier de la forêt de Bretonne, en leur livrant le bois de leur chauffage, et le pain et le vin de la Pâques aux curés de la dépendance de l’abbaïe. Après la conclusion de ces ar-

ticles, il ne restoit rien à désirer aux parties que la confirmation de leur traité par le pape et par le roi. Elle étoit nécessaire pour le rendre irrévocable ; mais on ne fut pas d’accord sur le paiement des frais qu’il fallait faire pour en venir à bout. Le sentiment de Dom Gauvin prévalut encore en cette occasion. Le cardinal, à sa persuasion, se chargea de toute la dépense, et voulut même qu’il en fût fait mention dans le concordat qu’il fit effectivement approuver par le pape Paul III, le 9 mars 1546, confirmer par le roi et homologuer au parlement de Paris, le 18 janvier 1549, et à celui de Rouen, le 16 de février de la même année, qui fut aussi celle de sa démission en faveur de l’évêque d’Evreux. Sa mémoire est encore aujourd’hui en bénédiction dans l’église paroissiale de Jumièges, dont il fit relever la tour, et dans l’abbaïe qu’il fit exempter d’aller à l’arrière-ban, et d’y contribuer, comme il paroît par les lettres du roi, données à Paris le 27 et le 28 juin des années 1542 et 1544. L’Arioste et Muret ont parlé de lui avec éloge et lui ont dédié plusieurs de leurs ouvrages (a) .

Page 1