Tome II
« tinuera les dits six ans, en fesant son devoir selon « qu’il est porté en l’article précédent; 5° Nous « entendons pareillement aussi que le plus ancien, en « l’absence du prieur, ait et prenne la même autorité « du dit prieur. Le tout sans préjudicier aux ordon- « nances par Nous faites l’an 1576, lesquelles nous « voulons être gardées de point en point. Fait au dit
Jumièges, les jour et an que dessus dits.
« Charles de Bourbon. »
Deux ans après, le Cardinal pensa sérieusement à remettre l’abbaïe de Jumièges sous la congrégation de Chezal-Benoist. Il en écrivit au Révérend Père dom Innocent Le Guai, visiteur général et abbé de Saint- Alire de Clermont, qu71 pria de se rendre auprès de lui pour consommer cette affaire. Ils vinrent l’un et l’autre à Jumièges, vers la fin de l’année 1580 et déterminèrent enfin les religieux à embrasser la réforme et à vivre selon les statuts de la congrégation de Chezal-Benoist, sans cependant les obhger de contribuer aux taxes qui pourroient être imposées par les chapitres généraux. Ces articles ainsi réglés on en dressa un acte en forme de supphque, que le cardinal envoya au pape Grégoire XIII avec cette clause, sauf les droits de l’abbé et du roi, en ce qui regarde la comrnende. Le pape consentit à tout le 9 février de Tannée suivante 1581. Ainsi l’abbaïe de Jumièges fut
(a) Archivea,
remise sous la direction des religieux de la congrégation de Chezal-Benoist, et suivit encore pendant quelque temps les constitutions particulières que les religieux de cette congrégation avoient faites pour elle et pour plusieurs monastères, tant d^’hommes que de filles, dès Tannée 1514.
L’affaire de l’union du prieuré de Gesneville à la Chartreuse de Gaillon ne prit pas un tour moins favorable au dessein de son auteur. Le Cardinal disposa si heureusement les religieux à y consentir pendant son séjour à Jumièges, que Robert Du Fai n’eut que la peine de se présenter à eux pour obtenir la ratification de la bulle de Grégoire Xlll, qu’il n’avoit osé produire depuis près de quatre ans. Le consentement des religieux est du 31 décembre 1580. Ils y applaudissent à la charité du Saint-Père, louant le zèle du cardinal qui Ta excitée, et s’y conforment sans autre réserve sur le prieuré de Genesville que 10 sols de rente annuelle et perpétuelle, avec le droit d’hospitalité chez les Chartreux tant pour eux que pour leurs domestiques, autant de fois que leurs affaires les appelleront à Gaillon ; ce qui fut exactement stipulé, par Robert Du Fai , dans Tacte de réunion, le 19 janvier de Tannée suivante 1581 (a).
La tempête arrivée le jour de Pâques de la même année ayant découvert et renversé une partie des bâtiments de Tabbaïe et des fermes qui en dépendoient.
(a) Archives.
les religieux en avertirent le cardinal, qui, n’ayant pas de quoi fournir aux réparations, engagea par bail emphithéotique du 28 mai, à Simon Le Pigni, son ancien receveur, le fief des Côtes, consistant en trentecinq acres de terre, quelques communes et deux acres de pré dans la paroisse de Boisguillaume, à condition que, durant le cours du bail, il emploierait une somme de 1,000 livres à réparer le manoir seigneurial {a). Dix-neuf jours après, il engagea le fief et terre des Belles à Guillaume Etienne, seigneur du Haultot, d’Emanville et d’Ybouville, moyennant une rente de 100 écus d’or et 1,435 écus tournois d’argent comptant, pour les réparations de l’église et des lieux réguliers. Ce que les religieux confirmèrent le 29 juillet, à condition néanmoins que leur consentement ne pourroit préjudicier au concordat, qu’il avoit lui-même ratifié en prenant possession de l’abbaïe (è) .
