‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 104 sur 445 · LIVRE VIII, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE VIII, CHAPITRE II

Aussi cet abbé rencontra-t-il les plus grands obstacles, surtout de la part de quelques-uns des religieux; et sans l'intervention deBossuet, il aurait échoué. « M. l'abbé Berner, dit Le Dieu, est venu coucher à Germigny vendredi soir. Il a chez lui deux religieux qui , depuis plus d'un an , lui suscitent une persécution au dedans et au dehors , l'accusant envers son évêque, et, partout ailleurs, de choses affreuses, pour le perdre de réputation dans le monde, et faire entièrement tomber sa réforme. Dès l'année passée, cet abbé est venu implorer la protection de M. de Meaux dans cette affaire. M. l'évêque d'Autun s'était laissé prévenir, et était prêt d'éclater; mais M. de Meaux a tout arrêté, ayant lui-même parlé au roi, et du mérite de M. l'abbé Berrier, de sa vertu, de sa bonne intention , de son zèle et de la sainteté de sa réforme (1)

« C'est ainsi que M. de Meaux donne sa protection à toutes les bonnes œuvres, et qu'après avoir soutenu la Trappe par son exemple, y allant souvent lui-même passer plusieurs jours, il embrasse encore la défense de Perrecy (2). »

Nous avons déjà vu et nous verrons encore dans toute la suite de cette histoire que, dans presque toutes les grandes questions, dans presque toutes les grandes difficultés, on s'adressait à l'abbé de Bancé, comme à l'une des principales lumières de l'Église de France. On eut recours à lui, cette année, dans une circonstance extraordinaire. Il y a en nous un instinct invincible qui nous porte vers le surnaturel et le merveilleux : le démon s'en sert quelquefois pour tromper ceux qui ne sont pas assez en garde contre ses perfides séductions. Il n'est aucune époque où il n'invente et ne jette au monde quelque amorce nouvelle. Les superstitions astrologiques du commencement du siècle ne faisaient plus ou presque plus de dupes; il revint à un de ses plus vieux pièges, à la rabdomancie.

Le bruit se répandit qu'un paysan de Saint-Véran , en Dauphiné, appelé Jacques Aymar, se vantait, au moyen d'une baguette fourchue, coupée en tout temps et de toute espèce de bois, de trouver des sources , des fontaines, des bornes, de l'or et de l'argent cachés , et même de découvrir les malfaiteurs. Comme toujours, on citait une foule de prodiges et de merveilles. Le Père Le Brun, de l'Oratoire, qui, depuis bien des années, se livrait à l'étude critique des pratiques superstitieuses , fut quelque peu

(1) « Cet abbé vit ici d'une grande régularité, dit Le Dieu, étant presque toujours dans sa chambre en prières : et, aujourd'hui samedi, s'étant contenté de venir dîner à table, et s'étant trouvé le soir à la salle à manger, pendant le souper, sans se mettre à table , ni prendre aucune nourriture. »

Mémoires et Journal de Le Dieu (Didier, 1So<i), t. II, p. SU , 312, 313.

i6i HISTOIRE DE L'ABBÉ DE RANCÊ.

déconcerté en présence de ces faits insolites qu'il ne pouvait pas nier, mais qui lui paraissaient inexplicables par la seule raison.

Il écrivit au Père Malebranche pour avoir son sentiment. Qui était plus capable que l'auteur de la Recherche de la Vérité de découvrir les ruses de l'esprit de mensonge? Il y eut un échange de plusieurs lettres entre ces deux savants oratoriens ; mais , comme il restait toujours des difficultés et des doutes, le Père Malebranche crut devoir demander quelques éclaircissements à l'abbé de Rancé, qui lui répondit le 29 août. Nous reproduisons presque toute sa lettre, parce qu'elle nous a semblé renfermer les vrais principes qui doivent servir de règle de conduite en ces circonstances (1) :

« Il y a longtemps, lui dit-il, que je vous fais attendre une méchante réponse à la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire. Je l'ai lue et relue, et je l'ai fait lire à des gens plus habiles que moi.

