‹ Histoire de l'abbaye royale de Saint-Pierre de JumiègesChapitre 5 sur 39 · JEAN DU TOT, QUARANTE-SEPTIEME ABBE · texte numérisé non relu

JEAN DU TOT, QUARANTE-SEPTIEME ABBE

Jean du Tôt mérita de lui succéder. Il étoit religieux de Jumièges et avoit fait profession entre les mains de Guillaume de Fors, dont il eut le caractère et les vertus. Dieu, qui l’avoit préparé au gouvernement par une opposition invincible aux plus légères transgressions, le rendit capable d’en supporter le poids, en répandant dans son âme l’esprit de sagesse et de force dont il avoit besoin pour affermir ses frères et se. conserver lui-même dans toutes les pratiques de la discipline régulière. C’est presque tout ce que nous savons de sa vie ; mais c’estbeaucoupen peu de mots. Nous y ajouterons qu’il fut également honoré

des religieux étrangers et des siens , et que plus de vingt abbés du royaume recherchèrent son amitié et le secours de ses prières par des associations spirituelles qu’il accepta, d’autant plus volontiers, qu’il les regardoit comme des moyens pour s’élever de la terre au ciel (a). Celle de Guillaume de Norville, abbé de Fontenelle, est remarquable par les reproches qu’il se fait d’avoir différé si longtemps à demander cette grâce aux religieux de Jumièges, qu’il qualifie de personnages d’une réputation entière, d’une inclination bienfaisante et d’une sainteté éminente, qui les rendoit non seulement plus aimables que les autres, mais recommandables à tout le monde. Ce ne sont point ici des éloges suspects, ni de fausses couleurs dont on veuille embellir le portrait des religieux de Jumièges, ce sont des expressions de voisins bien instruits et en état de connaître Jean du Tôt et ses moines, tels qu’ils étoient. Les lettres de l’abbé Guillaume sont du mois de janvier 1288, et portent que les deux communautés étant déjà comme identifiées par luniforme de l’habit et des vœux, elles n’en feront plus qu’une dans la suite pour le spirituel et le temporel, soit à la vie, soit à la mort, avec cette exception néanmoins que, pour ne pas charger une communauté plus que l’autre, quand un religieux sera décédé, et qu’on aura reçu la nouvelle de sa mort à Saint- Vandrille ou à Jumièges, on ne suivra pas l’u-

(a) Preuves, art. 38.

sage de ce dernier monastère, où chaque prêtre est obligé à sept messes pour le défunt, mais à la coutume de Saint- Vandrille, où il n’y en a que trois de prescrites pour les religieux de l’abbaïe, avec obligation, pour les simples frères du choeur, de réciter le psautier tous ensemble et de suite {a).

La même année, 1288, les religieux de Jumièges fieffèrent à Guillaume de Hotot, seigneur d’Anglesqueville, les dimes de Saint-Vast-de-Dieppedalle, mais il leur remit six ans après par un acte du mercredi avant la Saint-Simon Saint-Judes, de l’an 1293. Trois ans après, l’abbé Jean présenta en leur nom une requête de Philippe-le-Bel pour avoir la permission d’établir dans leur bourg un marché dont ils pussent toucher les revenus avec bonté, et ordonna par des lettres patentes au bailli de Rouen d’en publier l’érection pour tous les vendredis de chaque semaine (h). 11 est vraisemblable que ce fut encore le même abbé qui, pour donner à ses frères les dernières marques d’une tendresse toute paternelle et de l’intérêt qu’il prenoit à leur repos, dans un temps où la Normandie était menacée de l’invasion des Anglois, sollicita pour lui et pour eux la protection du pape Boniface Vlll, qu’il savait être médiateur de la paix entre la France et l’Angleterre, afin que si le traité, auquel on travaillait à Rome, ne réussissoit pas, et que les Anglais vinssent à faire une descente

( a) Preuves^ art. 37.

{b) Archives.

en France par la Normandie, les biens de Jumièges fussent à couvert sous la sauvegarde du Saint-Siège. L’abbé s’étoit alarmé sans beaucoup de raison ; le traité étoit déjà publié à Rome et envoyé en France pour y être ratifié par les plénipotentiaires des deux rois, qui se trouvèrent à Montreuil, en Picardie, où ils le signèrent au mois de juin 1299. Cependant le pape, qui ne connaissoit pas assez le cœur des deux princes, quoiqu’ils se fussent résolus d’eux-mêmes à s’en rapporter à son jugement, voulut bien, en faveur de l’amitié qu’il avait pour les religieux en général, ne pas négliger les précautions. Il pourvut à la sûreté de ceux de Jumièges et à la conservation de leurs biens, par une bulle datée du palais de Latran, le

10 mars '1289, la cinquième année de son pontificat (a). Ce fut par là que l’abbé Jean termina sa carrière, étant mort le 20 du même mois, dans une honorable vieillesse et de la mort des justes, comme

11 paroît par l’épitaphe suivante gravée sur son tombeau :

Hic jacet ille bonus cœli terrœque coloiius Abbas J. du Tôt, quem Cbristi gratia de tôt Curis exemit. Deus hune quem morte redemit,

Collocet in cœlis, prudens fuit atque fidelis.

