LIVRE VIII, CHAPITRE PREMIER
Il dit encore ailleurs : « Elle a touché une multitude de personnes de toute condition, de tout âge, de tout sexe, des magistrats, des gens de guerre, des prêtres, des religieux, des femmes, des filles qui demeuraient comme immobiles dans leur paresse et dans leurs iniquités, parce qu'elles étaient persuadées que le Ciel était de bronze pour elles, et que les portes leur en étaient fermées pour jamais. S'étant éveillées par l'exemple et la conversion de ce pécheur, et ayant eu recours à leurs larmes, elles se sont jetées avec confiance dans le sein de Dieu, ont fait violence à sa justice, et ont trouvé dans sa miséricorde la consolation et la guérison de leurs maux (i). »
La voix des larmes de Dom Muce pénétra du désert de la Trappe jusqu'à Versailles. Une personne de la cour mandait à l'abbé de Rancé : « Tout le monde a lu avec larmes et édification ce que vous avez écrit de la mort de Dom Muce; le roi en a répandu lui-même. Mmede Maintenon et plusieurs autres dames en pleurèrent de telle manière, que l'on vint à
elles pour voir ce que c'était, et ceux qui y vinrent en firent autant »
— « Les plus insensibles et les plus durs, disait un autre, en ont été attendris et touchés : l'un d'eux, qui n'avait jamais pleuré, m'a avoué qu'il n'avait pu s'en empêcher en lisant votre récit, et l'a témoigné à tout le monde (2) »
Si cette relation n'avait pas eu des censeurs, des contradicteurs, il lui eût manqué le premier cachet des œuvres de Dieu. On reprocha d'abord à l'abbé de Rancé d'avoir, par cette publication , cherché à faire parler de lui et de sa maison dans le monde. On blâmait ensuite la révélation qu'il avait faite des crimes de Dom Muce avant sa conversion ; mais \\ avait pour lui l'exemple et les précédents de tous les historiens ecclésiastiques, même les plus scrupuleux, qui ont écrit les vies des plus fameux pénitents du christianisme : on ne pouvait le condamner sans les condamner eux-mêmes.
Ces premières critiques, qui devaient être suivies d'autres beaucoup plus vives, surprirent l'abbé de Rancé. « La relation, disait-il, se soutient par elle-même; et après le jugement que le roi en a porté, comme tout le monde le sait, je ne comprends pas qu'on puisse avoir la hardiesse de l'attaquer (3). » Ce n'est pas qu'on ne pût être d'une opinion contraire à celle de Louis XIV, et avoir raison ; mais le respect que l'on avait pour son autorité et ses lumières était si grand, qu'il semblait que l'on ne pou-
(1) Le Nain, Vie de M. de Rancé, t. I, p. 327.
(2) Manuscrit de Septfons, cah. XI, p. 2.
(3) Collect. Nicaise, t. V, lctt. 60.