« Je crois qu'il se peut faire, par une vertu naturelle, que la baguette se remue sur l'eau, sur les métaux, qu'elle les découvre et qu'elle les fasse connaître. Cela ne paraît pas être au-dessus des forces de la nature, et ne serait pas plus extraordinaire que le mouvement de l'aiguille qui a été touchée d'une pierre d'aimant. Mais que la baguette se remue, qu'elle désigne un voleur entre ceux qui ne le sont pas , qu'elle marque une borne qui a été changée , qu'elle ne la marque point lorsqu'on n'a plus l'intention de la trouver, c'est ce qui est impossible à la nature; car ce voleur n'acquiert par son larcin aucune qualité physique, non plus que cette pierre qui a été ôtée de sa place. On peut dire la même chose de cette intention qui a été rétractée ; la nature ne se peut étendre jusque-là : comme elle n'a ni connaissance, ni liberté, elle agit toujours de la même manière, si ce n'est qu'elle en soit empêchée par des rencontres purement physiques; ce qui ne se trouve point dans les cas que nous venons de marquer.

« Ainsi, il faut que tout le monde demeure d'accord que ces connaissances ne sont point naturelles , et qu'il faut qu'elles viennent ou des anges, ou des démons. Que ce soit du côté des anges , cela n'entrera dans la pensée de personne, et, jusqu'ici, on n'a point vu que Dieu se soit servi de leur ministère pour de telles choses.

« Il n'en est pas de même des démons , de qui la malignité a été de tous temps appliquée à séduire les hommes par des charmes, des prestiges et

(1) Elle ne se trouve que dans le tome III, p. 177, du livre du P. Le Brun de l'Oratoire, intitulé : Hist. crit. desprat. superst. qui ont séduit les peuples et etnbaiTassé les savants, etc., 1732, 3 vol. in-12.

des enchantements continuels; car il se peut dire que le propre du démon est de tromper le monde et de s'en attirer la créance, et particulièrement en apprenant l'art de deviner à certaines personnes qui s'abandonnent à lui.

« C'est une mauvaise raison, pour justifier cette conduite détestable, de dire que ce sont des gens simples qui servent à ces sortes de découvertes; car on sait que ce sont ceux-là auxquels le démon s'adresse plutôt qu'aux autres par deux raisons : Tune , parce qu'on leur impose plus facilement à cause de leur crédulité; l'autre , parce qu'ils sont moins suspects, et qu'ils ont un caractère de bonté qui ne donne aucune défiance.

«Cependant, quoique la baguette puisse s'incliner naturellement sur les eaux, sur les métaux, je suis persuadé, dans le fait présent, que cela arrive par le même esprit et par la même puissance qui l'a fait agir, à l'égard des causes libres et volontaires , et que tous ces mouvements sont l'opération du même principe (1).

<( Je n'ai rien, Monsieur, à ajouter à cette lettre , si ce n'est pour vous protester que je prends une grande part à tout ce qui vous regarde, et que je vous souhaite, en quelque lieu que vous soyez, une paix sainte, une tranquillité parfaite. Priez Dieu pour moi, je vous en conjure. »

M. Pirot, docteur de Sorbonne et chancelier de l'Université, était un excellent théologien; l'abbé de Rancé, qui était très lié avec lui , voulut avoir son avis, et il obtint de lui qu'il composât sur la matière un Mémoire qu'il envoya au Père Malebranche , avec sa propre réponse. Toutes ces pièces diverses furent recueillies plus tard , et on les publia pour réfuter ceux qui, comme Pierre Garnicr, professeur agrégé au collège de médecine de Lyon, et Pierre Régis, professeur de médecine à l'Université de Montpellier, s'obstinaient à ne voir dans les merveilles de la baguette divinatoire que des phénomènes très curieux sans doute, mais de Tordre naturel, et qui s'efforçaient de donner une foule d'explications plus ou moins étranges qui n'expliquaient rien (2).

