‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 121 sur 445 · LIVRE VIII, CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VIII, CHAPITRE VI

avait préféré un de ses confrères pour une dignité capitulaire à laquelle il aspirait, voulut se venger d'eux, en adressant en leur nom au prince d'Orange des lettres supposées où il était question d'une conspiration contre l'Etat ; et il les avait si artificieusement engagés, que s'ils se fussent trouvés coupables des moindres choses qu'il avait eu la malice de leur imputer, ils étaient perdus à jamais. Ce misérable avait si bien conduit son intrigue, et avait réussi à lui donner un tel air de vérité, que le roi et ses ministres en furent un instant les dupes. On fit défiler aussitôt des troupes sur les côtes de Normandie et de Picardie. On arrêta à Beauvais, et on amena à Paris, pieds et poings liés, cinq ou six chanoines : c'étaient MM. Le Maire, grand chantre; de Bridieu, archidiacre ; Gérard, Hocquet et de Nully. La plupart furent conduits au château de Vincennes ; un seul fut renfermé à la Bastille. On devait de plus, disait-on, arrêter sept ou huit autres de leurs confrères dont les principaux étaient : Foy-Saint-Hilaire , Boquillon, Aubert, Hermant. Il y avait ensuite un certain nombre de personnes plus ou moins soupçonnées, parmi lesquelles on citait MM. de Pontchâteau, Feydeau et l'abbé de Rancé.

On instruisit le procès : le valet du grand-chantre s'était fait frère convers à la Trappe depuis peu. Il fut question de lui dans les débats. Ceux qui voulaient détruire l'œuvre de l'abbé de Rancé saisirent avec une adresse infernale cette circonstance, et crièrent qu'il fallait chercher le nœud du complot dans cette maison qui servait d'asile depuis longtemps aux ennemis du roi. Ils auraient réussi peut-être à la rendre suspecte et à la perdre dans l'esprit de Louis XIV , si la Providence n'eût détourné ce coup terrible, Le coupable fut découvert; il avoua son crime, et on le condamna à être pendu. Ses confrères allèrent se jeter aux pieds de Sa Majesté et lui firent toutes les instances possibles pour obtenir sa grâce ; mais ce fut inutilement : la sentence fut exécutée sur la place de Grève, le mercredi 12 septembre 1691 (1).

A la nouvelle de ce dénouement, l'abbé de Rancé dut se sentir soulagé, comme si on lui avait enlevé un grand poids qui l'aurait accablé. Non, certes, que sa conscience lui reprochât quelque chose , mais il avait lu l'histoire et il savait que souvent des innocents avaient été confondus avec des coupables, et même, que quelquefois ils avaient été sacrifiés à leur place. Il écrivit à Mme de Guise : « Il ne se peut que l'on ait bien de la joie de ce que les quatre chanoines de Beauvais ont été renvoyés innocents, et de voir que les calomniateurs ne demeurent pas sans châtiment. »

(1) Tout ceci est extrait du Manuscrit de laBiblioth. Imp., coté 160; — de la Vie de Godefroi Hermant ,par Ad. Baillet, p. 121 et 122;— de Gouget, Biblioth. des auteurs ecclés. du XVIII* siècle }ï. II, p. 98.

Depuis plusieurs années, l'Italie était fascinée par le charme apparent d'une nouvelle doctrine, appelée Oraison de quiétude ou quiétisme, ou bien encore Molinosisme, du nom de Molinos, son auteur, prêtre espagnol, né à Saragosse, en 1627. Selon lui, l'homme parfait est celui qui ne raisonne plus, qui ne désire plus rien, qui n'appréhende rien, pas même l'enfer; qui oublie ses péchés, qui se tient si intimement uni à Dieu et dans une indifférence si absolue sur tout ce qui se passe en lui, qu'il n'est plus responsable de ses actions , même les plus infâmes : c'était une reproduction de l'hérésie des gnostiques (1).

Molinos fut enfin arrêté, et ses livres examinés : soixante-huit propositions, qu'il avoua pour siennes, furent censurées comme hérétiques, scandaleuses, blasphématoires. Il en fit l'abjuration sur un échafaud, dressé en l'église des Dominicains, en présence du Sacré-Collège, avec l'habit de pénitence, c'est-à-dire un scapulaire jaune, ayant la croix rouge devant et derrière.

Pour réfuter cette erreur et arrêter ses progrès, il fallait un homme très docte, très versé dans la spiritualité, très pieux; il fallait un savant et un saint.* Il paraît qu'à Rome on jeta les yeux sur l'abbé de Rancé. C'est ce qu'écrivit le cardinal Colloredo à un de ses amis de France :

« Des personnes d'une grande piété , dit ce prélat, et qui sont bien dans l'esprit du Pape, m'ont chargé de faire savoir au Révérend Père abbé de la Trappe qu'il règne à Rome et dans toute l'Italie une certaine spiritualité, fondée sur Y Oraison qu'on appelle de quiétude, qui fait beaucoup de mal, et qui conduit à la perdition un grand nombre d âmes simples. On croyait que l'emprisonnement du prêtre Molinos, qui a été regardé comme l'auteur de cette Oraison, arrêterait le cours de ce mal; cependant on voit qu'il augmente tous les jours, bien loin de diminuer.

« Tous ceux donc qui aiment l'Église, et les personnes de marque de cette ville, souhaiteraient avec passion que le Révérend Père abbé, qui est le seul homme du siècle propre pour juger sainement de ces sortes de matières, voulût soutenir par un écrit la morale de Jésus-Christ et les sentiments purs et sincères des théologiens mystiques, contre les impostures et les nouveautés profanes de ces quiétistes, dont le principal livre est la Guide spirituelle de Molinos. Si vous ne pouvez trouver ce livre, on vous l'enverra d'ici. On regarde cette affaire comme une des plus importantes. Les gens dont je vous parle croient que c'est une occasion inévitable au Révérend Père de faire paraître le zèle dont son cœur brûle pour les intérêts de l'Église, sans que son humilité lui puisse fournir d'excuse.

(1) Dict. hist.,t. VI, p. 16â et 169.

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