Son corps fut enterré dans la chapelle de la Vierge, pour laquelle il avoit eu pendant toute sa vie une dévotion particulière; mais, en 1450, ses ossements

(a) Archives.

furent transportés avec la pierre de son tombeau dans la partie inférieure du chapitre, pour faire place au mausolée d’Agnès Sorel, dont le cœur et les entrailles furent inhumés dans cette chapelle, comme nous le dirons en son lieu.

GUILLAUME BECQUET (PREMIER DU NOm) QUARANTE-HUITIÈME ABBE

Après les funérailles de Jean du Tôt, les religieux de Jumièges s’accordèrent à lui substituer un de leurs confrères nommé Guillaume Becquet, du nom de Becquet, nom d’une paroisse dans le doyenné de Périers, dont son père étoit seigneur honoraire et avoit même contesté le patronage à l’archevêque de Rouen, en 1284. Dès la première année de son gouvernement, le nouvel abbé proposa à Guillaume d’Iville la rente de quarante livres dix sols qu’un de ses auteurs avoit acceptée en 1238 pour son droit de gîte, dans l’abbaïe, le jour de Saint-Pierre, et que son successeur avoit refusée pour s’en tenir à la transaction de 1207. Son opiniâtreté occasionna une nouvelle transaction, par laquelle les religieux de Jumièges s’obligèrent à lui délivrer tous les ans, au jour de la fête, pour sa dépense dans l’abbaïe, trente sols, quatre pains blancs.

quatre pains bis, un mouton, un setier de vin et un setier de cervoise (a). Cet assujettissement déplut à l’abbé Guillaume, à cause du trouble que ces sortes de logements causoient pour l’ordinaire dans l’abbaïe. Il s’en expliqua avec Guillaume d’Iville, qui venoit de perdre son père, et tâcha de l’engager à rétablir les choses sur l’ancien pied. Le seigneur d’Iville, qui ignoroit l’accommodement de 1238, fit d’abord quelque difficulté ; mais il n’eut pas plutôt découvert cette pièce dans les titres de son chartier, qu’il vint trouver l’abbé de Jumièges et lui fit une remise pure et simple de son droit et de la rente même, par un acte du mois de septembre 1300.

Ce coup d’essai donna du courage à l’abbé Guillaume. Il crut que l’exemple du seigneur d’Iville feroit impression sur l’esprit du baron de Claire, qui jouissait aussi d’un pareil droit. Il le sonda, et fit quelques efi’orts pour en obtenir la même grâce ; mais le baron en fut choqué, et, se laissant emporter au chagrin que lui causoient les bienfaits de ses ancêtres envers l’abbaïe, il demanda à l’abbé, de l’air du monde le plus méprisant, si c’étoit par modestie qu’il vouloit éviter de recevoir la noblesse chez lui, et ajouta qu’il le visiteroit souvent pour lui apprendre à rendre, dans l’occasion, ce qu’il devoit aux personnes de son rang. Nous verrons, dans quelques années, que le baron de Claire n’agit plus avec les religieux de Jumièges qu’en

(a) Archives.

tyran. Au reste, il ne fut pas le seul qui forma le projet (le les inquiéter. Dès l’année suivante, André de Comteferant leur contesta le patronage de Hotot-l’Auvrai, sans qu’on sache pourquoi il y prétendoit. Il n’y eut point de ménagements que l’abbé Guillaume ne mît en œuvres pour guérir cet esprit malade ; mais les remèdes furent inutiles ; toutes les voies de douceur échouèrent contre son ambition, et il ne fallut pas moins qu’une sentence pour le convaincre de son injustice (a). Elle fut rendue aux assises de Cany, en 1302. Guillaume ne songea plus alors qu’il avait eu affaire à un ennemi. Plaideur par devoir, et religieux par inclination, il se crut assez vengé de son adversaire par la sentence qu’il venoit d’obtenir. Il se mit en route avec lui, et, dans l’espérance de le gagner, il lui remit les dépens auxquels il avoit été condamné, et les frais mêmes, dont la taxe n’étoit pas encore faite. André de Comteferant accepta cette remise avec reconnoissance, et Guillaume, content d’une réconciliation qui lui paroissait sincère, retourna à son abbaïe bien consolé de la perte de ses déboursés par l’acquisition d’un ami, qui ne le quitta qu’à regret et fort satisfait de lui.

