LIVRE VIII, CHAPITRE III
d'un fait surnaturel, se récrient aussitôt et se retranchent dans un superbe dédain. Encore moins était-il de ces esprits faibles qui accueillent avec une aveugle crédulité toutes les histoires merveilleuses que l'on veut bien leur débiter; il marchait avec précaution entre ces deux écueils, pour ne pas s'exposer imprudemment à rejeter les œuvres de Dieu, ni à admettre, sans examen et sans preuve, ce qui n'en a que l'apparence (1).
Une pauvre petite fille de douze ans , nommée Madeleine Serre , qui gagnait son pain à garder un troupeau, le menant un jour paître au lieu appelé Lareu, paroisse d'Alan, diocèse de Comminges, accompagnée d'autres petites bergères, s'écarta un peu d'elles, et tomba dans un fossé rempli de ronces, en s'écriant : « Ah ! Jésus !.. . » Au moment même, elle vit une très belle dame, vêtue de blanc, brillante de lumière, qui vint la rassurer, lui promettant qu'elle n'aurait point de mal; et, l'ayant ellemême tirée du fossé, elle lui déclara qu'elle était la Mère de celui dont elle venait d'invoquer le saint Nom. Elle lui demanda ensuite si elle priait Dieu : sur quoi, la pauvre petite ayant répondu fort naïvement que non, parce qu'elle avait perdu son chapelet, la sainte Vierge lui recommanda de s'en faire donner un autre, de prier Dieu, et d'avertir ses compagnes d'en faire autant. Enfin, elle lui ordonna d'aller dire aux prêtres de la paroisse de jeter les fondements d'une chapelle au lieu où elle était tombée, et ajouta qu'il viendrait un jour un étranger, en cet endroit, qui achèverait la construction; et que les malades qui boiraient de l'eau de la fontaine voisine, ou qui s'y laveraient, seraient guéris ou au moins soulagés (2).
Des bergers et des bergères aperçurent de loin cette dame s'entretenant avec l'enfant, mais sans entendre ce qui se disait : l'un d'eux en fut effrayé; un autre, plus rassuré, se mit, au contraire, à courir vers elle, attiré par l'admirable clarté qui l'environnait; mais, à mesure qu'il s'approchait, cette clarté disparaissait. Ceci se passa au mois de mai 4682.
Le même jour, la petite Madeleine fut favorisée d'une seconde et d'une troisième vision, toutes semblables à la première, et accompagnées des mêmes recommandations. Le fait ne fut pas plus tôt divulgué, qu'on s'empressa de nettoyer la fontaine : et les guérisons ou le soulagement de ceux qui vinrent y boire ou s'y laver furent constatés par des certificats remis entre les mains des prêtres de'la paroisse.
(1) Tout ce que nous racontons est extrait du Manuscrit de Scptfons, cah. XI% p. 17 et 40; — et de D. Le Nain, Vie de M. de Rancé, t. 1 , 1. IV, c. i, p. 257.
(2) A la lecture de ce récit, on ne saurait se défendre d'un rapprochement assez frappant avec ce qui s'est passe à ta Salette, et qui a eu tant de retentissement de nos jours.
170 HISTOIRE DE l'ARBÉ DE RANGÉ.
Il n'était guère possible qu'un événement si extraordinaire, qui se passait dans un diocèse aussi petit que celui de Comminges, ne vint bientôt aux oreilles du prélat qui le gouvernait; il députa un de ses grandsvicaires sur les lieux pour faire une information. Il entendit les dépositions de la petite Madeleine et des bergers et bergères, témoins de ce prodige, prit connaissance des certificats des malades guéris à la fontaine, et fit son rapport à l'évêque. Mais celui-ci, voulant, dans une affaire aussi sérieuse, procéder avec celte maturité , cette sage lenteur qui est un des caractères de l'Église dans les informations de ce genre , se contenta d'accorder pour le moment la permission de planter une croix sur la place de la première apparition.
