LIVRE VIII, CHAPITRE VI
« Personne n'est exempt de porter les armes lorsque la guerre est générale. On sait ce que les saints solitaires ont fait en pareils cas; il est clair que si les Antoine et les Bernard, desquels il est si parfait imitateur, vivaient aujourd'hui, ils ouvriraient la bouche contre ces impies, et ne craindraient pas de rompre le silence. N'omettez rien pour lui inspirer de mettre la main à cette bonre œuvre, qui confirmerait glorieusement les travaux de sa pénitence, et arrêterait le cours d'un nombre infini de maux. J'attends votre réponse avec impatience, nos amis l'attendent aussi (1). »
Le cardinal Le Camus confirma à l'abbé de Rancé ce qu'écrivait le cardinal Colloredo dans la lettre qu'on vient de lire : « Un prêtre, dit-il, me mande qu'on croit à Rome que vous seriez le seul homme en France capable de faire un traité solide sur l'Oraison mentale, pour aller au-devant de celle du Quiétisme et d'une infinité d'autres dévotions mal réglées, qui ne sont que trop fréquentes; c'est à vous de voir si vous êtes en état d'entreprendre cet ouvrage, et si vous le croyez nécessaire (2). »
L'hérésie de Molinos franchit bientôt les Alpes, et envahit le midi de la France. On mandait de la Trappe : « Toute l'Italie est infectée, les excès qui suivent de la malheureuse doctrine de ce fanatique sont d'une conséquence très grande. Le monde n'est que trop disposé à de pareilles erreurs qui favorisent la corruption de la nature. On sait des choses effroyables qui s'étaient passées dans une ville tout entière du Languedoc , et qui furent découvertes par une des principales femmes qui ne put jamais consentir aux dernières épreuves de la neuvaine, qu'un malheureux prêtre leur faisait faire pour les admettre dans la compagnie de ces dévots dégagés des sens, de telle manière, à ce qu'ils disaient, que les personnes qu'ils avaient réduites à ce point de repos et d'insensibilité prétendue, se croyaient déjà dans le paradis; et la voie était, comme vous le pouvez imaginer fort bien, toute remplie de pratiques les plus noires et les plus diaboliques dont on ait entendu parler (3). »
On s'adressa de Marseille et de quelques autres villes à l'abbé de Rancé pour le prier de se lever et de combattre ces effrayantes nouveautés. Il répondit que ses maladies presque continuelles l'avaient jeté dans un si grand affaiblissement, qu'il se croyait incapable de travailler à un ouvrage de cette importance. Mais si ses forces ne lui permirent pas d'entrer en lutte par un écrit public, au moins s'empressa-t-il de tendre une main secourable à ceux qui étaient tombés dans l'abîme pour les aider à en sortir.
(1) Manuscrit de Septfons, cah. XI, p. 35$ et 353.
(2) Le Nain, Vie de M. de Rancé, t. I, 1. III, c. ix, p. 247.
(3) Colleet. Nicaise, t. V, lett. 09. M. Maisne fut probablement chargé d'écrife Cette lettre.
Une religieuse , qui était à plus de cent cinquante lieues de la Trappe, et dont le Père abbé, de qui on tient ce récit, a eu soin de taire le nom et l'Ordre, se laissa séduire par cette abominable doctrine. Les principes une fois admis, elle en vint aux conséquences pratiques : elle s'abandonna aux plus affreux désordres. Ce fut alors que la relation de la vie et de la mort de Dom Muce lui tomba entre les mains; elle la lut avidement. Cette lecture fut pour elle un trait de lumière, et le fondement d'une sincère conversion. Rongée de remords, elle ne savait à qui révéler les horribles secrets de son cœur. Il lui vint en pensée que le médecin qui avait pu guérir Dom Muce pourrait bien aussi la guérir elle-même. Elle lui écrivit donc une lettre de quatre-vingts pages, pour lui expliquer en détail toute sa vie, et lui demander ses conseils dans une position si critique (1).
L'abbé de Rancé dut être tout à la fois très surpris et très troublé; il fit une réponse qu'il n'osa, par prudence, confier à la poste; mais il envoya une personne de confiance, dont il paya le voyage, pour qu'elle fût remise en main propre. Il exhortait cette malheureuse à dévoiler le fond de sa conscience à son confesseur (2) : « Ne vous arrêtez point, lui dit-il, à des considérations faibles qui ne méritent pas d'être écoutées, à certaines confusions qu'il vous faudra peut-être essuyer pour rentrer dans la charité de Dieu, dont vous avez eu le malheur de vous séparer; et s'il arrive, ma Sœur, que ces tentations vous pressent, pensez aux confusions auxquelles vous serez exposée à la face du Ciel et de la terre devant le tribunal de Jésus-Christ, à moins que vous ne vous le soyez rendu favorable par des humiliations volontaires. Y a-t-il rien de plus juste , ayant foulé aux pieds tout ce que la religion a de plus saint, ayant même attaqué le Saint des Saints avec des circonstances si cruelles, que vous répariez par des conduites dures et humiliantes cette infinité de maux et d'excès que vous avez commis, qui, pour être secrets et n'être connus que de Dieu seul, ne laissent pas d'exiger une pénitence rigoureuse ? »
L'abbé de Rancé ajoutait à cette première recommandation plusieurs avis très sages, et il eut la consolation d'apprendre qu'ils avaient porté des fruits de salut. Combien d'autres personnes qui se sentaient attirées vers ces dangereuses doctrines, ou qui s'y étaient déjà engagées, ont été prémunies et ramenées par ses'conseils et ses prières! Celui qui sauve une âme avec la sienne, mérite une couronne de plus au Ciel. Combien Dieu en a-t-il posé sur le front du saint abbé de la Trappe? De quel éclat et de quelle gloire ne rayon nera-t-il pas pendant toute l'éternité!
(1) Nous ne citons que cette lettre, mais nous en avons plusieurs autres. (ï) Manuscrit de Septfons , cah. XI, p. 361.