‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 109 sur 445 · LIVRE VIII, CHAPITRÉ III · texte numérisé non relu

LIVRE VIII, CHAPITRÉ III

temps en cette dévote chapelle célébrer le saint sacrifice, et les miracles continuaient de s'opérer en très grand nombre par l'intercession de Celle que l'Église appelle le Refuge des pécheurs et la Santé des malades.

Le prélat, ayant prié l'abbé de Rancé de lui indiquer les moyens les plus propres à affermir la dévotion de ses diocésains et celle des étrangers, en reçut cette réponse, du 22 janvier 1690 : « Je pense, Monseigneur, qu'il serait à propos, dans l'état où sont les choses, d'y avoir sur les lieux quelque ecclésiastique d'une piété connue, et capable d'entendre les confessions de ceux que la piété y conduit, qui eût assez d'intelligence pour empêcher la dissipation des aumônes qu'on y ferait, et surtout qui n'agît que par vos ordres, pour prévenir les abus qui se joignent insensiblement aux œuvres les plus saintes, et qui arrivent d'ordinaire par la cupidité et l'ambition des ecclésiastiques qui s'en mêlent. Toutes les apparences font croire que si ces commencements sont bien ménagés, et qu'on ait soin de suivre fidèlement les volontés de Dieu, il en tirera beaucoup de gloire. »

On suivit de si sages conseils : Frère Dosithée ne fut pas embarrassé pour trouver un chapelain, qu'il logea convenablement et qu'il entretint des offrandes de la chapelle. Mais tout dévoué à son ministère que fût ce digne prêtre, on ne fut pas longtemps sans s'apercevoir qu'il ne pourrait jamais suffire seul à cette grande besogne ; on lui adjoignit deux confrères, et on en vint jusqu'à six.

La chapelle ou plutôt l'église, toute vaste qu'elle était, ne pouvait pas toujours contenir le nombre des pèlerins qui affluaient de toutes parts. On composa, en l'honneur de la glorieuse Vierge et de saint Bernard, son bien-aimé fils, plusieurs prières très dévotes, que ces bonnes gens chantaient en latin, en français et en gascon.

La Providence, qui s'était servie de Frère Dosithée comme d'un fidèle instrument pour l'exécution de ses desseins, lui donna, avant de le retirer de ce monde, la consolation de voir l'église entièrement terminée, et desservie par de pieux ecclésiastiques pourvus d'honnêtes revenus; après quoi, il acheva sa course, chargé de bonnes œuvres, ayant toujours mené une vie aussi régulière et aussi pénitente qu'il eût pu faire à la Trappe, ce qui n'empêcha pas la calomnie d'essayer de ternir sa réputation après sa mort. Pour la bergère Madeleine Serre, on la fit entrer à Fabas, monastère de filles de Citeaux, dans le diocèse même de Comminges, où la sainteté à laquelle elle s'éleva dans la profession de converse, fut manifestée par des faveurs extraordinaires.

Dieu a toujours permis que ses miracles, même les plus évidents,

fussent contestés, pour que ces contestations, provoquant un examen sérieux des faits, en dégageassent suffisamment le côté surnaturel aux yeux de la raison. L'apparition d'Alan, comme celle de la Salette, fut attaquée vivement par toute sorte de gens, des croyants et des incroyants, des ecclésiastiques et des laïques, des séculiers et des réguliers. M. l'abbé du Verger, docteur en théologie, proviseur du collège de Narbonne, directeur des religieuses de l'abbaye de Fabas, où était Madeleine, la bergère, fut tellement assailli de réclamations et d'objections, qu'il en parut un instant ébranlé. 11 s'adressa à l'abbé de Rancé pour avoir ses avis et ses conseils (1). Ce dernier posait nettement et franchement ce dilemme : « Il faut que cette vision soit une apparition du démon , si elle n'est pas l'effet de l'esprit de Dieu. Qu'elle soit du démon , il n'y a pas d'apparence; quel avantage en tirerait-il? Toutes les relations de la bergère, et cette supposition si artificieuse que l'on prétend , ne vont qu'à établir le culte de la sainte Vierge, à exciter dans le cœur des fidèles une dévotion solide, à échauffer leur piété, à rendre leur religion plus vive et plus animée, et à procurer la gloire de Jésus-Christ. Peut-on s'imaginer que le démon puisse avoir la moindre part dans un tel dessein , et que ce soit un effet de ses instigations, puisqu'il n'y a rien dans tout cela qui ne tourne à sa confusion , qui n'affaiblisse son pouvoir, et qui ne soit propre à lui arracher des âmes qu'il séduit tous les jours, faute d'être soutenues et d'avoir auprès de Dieu une protection puissante? Or, qui ne sait qu'il y a entre la sainte Vierge et le démon une inimitié irréconciliable dès l'origine du monde? Inimicitias ponam inter te etmulierem, et semen tuum et semen illius; ipsa conteret câput tuum.

« Il n'y a pas lieu de douter que ce ne soit l'esprit de Dieu qui s'en soit mêlé : la fin en est sainte, le progrès en est étonnant; et on aura peine à croire qu'un étranger, sans biens, sans connnaissance, ait mis cet établissement au point où on le voit, dans un temps comme celui où nous vivons. Pour le principe, celle qui a donné lieu à l'entreprise est une petite créature simple, innocente, d'une vie à laquelle tout le monde a rendu des témoignages avantageux, et d'un âge qui n'était capable ni de déguisement, ni de dissimulation , ni d'artifice; et ce qui est digne d'être remarqué, c'est que, lorsqu'elle a été interrogée, elle s'est expliquée avec tant de naïveté et de simplicité, qu'on ne l'a jamais surprise en deux paroles. Si l'on joint à cela les mauvais traitements et les humiliations qu'elle a soufferts, sa patience dans les occasions où elle pouvait lui échapper, on

(1) Nous avons retrouvé cette lettre dans la liasse 244, fonds de l'Oratoire ( M. S. de la Biblioth. Impér.).

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