Il en fit d’une autre espèce, deux ans après, par une association spirituelle avec l’abbé et les religieux de Saint-Ouen, de Rouen. Leurs lettres sont du mois de mars 1304 et portent que les deux abbés, allant se rendre visite, seront reçus avec honneur et feront les

(a) Archives.

fonctions de leur charge comme dans leur propre maison ; qu’ils pourront traiter en chapitre de ce qui regarde le bon ordre et absoudre les religieux qui auroient été frappés de sentence régulière ^ que les chapitres seront communs ; que s’il arrive qu’un religieux ait encouru la disgrâce de son abbé, il lui sera permis d’avoir recours à l’autre et de demeurer dans sa communauté jusqu’à ce qu’il ait obtenu le pardon de sa faute ; que quand un religieux de l’une et de l’autre communauté sera décédé et qu’on aura appris sa mort, on s’assemblera aussitôt au bruit de la tablette et,' après le psaume Verba mea auribus 'percipe Domine, on fera son absolution au chapitre, et un service des morts entier et solennel ; que chaque prêtre dira sept messes^ et que les frères réciteront trois fois le psautier. Quant à l’usage de donner la portion du réfectoire aux pauvres, pendant trente jours, comme cet usage n’est point reçu à Saint-Ouen, on dira trente messes de suite pour suppléer à l’aumône, et l’on donnera cinq sols au brévetaire, c’est-à-dire à celui qui apportera le billet pour apprendre la mort du religieux.

Vers le même temps, l’abbé Guillaume se trouva dans la nécessité de faire bâtir un nouveau dortoir à la place de l’ancien qui tombait en ruines, et qui étoit d’ailleurs trop petit pour loger soixante religieux qui composoient alors sa communauté. Il eu conféra avec

1 La tablette était une sorte d’instrument fait en os qui était en usage dans les monastères. Le chantre la tenait à la main dans l’église. Jean d’Avranches en a parlé dans son livre de Offic. Ecci., p. 17. Cf. du Gange.

eux, et, leur approbation donnée, il employa un an entier à faire les préparatifs en bois, en pierre et en tout genre de matériaux, afin que tout se trouvât prêt à mettre en œuvre quand on voudrait commencer. Il jeta les fondements de ce nouvel édifice en 1305, sur un un terrain de 180 pieds de long sur 40 de large. Les sages arrangements qu’il avoit pris firent qu’on ne tarda guère à voir la fin de l’ouvrage. Il fut achevé en moins de trois ans et en état de loger toute la communauté, ce qui l’engagea, en fort peu de temps, à de grandes dépenses outre celles qu’il lui fallut faire pour défendre son droit de basse justice à Longueville, contre le doyen d’Andeli, qui fut enfin obligé de le reconnaître par un acte daté du jeudi avant la fête de Saint-Jacques, Saint-Philippe, 1305 (a).

Il paroît que cette grande entreprise n’avoit pas entièrement épuisé les fonds de l’abbaïe, puisqu’en 1308 Guillaume fut encore en état de prêter à Bernard de Fargis, neveu du pape Clément V, et archevêque de Rouen, une somme de trois cent trente-trois livres six sols huit deniers pour payer ses décimes ; et l’année suivante, 1309, le 13 juillet, une somme de mille fiorins, ce qui feroit, de notre monnaie, trois mille deux cent vingt-deux livres quatre sols cinq denierSj obole pour le premier emprunt, et sept mille deux cent cinquante livres pour les mille florins, dont les trésoriers et les vicaires généraux de l’archevêché

{a) Archives.

de Rouen donnèrent leur reconnoissance à l’abbé Guillaume, au nom et comme procureurs de Bernard de Fargis, que le pape, son oncle, retenoit auprès de lui (a). Il est plus que probable, par l’obligation qui est restée dans les archives de l’abbaïe de Jumièges, que ces deux sommes n’ont jamais été rendues ; peut-être parce que les florins de Florence furent décriés au mois d’octobre suivant par une ordonnance de Pbilippe-le- BeP ; mais plus vraisemblablement parce que, selon la remarque du père Pommeraie^ Bernard de Fargis étoit noyé de dettes, et que d’ailleurs il fut transféré peu de temps après à l’arcbevêcbé de Narbonne {b).

Quoique de tout temps les religieux de Jumièges eussent vécu en paix avec ceux du Bec, et qu’ils se fussent même unis plus étroitement par une société de prières sous le dernier abbé, il y avoit néanmoins entre eux un prétexte plausible de contestation, si les premiers avoient voulu faire usage des titres qu’ils av oient entre les mains. Hugues d’Amiens, archevêque de Rouen, avoit confirmé, en 1141, à l’abbaïe du Bec, la possession de l’église du Pont-Autou, et, en 1 163, le pape Alexandre III en avoit fait autant en faveur de l’abbaïe de Jumièges, à cause d’un fief qui lui appartient dans l’étendue de la même paroisse, et qui lui donne droit de présenter aux cures de Maleville et de

(a) Archives.

