LIVRE VIII, CHAPITRE III
L'évêque s'empressa d'en donner avis à l'abbé de Rancé, qui lui répondit, le 11 novembre 1688 : « Monseigneur, je vois, par la dernière que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et par l'information que vous m'avez envoyée, que vous avez eu des raisons solides pour donner les mains à ce qu'on désirait. Je vois que la sincérité et la simplicité avec laquelle cette fille s'est expliquée, toutes les fois qu'elle a été interrogée, ne permettent pas qu'on soupçonne sa bonne foi, et donnent tout sujet de croire qu'elle a dit simplement ce qu'elle a vu, et ce qui s'est passé dans cette apparition. Ce concours de peuple et cette voix publique ont été de puissants motifs pour l'exécution de celte bonne œuvre, qui ne peut avoir que d'heureuses suites. Ceux qui regardent la chose dans son commencement, auront peine à croire qu'il en puisse arriver rien de considérable; mais ceux qui feront attention sur la conduite de Dieu, qui de tout temps a fait les plus grands de tous ses ouvrages par ce qui n'avait rien que de petit et de méprisable au jugement des hommes, auront des pensées bien différentes.
« On n'eût jamais cru, Monseigneur, que saint Benoît, à ïàge de huit à dix ans, se cachant dans une grotte obscure, eût dû, par son exemple et ses instructions, remplir le monde d'une multitude innombrable de ses disciples. On n'eût rien pensé de si avantageux de la retraite de saint Bernard dans le désert de Clairvaux, ni des fondements de la chapelle dans laquelle, avec très peu de religieux, il consacra à Dieu les premiers fruits de sa piété; mais la fausse sagesse de ceux qui méprisaient l'entreprise de ces deux grands hommes, ne fut pas longtemps sans être confondue.
« Le Frère Dosithée , Monseigneur, a toujours été plein de confiance que ses vues ne seraient pas inutiles, et il l'espère encore plus que jamais. Il y a grand sujet de croire que Dieu, qui a inspiré tant d'âmes pour exciter le peuple à honorer la sainte Vierge en tant d'endroits catholiques, a pu se servir d'une créature simple et innocente pour un semblable dessein. Il y a toute apparence que Dieu ne retirera pas sa main d'une œuvre qu'il a si bien commencé de favoriser par votre consentement et par voire acceptation, aussi bien que par la coopération des habitants. »
Cette lettre, adressée au prélat, était accompagnée d'une autre que l'abbé de Rancé écrivait au Frère Dosithée, pour le féliciter de la grâce que Dieu lui faisait de contribuer à ce grand dessein, et pour l'exhorter à ne pas se relâcher dans ses exercices spirituels et ses pénitences, comme il arrive assez souvent quand on se laisse emporter à un zèle trop naturel dans les œuvres que le Ciel nous demande. « Ne vous accablez pas tout à fait, lui dit-il; vos forces sont nécessaires pour la consommation de l'ou-
vrage. Mettez votre confiance en Dieu, mon cher frère; vous savez que rien n'échappe à sa Providence et qu'elle s'étend à tout, et particulièrement sur ceux qui ne veulent que lui et qui ne cherchent qu'à lui plaire : vous êtes de ce nombre. J'ai donné ordre qu'on vous fit toucher, à Alan, 300 livres pour vous secourir. »
Quelque temps après, l'abbé de Rancé écrivait encore à Tévêque de Comminges : « C'est une étincelle qui s'est allumée par une conduite de Dieu fort extraordinaire, et qui peut avoir des suites et causer un grand embrasement. Nous nous unirons, Monseigneur, à tous vos desseins, et nous demanderons à Dieu qu'ils aient tout le succès qu'on en doit attendre. La rencontre des pierres et de la fontaine sont deux circonstances surprenantes, et il ne faut point douter que ce ne soit une Providence de Dieu toute particulière. Je ne saurais assez ressentir la grâce que Dieu fait au bon Frère Dosithée , de ce que, nonobstant ses occupations extérieures, il demeure fixe dans ses premières dispositions, et de ce que cet esprit de piété et de pénitence que Dieu lui a donné ne s'est point affaibli. Je prends toute la part que je dois, Monseigneur, à toutes les bontés que vous lui témoignez. »
La construction du vaisseau de l'église fut achevée en assez peu de temps, et le jour de l'Assomption de la glorieuse Vierge, Mère de Dieu, de l'année 1689, l'évêque fit la cérémonie de la bénédiction de ce nouveau sanctuaire, et y célébra la première messe ^avec beaucoup de solennité. Durant tout ce jour, les processions ne firent que se succéder les unes aux autres : on en compta jusqu'à trente, dont quelques-unes étaient composées de cinq ou six mille pèlerins. Depuis ce moment jusqu'à la fin de septembre, il y en eut encore quarante-quatre autres, si nombreuses qu'il ne restait presque plus personne dans les bourgs et les villages.
Frappés de toutes ces marques d'une si touchante dévotion , qui donnaient les plus belles espérances pour l'avenir, l'évêque et le peuple demandèrent des religieux de la Trappe pour l'entretenir et l'augmenter par leurs bons exemples. Frère Dosithée, toujours prêt à tout entreprendre, sans autres ressources que celles de la Providence , promettait de construire près de la chapelle un bâtiment pour les loger, et de leur assurer un revenu suffisant pour leur subsistance. L'abbé de Rancé ne crut pas devoir y consentir, parce qu'il leur eût été très difficile, pour ne pas dire impossible, d'y observer leurs saintes Règles.
De son côté, l'évêque pleurait de joie, voyant Dieu si glorifié dans son diocèse, et la dévotion de ses ouailles envers la sainte Vierge, se manifester avec tant de transports et s'augmenter si prodigieusement. Pour l'animer plus efficacement de son exemple, il venait de temps en