‹ Histoire de l'abbaye royale de Saint-Pierre de JumiègesChapitre 33 sur 39 · GABRIEL LE VENEUR, SOIXANTE-NEUVIEME ABBE · texte numérisé non relu

GABRIEL LE VENEUR, SOIXANTE-NEUVIEME ABBE

Paul III, ayant reçu la démission du cardinal de Ferrare, envoya des bulles à Gabriel Le Veneur,

(a) Preuves, art. 44.

évêque d’Evreiix, pour prendre possession de l’abbaïe de Jumièges {a). La cérémonie s’en fît le 25 novembre 1549, en présence des religieux, qui le conduisirent à l’église, au chapitre, où il ratifîa devant notaires le traité fait entre eux et son prédécesseur, et fît serment sur los saints Evangiles de défendre de tout son pouvoir les personnes et les biens de son église, d’en conserver fîdèlement les droits, libertés, privilèges, statuts et coutumes approuvés, de ne jamais aliéner aucune portion de ses revenus, et même de faire tous ses efforts pour faire rentrer ceux qui auroient pu être aliénés avant lui. Après quoi les religieux lui promirent obéissance selon la règle et lui en délivrèrent un acte. Il fut fidèle à sa promesse durant les sept premières années de sa commende, pendant lesquelles on trouve plusieurs affaires heureusement terminées par ses soins, en faveur des religieux : L leur droit de pêche dans 1^ rivière de Seine du côté du Lendin, conservé contre le sieur Jean Garin, seigneur du lieu, par une sentence du lieutenant de la vicomté du Pont-Audemer, datée du 15 juillet 1553 ; 2" le même droit de pêche depuis Jumièges jusqu’à Iville, reconnu et confîrmé par Claude de Lorraine, duc d’Aumale et baron de Maimi, à cause de Louise de Brezé, sa femme ; 3° le recouvrement d’une rente de 35 livres sur le fîef des côtes, aliéné quelque temps auparavant, dans une nécessité de l’état semblable a celle de 1551, où les religieux de Jumièges

{a) Archives.

vendirent quelques images de la fierte de S. Pérégrin pour payer une somme de 20 livres que le roi avoit imposée sur chaque clocher de son royaume; 4° enfin une commission de Paul IV^ adressée sur sa requête à l’official de Rouen, pour frapper d’excommunication les détenteurs des titres, biens et meubles de l’abbaïe, s’ils ne les restituoient après la publication de sa bulle (a) .

Par ces bons offices, joints à beaucoup de caresses, le nouvel abbé tint ses religieux dans une espèce d’enchantement qui leur cacha la vue du piège dans lequel ils tombèrent en 1557 (d) . Il s’agissoit alors de faire les réparations de la grosse tour, dont la chute menaçoit le choeur et le cloître. L’ingénieux prélat, ne pouvant s’en défendre, usa d’artifice pour persuader aux moines de la faire abattre et de vendre le plomb dont elle était couverte pour enrichir leur église d’ornements, qui leur seroient beaucoup plus utiles. Les religieux firent d’abord quelques difficultés ; mais elles s’évanouirent à la vue d’un tapis de Turquie, de quelques chasubles de damas et de douze parements d’autel que le subtil Le Veneur avoit fait apporter avec lui pour avoir plus facilement leurs suffrages. Il les gagna, en effet, par ces fausses apparences de générosité (c) . La tour fut abattue \ le plomb vendu et l’argent mis dans les coffres du

(а) Archives.

(б) Mémoires de Jumiéges.

(c) Archives.

* L’expression de tour qu’emploie ici l’auteur est inexacte. Il ne s’agit pas de la grosse tour carrée qui subsistait encore à l’époque de la Révolution et s’élevait à une hauteur de 124 pieds, et dont on voit encore la

prélat, qui comptoit bien en faire son profit, lorsque les religieux, s’apercevant qu’il les avoit trompés, le firent assigner pour avoir au moins leur part d’un bien qui étoit à eux, s’ils avoient su le conserver. Il leur en revint 2,000 livres ; c’est ce que nous apprend la lettre que François II leur écrivit le 7 octobre 1560 pour les prier de lui remettre cette somme, afin de l’aider à soutenir la guerre contre les calvinistes, qui s’étoient révoltés dans différentes provinces du royaume.

