‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 105 sur 445 · LIVRE VIII, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE VIII, CHAPITRE II

Lancelot , dans une deuxième édition de sa Dissertation sur l'hémine de vin et la livre de pain de la Règle de Saint-Benoît (1688), se rangea du côté de ceux qui interprétaient les mots messe et communion par la fin de l'Office, et une communauté de charité et de prière.

Mabillon, qui tenait le sceptre de l'érudition, voulut aussi donner son sentiment. Il publia un traité spécial, très court et très savant, dans lequel il prouvait que les mots messe et communion devaient se prendre dans le sens naturel , c'est-à-dire comme signifiant le saint Sacrifice et la participation à la sainte Eucharistie (1).

Dans l'intervalle, Dom de Vert ayant publié la traduction de la Règle par l'abbé de Rancé, précédée d'un Avertissement, où il semblait se rapprocher de Lancelot, Mabillon ajouta quelques pages à son traité pour le réfuter (2). Quoiqu'il ne fût pas en tout de l'avis de l'abbé de Rancé, il crut devoir lui faire hommage de son livre. Il en reçut cette réponse, datée du 11 septembre:

« Je vous suis tout à fait obligé de l'honneur que vous m'avez fait de vous souvenir de moi, et de m'envoyer votre Traité de la Messe et de la Communion sainte. Je l'ai reçu avec toute la considération que l'on doit avoir pour tout ce qui part de votre main. L'ouvrage est très exact et très recherché, et il était bien difficile de dire plus de choses en moins de paroles sur cette matière. J'ai toujours été porté à croire que les mots de missœ et pr opter communionem sanctam se devaient prendre dans le sens que vous leur donnez, et je l'ai expliqué de la sorte dans quelques corrections que j'ai envoyées, depuis plus d'un mois, à Paris, pour une deuxième édition de l'Explication de la Règle de Saint-Benoît. »

L'abbé de Rancé touche en passant la grande question des études, mais d'une manière très flatteuse pour Mabillon :

«Si tous ceux, dit-il, qui font profession de cette Règle et qui s'adonnent aux sciences, mon Révérend Père, avaient pour cela autant de talent, de grâces et même de mission que vous en pouvez avoir, on aurait sujet de ne pas douter que Dieu les y eût destinés par une Providence particulière, contre la disposition primitive »

Il finit sa lettre par cette polie et gracieuse invitation :

« Je souhaiterais, plus que je ne puis vous dire, que la Trappe se rencontrât quelque jour sur votre chemin, non seulement pour l'avantage et

'1) Traité où l'on réfute la nouvelle explication que quelques auteurs donnent aux mots de messe et de communion dans la Règle de Saint-Benoît. Paris, 1689, in-12.

(2) Addition de 12 pages au précédent, sur l'Avertissement de M. de Vert, trésorier de Cluny, sur la version nouvelle. — La version parut au mois de juillet 1689. Voir Œuvres posthumes de Mabillon, par D. V. Thuillier, t. II, p. 272.

108 HISTOIRE DE LrABBÉ DE RXNCÉ.

l'utilité qui me reviendraient de l'entretien d'une personne de votre vertu et de votre érudition, mais encore par la joie que j'aurais de pouvoir vous assurer de bouche, beaucoup mieux que je ne puis le faire par une simple lettre, de tous mes sentiments pour vous (1). »

Ce qui prouve combien l'abbé de Rancé était franc dans cette lettre, c'est ce qu'il mandait à l'abbé Nicaise deux jours après :

«Jusqu'ici, disait-il, le Père Mabillon a paru fort sincère dans tout ce qu'il a écrit. J'ai lu son traité; je suis persuadé qu'il a raison. »

Ces deux grandes âmes semblaient être faites l'une pour l'autre : en toute occasion , elles se plaisaient à se donner réciproquement des marques de respect, de haute estime et de bienveillance; et même lorsqu'elles seront forcées de se séparer et de lutter ensemble , ce sera avec calme, sans aigreur et sans rancune.

Page 1