(b) Histoire des Archevêques de Rouen, p. 491.

1 Dame, dans son indignation, appela Philippe-Ie-Bel f alsificatore di moneta.

Saint-Martin-du-Parc. C’étoit une semence cachée de divisions entre les deux monastères -, mais Testime que ces deux communautés avoient l’une pour l’autre en avoit toujours empêché les etfets ; au moins ne vojonsnous point que les religieux de Jumièges aient jamais fait aucun usage de la bulle du souverain pontife contre la charte de confirmation de l’archevêque de Rouen, jusqu’en 1309, que l’abhé Guillaume disputa à Gilbert de Saint-Etienne, abbé du Bec, le patronage de cette église, en vertu de la bulle d’Alexandre III. Le procès fut long; mais il fut jugé par enquête, en 1313, en faveur des religieux du Bec {a) .

Guillaume Becquet étoit mort deux ans auparavant, après avoir engagé, en 1310, le roi Philippe à lui ceder sa moitié dans le moulin de Drieu, près de Trun, pour une redevance de trente-cinq livres tournois, que la communauté de Jumièges a toujours payée au domaine, jusqu’en 1345 qu’elle abandonna le moulin pour etre déchargée de la rente. On ne sait rien de plus des actions de Guillaume. Nos mémoires nous apprennent seulement, mais sans aucun détail, qu’il ne chercha durant sa vie qu’à faire du bien à ses frères : In diehus suis genti suœ hona assidue quœsivit, et qu’il n’agit que pour leur procurer la paix et la prospérité. Il mourut le 17 de février 1311, et fut enterré dans la chapelle de Saint-Jean-l’Evangéliste. Voici l’épitaphe qui fut mise sur son tombeau :

(a) Archives de l’archevêché de Rouen.

Anno millesimo treceiiteno duodeno

A mundo pleno, semel annum de duodeno

Subtrahe ; tune scire finenaque potes reperire

Hujus qui de re mortis non possit abire

In pœnas. Quare? quia certas tune renovare

Feeit proquâ re eœlos valeat penetrare

Guillelmus de Bequinto ; requieseat in paradiso. Amen.

On auroit pu donner un successeur à Gruillaume Becquet dès le lendemain de ses obsèques. Les religieux de Jumièges y étoient autorisés comme les autres chapitres par le règlement de S. Louis pour la liberté des élections; mais soit qu’il fût nécessaire d’y appeler tous les religieux de l’abbaïe, en quelqu’endroit du royaume qu’ils fussent ; soit que le grand prieur et ceux qui étoient présents fussent bien aises de connoître l’état de la maison, avant que d’en confier le gouvernement à personne, ils différèrent leur assemblée jusqu’à la mi-mars. Quoiqu’il en soit des motifs de leur retardement, il est au moins certain qu’avant de procéder à l’élection, ils firent un inventaire des meubles qui étoient dans l’abbaïe, et que le relâchement commençoit à s’introduire parmi eux, puisqu’on trouva en argenterie, pour le réfectoire seulement, soixantedix cuillères, cinquante écuelles grandes et petites, quatorze aiguières, cinquante-trois tasses à pied et couvercle, dix tasses de madré ou pierre d’onix, montées sur un pied, dix-huit couteaux par table, un drageoir en vermeil, dans lequel on présentait des dragées avec une cuillère, six bassins, grands et petits, pour donner à laver, deux arbres, ou chandeliers à

langue de serpent, dont Tun à cinq branches et l’autre à deux, pour éclairer le réfectoire pendant l’hiver, trente-deux amarres d’or, et huit nappes ouvrées pour les tables, au lieu de toile simple. On croit qu’ils tenoient toutes ces superfluités, contraires à la pauvreté évangélique et à la simplicité religieuse, de la libéralité de quelques séculiers. Au moins n’en peut-on douter pour les tasses et les cuillères, puisque le nécrologe fait mention, au 13 juin, d’un service solennel pour ceux qui les avoient donnés. Le grand prieur, accompagné des doyens, visita ensuite les recettes, dont il fit ouvrir tous les comptoirs, et l’on en tira, tant en fiorins d’or qu’en argent et en monnaie noire ou de billon, neuf cent dix livres, qu’on apporta à l’assemblée qui fut tenue pour l’élection d’un nouvel abbé, afin d’en régler la distribution, et de remettre l’excédent entre les mains de celui qui seroit élu.

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