Deux ans auparavant, les religieux de Jumièges avoient gagné un procès contre le cardinal de Vendôme, archevêque de Rouen, dont il faut reprendre l’origine de plus haut. L’archevêque de Rouen, ayant voulu, au droit de sa châtellenie de Gaillon, exercer quelques droits de féodalité en 1549 dans la paroisse de Saint-Pierre d’Autiz, les religieux, auxquels elle avoit été cédée par le concordat, prirent une clameur de gage piège, et après une procédure de huit ans, dans le cours de laquelle ils avoient produit leurs titres et plusieurs jugements définitifs tant des cours souveraines que d’autres tribunaux, par lesquels la seigneurie et féodalité de cette paroisse leur étoit adjugée, même vis à vis des receveurs du domaine, ils

base ruinée, naais de la flèche qui surmontait la tour. Il y avait, en effet, à l’époque de Le Veneur, sur la tour une flèche ou pyramide d’une hauteur démesurée, couverte de plomb et d’un travail qui surpassait, dit-on, tout ce qu’on pouvait voir de beau en ce genre. Quoiqu’elle menaçât ruine, on pouvait la rétablir. Le Veneur en décida la destruction . Les ouvriers, dit D. Duplessis, n’abattirent qu’à regret un si bel ouvrage. Cf. Dom Duplessis, Description de la Normandie, t. II, pp. 257 et 258,

firent faire une enquête, dans laquelle quatorze témoins, tous âgés de soixante-quinze ou quatre-vingts ans, furent entendus, et déposèrent avoir toujours ouï dire à leurs anciens et avoir eux-mêmes toujours vu les religieux de Jumièges être reconnus comme seuls seigneurs spirituels et temporels de Saint-Pierre d'Autiz, y faire tenir tous les ans leurs plaids, et faire sonner la grosse cloche pour appeler leurs vassaux (a). L’archevêque de Rouen, qui avoit envie d’envahir la seigneurie de Saint-Pierre, ne crut pas l’enquête suffisante pour lui faire abandonner son dessein ; il continua d’y exercer ses prétendus droits jusqu’à ce qu’ enfin, par sentenee du lieutenant-général de Vernon, datée du 9 juillet 1558, il fut débouté de ses prétentions, et les religieux de Jumièges conservés dans leur qualité de seuls seigneurs temporels et spirituels de ladite paroisse et seigneurie d’Autiz {b).

L’année suivante, les religieux de Jumièges créèrent un nouveau sénéchal pour leurs baronnies de Duclair et de Jumièges ; mais leur abbé, qui avoit déjà quelque mécontentement contre eux, le révoqua en 1560 et donna des provisions à un autre. Les religieux, voulant soutenir leur droit, lui intentèrent procès au parlement. La contestation dura dix-huit mois, et enfin le parlement confirma la nomination des religieux, attendu le privilège d’élire leurs officiers dans tous les lieux qui leur avoient été cédés par le concordat. C’é-

(a) Ai’chives.

{b) Ibid,

toit assez faire connoître à M. Le Veneur que le parlement ne dérogeroit pas volontiers à ce traité. Il fit néanmoins des efforts pour le faire abolir, tantôt par des requêtes secrètes au parlement, tantôt par des entreprises ouvertes sur la portion des religieux, qu^il se flattoit de réduire par l’autorité du sieur de Carrouge, son frère, qui étoit gouverneur du vieux palais de Rouen. Mais toutes ses tentatives n’eurent aucun succès, comme il est aisé de le voir par l’arrêt de 1561, qui le déboute de ses prétentions sur dix-huit ou vingt arpents de vignes dans l’enclos de l’abbaïe, et par plusieurs autres dont nous parlerons dans la suite (a) .

Cependant la guerre civile commençoit à s’allumer dans tout le royaume. L’accident arrivé le P’’ mars à Vassy, petite ville de Champagne, en fut comme le signal. Les huguenots couroient aux armes dans toutes les provinces. Déjà Orléans, Blois, Tours, Poitiers, Angers et La Rochelle avoient été prises et livrées au pillage. Rouen, Dieppe, le Havre-de-Grâce et Caudebec avoient subi le même sort vers le commencement de mai de l’an 1562. Les religieux de Jumièges s’assemblèrent alors pour délibérer sur ce qu’ils avoient à faire, et il fut conclu qu’on enverroit vers Monsieur Le Veneur pour le consulter. Mais les deux députés ayant été arrêtés par les calvinistes et si maltraités, que Fun d’eux en mourut quelques semaines après, ils ne purent aller jusqu’à Evreux ni revenir à Jumièges pour in-

{a) Archives.

