CHAPITRE II
Bossuet, après l'Assemblée du clergé de France, fait un pèlerinage à la Trappe; sur ses instances, l'abbé de Rançé se décide à faire imprimer son manuscrit (1682).
Bossuet, ayant reçu ses bulles pour l'évêché de Condom, dans les derniers jours de juin 1670, avait formé le projet de consacrer quelques jours à la retraite dans le monastère de la Trappe, sous les auspices de son vénérable ami; mais la mort de Madame, survenue le 30 du même mois, et l'oraison funèbre dont il fut chargé, ne lui permirent pas de l'exécuter. Ayant été nommé précepteur du Dauphin, le 13 septembre suivant, ces importantes fonctions, ses prédications, la composition de ses ouvrages, l'absorbèrent tellement, qu'il ne put trouver un seul instant pour visiter le saint désert, où était son cœur. Onze ans plus tard, seulement, en 1681, lorsqu'il fut nommé à l'évêché de Meaux, il prit la résolution, en attendant ses bulles, de faire le pèlerinage tant désiré. Voici ce qu'il en écrivait à l'abbé de Rancé, le 22 juin 1681 :
« J'ai reçu, Monsieur, trois lettres de vous depuis environ quinze jours :
(1) « Ex octo quos vidimus hujus Epistolse codicibus scriptis, quinque sunt in quibus legitur. »
la première parlait de mon livre (Discours sur l'Histoire universelle) avec les sentiments ordinaires delà bonté dont vous m'honorez; la seconde regardait une ordination faite par M. de Séez, à votre prière; la troisième, qui ne m'a été rendue qu'hier seulement par la voie du grand couvent des Carmélites, était du 21 passé. La promesse que vous me faites de prier Dieu qu'il me conduise dans les fonctions de l'épiscopat, m'est d'un grand soutien ; mais vous n'en serez pas quitte pour cela.
« Il y a dix ans que j'eus dans l'esprit que, si Dieu me remettait en charge dans son Église, j'aurais deux choses à faire : l'une, d'aller passer quelque temps en action avec feu M. de Châlons (M. Félix Vialart); l'autre, d'aller au moins passer quelque temps en oraison avec vous. Dieu m'a privé du premier, par la mort de ce saint prélat (1) ; je vous prie de ne pas me refuser l'autre. J'accompagnerai mon voyage de toute la discrétion possible; et, comme j'ai des raisons pour aller en Normandie, ce voyage couvrira celui de la Trappe. Il n'y aura que le roi seul à qui il faudra le dire, et qui, très assurément, le prendra bien. Mon cœur est rempli de joie, quand je songe à l'exécution de ce dessein; je vous supplie de l'agréer. Si vous me laites cette grâce, aussitôt que j'aurai réponse de Rome, je disposerai mes affaires au départ. Je suis, Monsieur, de tout mon cœur, à vous (2). »
Il survint dans l'intervalle un empêchement qui le contraria vivement : il apprit qu'on allait décidément convoquer les évêques de France pour leur soumettre certaines questions très graves, et qu'on lui destinait un rôle aussi grand que difficile à remplir. « Je crains, écrivait-il à l'abbé de Rancé, vers la mi-septembre, d'être privé, pour cette année, de la consolation que j'espérais. L'assemblée du clergé se va tenir; et non seulement on veut que j'en sois, mais encore que je fasse le sermon de l'ouverture. Il ne me reste plus qu'un peu d'espérance : je pourrai peut-être échapper douze ou quinze jours, si ce sermon se remet, comme on le dit, au mois de novembre. Quoi qu'il en soit, Monsieur, si je ne puis aller prier avec vous, priez du moins pour moi: l'affaire est importante et digne de vos soins. Vous savez ce que c'est que les assemblées du clergé, et quel esprit y domine ordinairement. Je vois certaines dispositions qui me font un peu espérer de celle-ci , mais je n'ose me fier à mes espérances; et, en vérité, elles ne sont pas sans beaucoup de crainte. Je prie Dieu que je puisse trouver le temps de vous aller voir : j'en aurai une joie inexplicable (3). » Tout le monde sait ce que Rossuet a dit et fait dans
(1) Elle arriva le 10 juin 1680.
(2) Lett. 79, t. XLIV, p. 223 (édit. 1828, Gauthier frères).
(3) Lett. 85, ibid., p. 232,