Deux années se passèrent ainsi, et la petite Madeleine crut alors qu'il était temps d'entreprendre la construction de la chapelle; et, quand on lui demandait comment on pourrait fournir à la dépense, elle répondait sans s'intimider : « qu'on n'avait toujours qu'à commencer, qu'il viendrait un étranger achever l'ouvrage, comme la sainte Vierge l'en avait assurée. »
En effet, au mois de mars de Tannée 1688, un inconnu, natif de Coire, capitale des Grisons, nommé Pierre Catiéni, âgé de vingt-six ans, vint à Comminges, et demanda à M. de La Fage, grand-vicaire, l'autorisation de bâtir une chapelle au lieu en question , en l'honneur de la sainte Vierge. Celui-ci ne manqua pas de s'enquérir d'où il était, et à quel propos il lui faisait une pareille demande. « Je me sens porté depuis longtemps à ce dessein, répondit-il fort simplement; j'étais novice à la Trappe, j'en suis sorti pour l'exécuter, et je me crois obligé de m'y employer. » Le grandvicaire lui demanda s'il avait communiqué son dessein à M. l'abbé de Rancé : « C'est par son approbation, dit-il, que je suis venu dans ce pays pour cette entreprise. — N'ayant point de lettre de sa part pour M&r l'évêque, reprit le grand-vicaire, vous n'avez qu'à vous en retourner, sans parler davantage de votre projet. »
Au sortir d'un entretien si peu rassurant, le modeste solliciteur ne perdit cependant pas courage; sa confiance dans la vérité de sa mission demeura invariable, et, en attendant quelque ouverture de la Providence, il se retira dans une maison proche du lieu de l'apparition, où il menait une vie très exemplaire. La noblesse du voisinage en fut si édifiée, qu'elle ne crut pouvoir se dispenser d'informer l'évêque diocésain de l'édification que donnait cet étranger à tout le pays, le suppliant de daigner permettre qu'il vint se jeter à ses pieds, recevoir sa bénédiction, et l'entretenir du sujet qui l'avait amené dans ces quartiers.
Le prélat se rendit à ces instances, et accorda une longue audience au sieur Catiéni pour s'expliquer à son aise avec lui; néanmoins, tout en
admirant beaucoup sa simplicité, il ne voulut rien conclure sans avoir préalablement écrit à M. de la Trappe, pour apprendre de lui la vérité des faits, et recevoir ses avis sur ce qu'il avait à faire. Voici sa réponse, en date du 9 août 1688, dictée par l'esprit de sagesse et de prudence dont il était rempli :
« Monseigneur, je m'estime heureux de ce que non seulement je ne suis point effacé de votre mémoire , mais aussi de ce que vous vous souvenez de la bonté dont vous m'avez honoré il y a si longtemps; c'est une grâce que je ne ne saurais assez reconnaître.
« Le Frère Dosithée (c'était le nom de religion du sieur Catiéni), puisque vous m'ordonnez de vous en dire des nouvelles, est un bon garçon , qui a beaucoup de piété. Il a été ici, près d'un an, dans l'habit de la religion; il me parla, quelques mois après y être venu , du dessein qu'il avait pour rétablissement d'une chapelle dans votre diocèse, sous l'invocation delà sainte Vierge. Je regardai d'abord sa pensée comme une imagination frivole; mais il m'en parla tant de fois, il m'en parut si prévenu , il me fit voir tant de facilité dans l'exécution , et m'assura d'une manière si positive que tous les habitants voisins étaient disposés à y contribuer, que je crus qu'il fallait le laisser faire , et que souvent Dieu a pris plaisir à faire de grandes œuvres par de petits commencements, et qu'il pouvait bien lui avoir inspiré de s'appliquer à cela.
« C'est à vous, Monseigneur, qui voyez les choses de près, qui connaissez parfaitement l'état du pays, qui avez la lumière plus que personne, à juger de ce projet, et à voir ce qui se peut et ce qui ne se peut pas. Si les gens s'y portaient avec ardeur, et que leur dévotion parût s'échauffer, il y aurait raison de les seconder et de leur donner la consolation qu'ils vous demandent: supposé que la révélation soit réelle, et que la relation de la paysanne soit véritable et sincère. Je pense que c'est sur cela , Monseigneur, qu'il faut se déterminer et prendre ses résolutions.