former leurs frères de ce qui leur étoit arrivé et du danger qu’ils courroient en demeurant plus longtemps dans l’abbaïe. Il est vraisemblable qu’ils le prévinrent eux-mêmes ou qu’ils en furent avertis j au moins est-il certain qu’ils l’évitèrent par la fuite, après avoir caché leur trésor au bout du dortoir et au bas du courtil, et que les calvinistes ne trouvèrent qu’un bon vieillard et un frère convers lorsqu’ils partirent de Caudebec le 8 mai de la même année, pour exercer leur fureur contre eux et piller le monastère. Mais leur précaution fut inutile. Les Huguenots, ayant enfoncé les portes et rompu les barricades qu’on y avoit mises, se répandirent dans la maison, et contraignirent, à force de tourments, le frère convers, non seulement à leur ouvrir les armoires de l’église et des salles, mais à leur découvrir les richesses qui avoient été cachées en terre. Les autels furent renversés, les vases sacrés pillés, les images brisees et les saintes reliques foulées aux pieds. Peu satisfaits de cette impiété, ils enlevèrent les châsses, les chapes, les chasubles, les parements d’autel, les aubes, le linge, l’argenterie, les meubles précieux et de quelque valeur, le plomb dont l’église et le cloître étoient couverts, l’étain, le cuivre, le blé, le vin, les bestiaux, les livres de la bibliothèque, les titres du chartrier, et jusqu’à dix pièces d’artillerie (a). Un religieux contemporain, dont nous avons vu le mémoire, fait monter 1 argenterie, tant en châsses que

(a) Archives.

calices, burettes, chandeliers, encensoirs, croix, crosses, mitres et anneaux à 154 marcs et demi évalués à 2,176 livres qui feroient, de notre monnaie, 7,616 livres. La perte des ornements et autres effets montoit à 14,800 livres 5 sols, qui, suivant l’évaluation précédente , feroient aujourd’hui une somme de 49,028 livres 17 sols 6 deniers, non compris les châsses de S. Valentin et de S. Filbert, qui valoient plus de 25,000 livres, et une chape de drap d’or, si riche, que la duchesse de Valentinois avoit offert de la couvrir de ducats, si on eût voulu la vendre. L’auteur du mémoire déjà cité ajoute qu’elle fut enlevée par un bourgeois de Dieppe, qui en fit un tour de lit, et que bientôt après il fut réduit à la mendicité par un revers de fortune. Suivant le même auteur, le religieux qui étoit demeuré avec le frère convers, parce qu’il n avoit pu suivre les autres, se retira dans la chapelle de la Vierge et y passa trois jours et trois nuits en oraison. Le troisième jour, un homme se présenta à lui, et lui ayant fait plusieurs questions auxquelles le bon vieillard ne répondit point, il lui déchargea un coup de coutelas sur l’épaule, et l’alloit tuer sur la place, si l’un de sa secte, par compassion, n’ avoit arrête le second coup qui lui étoit porté.

Vers le même temps les Huguenots appelèrent les Anglais à leur secours et leur livrèrent le Hâvre-de- Grâce, ce qui fit prendre le parti d’assiéger Rouen, dans la crainte que les ennemis de la France ne s établissent de nouveau en Normandie, où les calvinistes

étoient presqii’entièrement les maîtres. Le ville fut assiégée le 25 septembre et, ayant été prise le 26 octobre, la plupart des autres se soumirent au roi, qui, pour pacifier les troubles de religion, donna un édit daté d’Amboise, le 19 mars de l’année suivante, par lequel il accorda la liberté de conscience aux calvinistes et le libre exercice de leur religion, dans les faubourgs des villes et dans les maisons des gentilshommes qui avoient haute justice ou fief de haubert. Cet édit donna un peu de répit aux catholiques, en arrêtant la guerre civile pour quelque temps .

Les cazalistes en profitèrent pour revenir à Jumièges; mais les anciens, les ayant prévenus dès le mois de juillet, refusèrent de les recevoir, et se contentèrent de garder leur habit. Le monastère étoit dans une désolation universelle, qui ne contribua pas peu à leur faire prendre la résolution de se réfugier dans les abbaïes de leur congrégation . En effet, les religieux anciens n’ avoient ni ornements pour célébrer les saints mystères, ni provisions pour subsister, ni or, ni argent pour acheter au moins le nécessaire. Dans cette extrémité, le roi Charles qui s’ étoit trouvé au siège et à la prise du Havre, le 28 juillet 1563, se rendit à Jumièges le deuxième jour d’août, où, après un mandement daté du lendemain et adressé au bailli de Rouen

I C’est le 18 septembre que l’armée de Charles IX, sous le commandement du duc de Guise, vint mettre le siège devant Rouen. Le duc de Guise donna le 13 octobre un vigoureux assaut aux remparts et s’emparait de la ville le 23; le jeune roi Charles IX y entra le 26,

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