Nonobstant cette restriction, le cardinal ne laissa pas peu de temps après de donner atteinte à ce traité, à l’occasion des bois du Torp, qu’il prétendoit lui appartenir. Les religieux, considérant l’importance de ces prétentions, lui représentèrent que les prieurés leur avoient toujours été abandonnés, et que la chapelle du Torp étoit de ce nombre, quoique desservie par deux religieux de la communauté, mais le prélat ne les écouta pas, voulant absolument avoir la coupe des
(a) Archives.
(b) Ibid,
bois dont on lui faisoit espérer plus de 30,000 livres.
Il n’osa cependant les vendre sans avoir leur consentement. C’est ce qui le détermina à venir à Jumièges avec les princes de Condé et de Soissons, ses neveux. Leur arrivée fut le dénouement des difficultés que les religieux avoient proposées au cardinal pour l’arrêter dans sa résolution. Leurs menaces arrachèrent le consentement de tous les moines. Il n’y eut qu’un vieillard qui, condamnant la lâcheté de ses confrères et l’injustice du cardinal, lui dit avec une noble hardiesse : « Vous êtes icy tout puissant. Monseigneur, rien ne vous résiste, on applaudit avec tremblement à tout ce que vous voulez ; mais lorsqu’ en l’autre vie vous vous trouverez seul devant Dieu et devant les moines, vous tremblerez à votre tour, et vous serez plus petit qu’une souris devant un chat ». Ces paroles étonnèrent toute l’assemblée : mais elles n’empêchèrent pas la vente de la forêt du Torp, dont l’adjudication monta à 20,000 livres tournois, sur lesquelles on donna seulement aux religieux une chasuble, deux tuniques et une chape de drap d’or. Mais ils tirèrent deux autres avantages de l’injustice qu’on leur faisoit. Le cardinal renonça à ses prétentions sur la ferme du Torp, par un acte du 23 juillet 1583, et remboursa le sieur Guillaume Etienne de 1 ,433 écus qu’il en avoit reçu deux ans auparavant pour le fief et terre- des Belles qu’il lui avoit engagé. Cette terre fut aliénée de nouveau en 1587, par les députés du clergé de Rouen, pour être payés d’une somme de 2,798 écus, à laquelle l’abbaïe de Jumièges avoit été taxée pour sa
portion de 50,000 écus de rente des biens ecclésiastiques que le pape Sixte V, par une bulle du 30 janvier de Tannée précédente, avoit permis au roi de faire aliéner dans tout le royaume; mais il y a lieu de croire qiTon rentra une seconde fois dans cette terre, puisque, vingt ans après, les religieux de Jumièges eurent procès contre leur abbé pour empêcher qu^elle ne fût vendue au sieur de Motteville.
Le cardinal de Bourbon, déclaré chef de la ligue dès Tannée 1585, ne sortoit plus qu’avec soixante-dix gardes à cheval et trente arquebusiers, qui Taccompagnèrent à Jumièges, où il vint pour la dernière fois en 1588. Les religieux prirent cette occasion pour lui demander une sauve garde, qu’il leur accorda tant pour eux que pour les habitants qui voudroient se retirer dans 1 abbaïe ; mais elle fut presque inutile à ces pauvres peuples, car ces gardes ayant apporté la contagion avec eux, la leur communiquèrent, et elle devint si furieuse qu’en moins de trois mois il mourut plus de douze cent personnes dans la péninsule, en sorte que Tennemi n’osoit approcher. Depuis ce temps là il n’est plus parlé de Charles de Bourbon dans nos mémoires, sinon pour le sacre de François Le Picard, évêque d’Avranches, dont la cérémonie se fit dans l’église de Jumièges, cette même année 1588, par le cardinal, assisté de Claude de Saintes, évêque d’Evreux, et de Jean de Seldec ^ , évêque de Rosse, en Irlande. Il mourut
1 Jean de Lesselié (Lesclœus) d’Ecosse, évêque de Rosse, sufFragant et vicaire général du cardinal de Bourbon, l’un des partisans les plus zélés
le 9 mai 1590, dans sa prison de Fontenai-le-Comte^ où Henri IV l’avoit fait transporter de peur qu’on ne le lui enlevât de Chinon, où Henri III l’avoit fait enfermer après le massacre du duc de Guise, arrivé à Blois, le 23 de décembre 1588, durant la tenue des états.