Ce recueil dut paraître au printemps de 1603. Nous lisons dans une lettre de M. Rourdclot à l'abbé Nicaise, en date du 16 mars de cette année : «Je fis obtenir, hier, un privilège pour un recueil de lettres de MM. Malebranche, l'abbé de la Trappe, Pirot, Des Lyons et du Père

(1) «Et pour les curés, ajoutait-il, qui autorisent une telle conduite, on leur rendra justice quand on dira qu'ils sont abusés , soit qu'ils ne se soient pas donné le loisir d'examiner la chose, ou que, l'ayant examinée, ils ne l'aient pas jugée telle qu'elle est en effet. Je vous avoue que plus je l'ai considérée, plus l'opération du démon m'a été sensible, et je ne crois pas qu'on puisse avoir deux avis différents sur un sujet qui de lui-même est si palpable. »

'2) Voir le vol. précité du P. Le Brun, p. 55.

Le Brun, contre la baguette et les systèmes de MM. Garnier et Régis; M. le chancelier l'avait refusé, mais il l'accorda hier (1). »

Malgré les nombreuses et savantes explications de la Règle de Saint-Benoît, il restait toujours un certain nombre d'expressions dont le sens n'était pas bien défini, et qui embarrassaient les commentateurs. C'étaient, entre autres, celles de mUsœ sint, missœ fiant, au chapitre dix-septième. « On ne saurait, avait dit l'abbé de Rancé, les entendre de la Messe, ni de la célébration de l'Office, ni des Oraisons qui s'y disent; mais saint Benoit ne veut dire autre chose , sinon que l'Office est fini et qu'on peut se retirer (2). »

Il y avait une autre difficulté plus considérable. On lit dans la Règle de Saint-Benoît « que le lecteur, avant de commencer la lecture au réfectoire, prendra le mixte, sumet mixtiini; c'est-à-dire du pain et du vin mêlés ensemble, et cela à cause de la communion sainte, propter communionem sanctam. » Quelques-uns veulent que le saint Tait ainsi ordonné, pour montrer que, quoique le lecteur ne mange point avec ses frères, il n'est pas séparé de leur communion. Mais l'abbé de Rancé regardait cette explication comme forcée, parce qu'il n'y avait point d'apparence que le lecteur prît le mixte en présence de la communauté, mais bien avant qu'elle n'entrât au réfectoire. Ensuite, l'action qu'il allait faire, qui est toute sainte en elle-même, et la bénédiction qu'il recevait avant de commencer la lecture, marquaient assez qu'il n'y avait rien qui le retranchât de la communion de ses frères. D'ailleurs, pourquoi ne pas traiter de la même manière le serviteur de cuisine, et témoigner ainsi qu'il était dans la même communion?

Les autres disent que ces paroles se doivent entendre de la communion eucharistique , et que saint Benoît n'a ordonné que le lecteur prît le mixte qu'afin qu'il ne fût pas exposé à rejeter ou à cracher pendant sa lecture quelque chose des espèces sacramentelles qu'il venait de recevoir, propter sputum sacramenti. L'abbé de Rancé reconnaissait que ce sentiment n'était pas sans raison et sans autorité, et qu'il avait été suivi par quantité d'auteurs. Il n'était pas sans exemple : car on lit que saint Jean-Chrysostôme, après avoir célébré les saints mystères, prenait quelque chose (une pastille) pour éviter un semblable inconvénient (3).

(1) Gollect. Nicaise (Biblioth. Impér.), t. II, p. 82.

(2) Explic. de la Règle de Saint-Benoît, t. II, c. xvn, p. 37. — Un peu plus loin, p. 151 et 152, il se contente d'exposer les diverses opinions.

(3) Explic. de la Règle de Saint-Benoît , t. II, c. xxxvin, p. 185. — Cela paraît dans une lettre d'Amalaire à Guntard : Cœteros sacerdotes perspexisti a sputo diutius se abstinere post sacrificiam. Spicileg., t. VIII, p. 168. — On prenait un petit pain et un peu de vin après la communion, comme il est rapporté dans les Apophthegmes des Pères, au tome I des Monuments de l'Eglise grecque de Cotelier, p. 507 et 508.

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