LIVRE VIII, CHAPITRE PREMIER
L'abbé de Rancé, après avoir répété ces paroles, s'écriait en présence de sa communauté : « Quel changement dans cet homme plus dur qu'un rocher! quelle résurrection! quelle création! Dieu lui donne un cœur qu'il n'avait point, et lui ôte pour ainsi dire ce caillou qui était en sa place. Il n'appartient qu'à Dieu de faire de ces merveilles. Qui serait l'aveugle, qui serait l'incrédule qui pourrait ne pas apercevoir le doigt de Dieu dans ce prodige (4) ! »
Il n'avait jamais voulu , étant dans le monde , reconnaître aucune espèce de supériorité; eh bien, l'autorité qu'il avait en horreur, se transfigure à ses yeux, elle se divinise : celui qui lui commande n'est plus un homme, c'est Dieu lui-même. Voici ce qu'a dit à ce sujet l'abbé de Rancé : « Pour le respect qu'il avait pour moi (ne vous étonnez pas, si je parle de la sorte; il ne faut pas qu'une mauvaise honte me fasse cacher les merveilles de Dieu), on ne peut mieux connaître jusqu'où il allait, qu'en rapportant ces paroles qu'on lui a entendu dire bien des fois : « Je m'estime indigne de paraître devant lui, et beaucoup moins de lui parler; et c'est ce qui fait que, quand je le rencontre, je me détourne devant lui par respect, comme je le ferais devant le saint Sacrement (2). » Cette expression paraîtra extraordinaire : elle l'est en effet; mais ce sont les propres termes dont il s'est servi pour donner une idée véritable du respect si profond qu'il avait pour son supérieur, conformément à l'esprit de saint Benoît, qui veut qu'on le considère comme Jésus-Christ même. »
Cet homme qui s'était fait si longtemps une idole de son corps, qui l'avait pressuré, pour ainsi dire, afin d'en extraire jusqu'à la dernière goutte des voluptés; cet homme est possédé d'une autre passion, de la passion sublime des souffrances. Le rhume dont il était attaqué avant d'arriver à la Trappe dégénéra en une fluxion sur la poitrine; et quoiqu'elle ne lui donnât aucun repos ni les jours ni les nuits, il n'endurait jamais assez à son gré, et la main de Dieu lui paraissait toujours trop
légère Il se plaignait souvent d'une manière tendre, amoureuse, et
accompagnée de ses larmes, de n'avoir rien à souffrir dans le nouvel état qu'il avait embrassé; et il demandait à Dieu de lui envoyer des croix.
Sa poitrine était déchirée par les efforts et la continuité de la toux : ces mouvements et ces secousses extraordinaires se succédaient sans relâche. Son palais s'écorcha; il cracha et vomit le sang tout pur; il lui survint un abcès à la poitrine, qu'il fallut lui ouvrir. A cela se joignit un
(2) Relut. (Muguet), p. 19. — RelaL (Michallet), p. IX.
rhumatisme si aigu, si violent, qu'il lui semblait qu'on lui perçait les côtes avec des pointes d'épées. Il se forma un second abcès à l'un de ses pieds , un troisième au-dessus des reins. Une fièvre ardente lui dessécha la gorge, au point qu'il ne pouvait presque avaler une goutte d'eau. Mais cet amas, cette complication de douleurs ne donna pas la moindre atteinte à la résignation parfaite qu'il avait à toutes les volontés de Dieu. C'était vraiment un autre Job, et, pour que la ressemblance fût entière, il disait aux infirmiers : « qu'au lieu de prendre tant de soins de lui, ils auraient dû plutôt le jeter sur le fumier comme un chien (1). »
Voilà de ces terribles représailles que la grâce se plaît à prendre quelquefois sur la nature. Je ne pense pas que quelqu'un songe à sourire de cet homme, de ce lion terrassé, au regard languissant, et qui ne sait qu'inventer pour ravaler en lui l'homicide , le violent et le superbe.
On le trouvait souvent, dans la chapelle de Sainte-Marie d'Egypte, prosterné, la face contre terre et tout baigné dans l'eau de ses pleurs. «Enseignez-moi, disait-il au maître des novices, ce qu'il faut que je fasse pour contenter la passion que j'ai de m'anéantir devant la majesté de Dieu. C'est pour cela que je me mets tantôt à genoux, tantôt je me prosterne, comme si je voulais, par tous ces mouvements, que la terre s'entrouvrît et me cachât dans son centre (2). »
« Au commencement de mai, dit l'abbé de Rancé, on vit que tout se disposait à une mort prochaine, et il n'y avait plus lieu de douter que la nature ne fût entièrement épuisée. On lui donna Notre-Seigneur pour la dernière fois; enfin, le jour bienheureux arriva, et, comme Dieu lui fit connaître qu'il avait exaucé ses prières, et qu'il n'y avait plus de temps, il fit signe au Frère qui le veillait de m'avertir de l'extrémité où il se trouvait, ne voulant pas se servir pour cela de la parole, par le respect qu'il avait pour le silence. Il était environ deux heures après minuit.
« Je le vins trouver dans le moment : aussitôt qu'il me vit , il me pria de le faire mettre sur la cendre et sur la paille Je lui dis : « Réjouissez-vous, mon Frère, voici ce temps si désiré : Dieu vous accorde ce que vous lui avez demandé par tant de vœux; dites-moi, avec quelles dispositions allez-vous au-devant de ce grand Dieu ? » Il me répondit en ces propres termes: « Je m'en vais à lui, mon Père, plein de joie et de confiance. Si vous m'aviez rejeté comme je le méritais, je serais présentement entre les mains des démons ; et je me vois entre les mains des anges. Vous êtes mon sauveur après Jésus-Christ. » Élevant la voix et tournant ses yeux
(i) Relat. (Michallet), p. 24.
(2) Relat. (Muguet), p. 29 et 30.