« Pour ce qui est du lieu , il semble que ce doit être l'endroit où l'événement s'est passé; pour la grandeur de l'édifice, on pourrait se régler sur le concours et sur la charité, et se mesurer, en sorte qu'on n'entreprit rien qu'on ne pût facilement exécuter. Cette dévotion est bien capable d'attirer du Ciel des bénédictions très abondantes sur votre diocèse, et une protection spéciale sur votre personne. Il ne me reste plus, après
(1) L'évéque de Comminges était alors M«r de Rechigne-Voisin de Gurôn, qui avait pris possession en 1671 , et qui mourut en 1693. L'abbé de Rancé l'avait connu autrefois chez MKr de Choiscul, son prédécesseur.
172 HISTOIRE DE l/ABBÉ DE ElANCÉ.
avoir fait ce que vous me commandez, qu'à vous supplier de me donner voire bénédiction, et de me conserver toujours vos bonnes grâces. »
L'évêque ayant reçu cette lettre de notre abbé, il n'en fallut pas davantage pour tranquilliser sa conscience. Alors, pour donner à sa démarche une forme juridique, il envoya au lieu de l'apparition deux de ses grandsvicaires, accompagnés de plusieurs prêtres de grande piété. Ceux-ci, après avoir célébré les saints mystères dans une chapelle voisine, pour implorer les lumières du Saint-Esprit, si nécessaires à la mission qu'ils avaient à remplir, firent comparaître le Frère Dosithée et Madeleine Serre. Cette fille se présenta devant eux avec une modestie d'ange, et fit avec beaucoup de simplicité le récit de tout ce qui était arrivé.
On interrogea ensuite le Frère Dosithée, qui répondit qu'allant de Toulouse à Saint-Gaudens, environ trois semaines après l'apparition, il avait ouï parler d'une nouvelle dévotion à la sainte Vierge dans la paroisse d'Alan; qu'il était venu sur les lieux, qu'il y avait même passé une nuit en prières devant la croix érigée avec la permission de l'évêque; qu'ayant parlé à Madeleine Serre, elle lui avait confirmé le récit, tel qu'il l'avait déjà entendu, et qu'il était encore revenu quelques années après. Enfin, s'étant retiré à la Trappe , et ayant pris l'habit de novice , il avait eu souvent la pensée que la sainte Vierge voulait être servie et particulièrement honorée en- ce lieu, et qu'il devait aider à y faire bâtir une chapelle en son nom. Il s'en était ouvert à M. l'abbé de la Trappe, qui l'avait autorisé à venir dans ce pays pour aviser aux moyens d'exécuter le dessein que Dieu lui avait inspiré.
Cette enquête ayant été faite dans toutes les formes, on en dressa procès-verbal pour être mis sous les yeux du prélat, qui y trouva tous les renseignements et les lumières qu'il pouvait souhaiter. Toutefois, il voulut encore se transporter sur les lieux, et interrogea la petite bergère , qui lui fit avec sa simplicité ordinaire le récit de tout ce qui s'était passé. Après quoi, il déclara que, si le concours continuait, il consentirait à la construction d'une chapelle en l'honneur de la sainte Vierge, et sous l'invocation de saint Bernard, en reconnaissance et en témoignage de ce que cette entreprise était due à la piété et au zèle de ses enfants, qui faisaient refleurir son esprit dans l'abbaye de la Trappe.
Dès qu'on eut obtenu cette permission tant désirée, quantité de personnes des deux sexes vinrent offrir leurs services à Frère Dosithée, comme au directeur de cette œuvre, et il ne fallut que fort peu de temps pour rassembler des matériaux de toutes sortes, et, en si grande quantité, que ce ne fut plus plus une simple chapelle que l'on pensa construire, mais une église.