LIVRE VIII, CHAPITRE PREMIER
des coups d'épée qui lui entaillaient la tête, des mousquetades au travers du corps. Dieu le couvrait de sa protection, et conservait, pour ainsi dire, cet objet de sa haine et de son indignation pour en faire un jour l'objet de sa charité et de sa miséricorde.
« Enfin, lassé de commettre des crimes, lassé de tuer des hommes, et d'être toujours prêt d'être tué lui-même, une lueur de la grâce divine traversant son âme , il se vit et il eut honte de lui-même. Alors, il résolut de quitter l'état militaire; mais il s'imagina qu'il n'y avait qu'à changer d'habit pour changer de vie. Il se fit donc religieux dans un monastère d'anciens Bénédictins; et ses mains étant encore toutes fumantes du sang qu'il venait de répandre , pour combler la mesure de ses iniquités , il reçut le sacerdoce, et, par une effroyable profanation, il osa toucher de ses doigts sacrilèges le Saint des Saints.
« Cette dernière témérité eut toutes les suites les plus malheureuses qu'elle pouvait avoir : ses dérèglements ne firent qu'augmenter ; il n'y eut point d'excès dans lesquels il ne tombât , tellement que , perdant toute espérance de sortir jamais de cet abîme où il s'était précipité, il succomba au désespoir qui le pressait. Il quitta son pays , incertain où son sort le conduirait, incertus quo fata ferant. »
Il eut l'idée d'aller en Angleterre ou en Allemagne, et même jusqu'en Hongrie. Tout était bon à cet homme désespéré, pourvu qu'il éteignît cette étincelle de foi qui lui restait encore par une apostasie et une désertion publique. La fureur dont il se sentait agité était telle, qu'il regardait comme un bonheur ou comme une véritable fortune de se couvrir la tête d'un turban , d'entrer dans l'armée turque ou de se faire chef de caravane.
Il a avoué, toutefois, que le motif principal qui l'avait porté à cette retraite subite, avait été la crainte de tomber entre les mains de la justice et de finir sa vie par une mort infâme, comme celle de la roue ou du feu, qui aurait déshonoré sa famille.
Ce malheureux était errant çà et là parle monde, et fuyant pour ainsi dire de devant la face de Dieu, comme un autre Caïn ; mais Dieu, qui ne le perdait point de vue, l'arrêta tout d'un coup sur le bord du précipice. Passant par une ville du royaume qui se trouvait sur son chemin, il rencontra un ecclésiastique qui lui parla, par hasard, de la Trappe. Le récit qu'il fit de la vie qu'on y menait, le pénétra, et, comme un aiguillon de feu , perça jusqu'au fond de son cœur. Il dit en lui-même : « Voilà le lieu que Dieu m'a destiné! voilà le lieu où il m'appelle et où il veut que je fasse pénitence!»
Il quitta à l'instant ses projets énormes d'Allemagne, d'Angleterre, de Turquie, et ne pensa plus qu'à se cacher au fond d'un désert. Il partit dès
le lendemain, au point du jour. Dieu, qui le favorisait dans son voyage, lui donna, selon le prophète, « la légèreté des cerfs; » il marchait comme s'il eût eu des ailes : de sorte que ni les mauvais chemins, ni les injures du temps, à la sortie de l'hiver, ne l'empêchèrent point de faire à pied près de deux cents lieues en très peu de temps. Il en fit quatorze la dernière journée, ayant incessamment la pluie sur le corps.
Sitôt qu'il fut arrivé, on le mena à l'église au banc des hôtes, et on alla avertir le Père abbé qu'un religieux Bénédictin se présentait pour être reçu dans le monastère. La surprise du Père abbé fut extrême , lorsque, ayant jeté les yeux sur lui en passant , il ne vit dans tout son extérieur aucune marque qui indiquât sa profession : ces yeux hagards, ce sourcil fier , cette contenance rude et farouche trahissait l'ancien grenadier et nullement le moine. Le Père abbé, s'imaginant qu'on s'était trompé, passait sans s'arrêter; mais lui, se jetant à ses pieds, déclara qu'il était un misérable pécheur qui venait dans cette maison pour satisfaire à la justice de Dieu qu'il avait offensée par une infinité de crimes, et il accompagna tout ce qu'il dit de circonstances qui marquaient que son cœur était sur ses lèvres.
Le Père abbé, après un ou deux entretiens, comprit toute la grandeur et toute la difficulté de sa tâche : c'était comme une bête sauvage, féroce, dont il fallait faire un homme ; puis de cet homme un chrétien , et de ce chrétien un moine. L'action de la grâce fut si rapide et si puissante , le postulant la seconda si bien , qu'après trois semaines on crut pouvoir lui donner l'habit de religion. Les paroles de vie que l'abbé de Rancé lui adressa dans cette cérémonie le pénétrèrent jusqu'à la moelle des os, son cœur en fut comme brisé. Il baissa cette tête indomptable pour recevoir le joug qu'on lui imposait : il dépouilla cette férocité de tigre et de lion qui lui était si naturelle, et se revêtit de la simplicité de l'agneau et de la colombe (1).
Le voilà qui se soumet à tout ce que la discipline du cloître a de plus rude et de plus rebutant : il balaye, il nettoie les lieux les plus sales, il sert avec bonheur ses frères, il se fait leur domestique et leur valet. Il répétait souvent : « Oh ! qu'il est bon , qu'il est agréable pour des frères d'habiter ensemble! » Un jour étant à l'infirmerie, comme le maître des novices en sortait et que l'infirmier y rentrait, il dit au premier qui le quittait : « Jésus-Christ, mon Père , m'a visité en votre personne : le voilà qui rentre en celle de mon frère; et, lorsque je serai seul, il demeurera avec moi et dans moi ! »
(1) Relut., p. 16 (Muguet).