LIVRE VIII, CHAPITRE PREMIER
sur l'image du crucifix , il dit ces paroles : « Je chanterai éternellement les miséricordes du Seigneur. » S'adressant à Jésus-Christ sur la croix, il le nomma Dieu de bonté, Dieu de bénédiction. Il lui parla de la grandeur de sa reconnaissance , mais d'une voix que son oppression rendait tremblante et entrecoupée (1).
« On le mit à. terre sur la cendre et la paille; il s'y vit plus content qu'un roi sur son trône; il étendit ses bras l'un sur l'autre, et prit-la posture d'un homme qui attend le coup de la mort. On lui dit les prières de l'agonie; il les entendit avec toute l'attention et le sentiment possible, et répondit à tout. Gomme je vis que les choses n'étaient pas si avancées qu'on les avait crues, je le fis remettre sur sa chaise qui était de paille; je le quittai, et, Tétant revenu voir après Prime, il me dit qu'il était dans le même état de paix et de souffrance; mais tellement dans la main de Dieu, qu'il serait ravi de souffrir des millions d'années, si c'était sa volonté. Il me demanda une grâce : c'était de lui ôter un coussin de paille d'avoine qu'on avait mis sur son siège, dans la crainte qu'il ne pût rester assis, parce que sa maigreur était si grande, que ses os perçaient et déchiraient sa chair (2).
« Entre midi et une heure, se trouvant dans la dernière défaillance, il témoigna à l'infirmier qu'il serait bien aise qu'on m'en donnât avis : je le vins trouver dans le même instant, et, lui ayant dit : « C'est donc cette fois-ci, mon frère, que Jésus-Christ vient à vous, et qu'il a pitié de vous? » il me tendit les bras, et me répondit : « C'est de tout mon cœur et de toute mon âme que je le reçois; ses miséricordes sont infinies; qu'il est bon! Quelle merveille, mon Père! mon corps est accablé de douleurs; je n'en ai jamais ressenti de pareilles, et, cependant, je suis comblé de consolations. >> Sa joie paraissait dans ses paroles, dans l'air de son visage, dans ses regards, et, ce que l'on aura peine à croire, on voyait rire aux approches de la mort et dans les horreurs de l'agonie celui qui, depuis le moment de sa conversion, n'avait point cessé de répandre des larmes. Cet épanchement, cette effusion, lui dura l'espace de deux Miserere (3).
« Comme on avait déjà dit les prières des agonisants, je fis réciter quelques Psaumes, et, lui ayant demandé s'il souffrait beaucoup, il répondit : « Non, pas tant que je mérite, mon Père; » puis il frappa rude-
(1) Relat. (Michallet), p. 50.
(2) Id., (Muguet), p. 50.
(3) Id., (Id.), p. 57.
ment sa poitrine, et dit d'un ton élevé : « Souffre, souffre , méchant corps! il est bien juste que tu souffres, puisque tu as offensé ton Dieu! »
« Quelque temps après, il entra dans des convulsions violentes : elles lui durèrent l'espace d'une demi-heure, soit que la nature qui ne veut point mourir, étant encore vive, se défendit contre cet instant qui devait la tuer, soit que le démon fit les derniers efforts pour jeter dans le trouble celte âme dont il avait été si longtemps le maître, et qui allait lui être ravie pour jamais. Enfin, tous ces mouvements et ces agitations le quittèrent, Dieu lui rendit une tranquillité parfaite, et il cessa de respirer et de vivre (1). L'enfer était vaincu , il y avait une grande joie dans le Ciel. »
Il y a là tout un long drame de souffrance et d'expiation chrétienne. Pour trouver quelque chose d'aussi poignant, d'aussi saignant, pour ainsi dire, il faut remonter jusqu'à l'Orient, jusqu'à sainte Marie d'Egypte, saint Antoine, saint Siméon-Stylite. Ce qui frappe le plus dans ce pénitent de la Trappe, comme dans plusieurs autres de la même maison , c'est la rapidité d'opération de la grâce, c'est la transformation de l'individu, c'est le mépris du corps, c'est le saint amour des douleurs, avec une aspiration ardente vers les joies et le bonheur de l'éternité; c'est un état d'hostie et de victime finissant par une mort de saint, après une vie de pécheur indigne, et, disons le mot dans le cas présent, une vie de scélérat.
L'abbé de Rancé était heureux, il venait de gagner une âme à Dieu : cette conquête valait mieux que celle de l'univers. 11 se plut à raconter les merveilles de cette conversion extraordinaire en plein Chapitre, en présence de ses frères. On en écrivit tous les détails, pour en conserver la mémoire et en perpétuer l'édification dans le monastère. Le bruit s'en étant répandu dans le monde, des personnes aussi pieuses que distinguées,en sollicitèrent vivement des copies manuscrites pour leur usage particulier. On en envoya quelques-unes qui, par la négligence ou l'indiscrétion de ceux qui les reçurent, tombèrent dans le domaine public, et furent bientôt imprimées. L'effet produit par ce simple récit fut tel qu'on devait l'attendre. Voici ce que l'abbé de Rancé en écrit à l'abbé Nicaise : « La relation de la vie de Dom Muce a été lue de beaucoup de gens dans le sentiment que vous en avez eu; il y en a même qui en
ont des impressions très fortes et très vives Elle a l'approbation de
tout ce qu'il y a de gens de bien dans le royaume qui ont une véritable piété (2). »
(1) Mat. (Michallet), p. 55 et 5G.
(2) Gollect. Nie, t. V, lett. 53 et 60.