‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 123 sur 445 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Des cérémonies de la profession religieuse à la Trappe ; un gentilhomme protestant

s'y retire (1689).

Le jour de la profession était, à la Trappe, le grand jour de l'immolation : jour de joie et de bonheur pour ceux qui le voyaient des yeux de l'esprit; mais jour sombre , triste et lugubre, pour quiconque ne voulait le regarder qu'avec les yeux de la chair. L'abbé de Rancé avait compris qu'il ne devait rien y avoir dans cette cérémonie qui ne respirât la mortification. Il ne croyait pas qu'on dût entrer dans un état qui n'est par lui-même que pénitence, humilité, abjection, par d'autres portes que celles qui convenaient à l'idée qu'il fallait en avoir (1). Il rejetait donc tout ce qui sentait la magnificence et la solennité. « Les fêtes et la pompe des fêtes étaient, selon lui, pour les saints et les innocents, et non pour les pénitents qui doivent passer leur vie dans la douleur et la componction. »

Lorsque Tannée du noviciat était révolue, le Père abbé consultait la communauté, et les Frères donnaient leur avis, dans un scrutin secret, en déposant des pois ou des fèves au fond d'une espèce d'urne. Si le novice réunissait la majorité des suffrages, il était admis; sinon, on le renvoyait (2). Dans le premier cas, la profession se faisait au plus prochain Chapitre. Les lectures et les prières étant finies, les novices venaient se prosterner aux pieds du Père abbé, qui leur disait une dernière fois: Quid petitis? Et quand ils avaient répondu : Misericordiam Dei et vestram (3), il leur adressait une de ces allocutions de circonstance dont il avait le secret. Elles variaient selon les individus, et il y avait parmi les individus eux-mêmes les variétés les plus disparates (4).

Tantôt il s'agissait d'un séculier qui avait vécu au gré de ses caprices, dans les plaisirs du monde et dans la mollesse; l'abbé de Rancé lui disait, sans précaution aucune : « Mon Frère, pour avoir une idée de l'obligation

(1) Régi, de l'abb. de la Trappe, t. II, p. 227.

(2) Manuscrit de Septfons, cali. VII, p. 57.

(3) Règl. de l'abb. de la Trappe , 1. 1, p. 116.

(4) Plusieurs de ces exhortations se trouvent dans l'ouvrage de l'abbé de Rancé, intitulé : Instructions et Conférences sur les Épitres et Évangiles, et sur les vétures et professions religieuses (en 4 vol. in-12).

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que vous allez contracter, vous n'avez qu'à considérer ce que c'est qu'un

martyr Le martyr donne sa vie, le solitaire renonce à la sienne par

une action qui n'est ni moins réelle, ni moins positive. L'un se met entre les mains des tyrans et des bourreaux, et affronte avec un courage invincible tout ce que leur cruauté lui pourra préparer de supplices pour ébranler sa constance; l'autre se soumet à des hommes qui ne sont pas véritablement des persécuteurs et des tyrans, mais qui , bien qu'ils soient des amis charitables, ne laissent pas d'appesantir leurs bras sur lui, pour lui faire souffrir tout ce qui se rencontre de rude, de rigoureux et de pénible dans la pénitence à laquelle la miséricorde de Dieu l'appelle. L'un est tellement dans la dépendance de ceux qui le tourmentent, qu'il n'a aucun mouvement qui soit libre; les liens et les chaînes qui l'accablent et le pressent, font qu'il n'y a aucune action qui soit en son pouvoir; l'autre, par l'assujettissement volontaire dans lequel il s'est mis , ne dispose non plus de son corps et de sa volonté que s'il n'en avait point (1).

« Vous voyez, mon Frère, que ces deux états ont une même fin et un même principe : on s'immole, on se sacrifie dans l'un comme dans l'autre; ils ont tous deux leurs peines, leurs souffrances, leurs douleurs, leurs privations particulières; et l'un comme l'autre ne se termine que par la mort, ou plutôt par la victoire et par le triomphe. »

L'abbé de Rancé devait toute la vérité à ceux qui lui demandaient l'entrée de son dur cloître; il la leur disait sans détour, avec une impitoyable franchise. C'était à eux à voir s'ils se sentaient assez décourage pour s'engager dans ce cirque, dans cette arène d'un nouveau genre, s'y étendre sur ces chevalets, sur ces grils de la pénitence, et y mourir lentement, mais avec bonheur, dans un martyre de vingt ou trente années peut-être.

Souvent il admettait aussi des religieux qui se sauvaient des monastères dégénérés, et venaient chercher près de lui la pureté primitive de la Règle qu'ils avaient juré d'observer; alors il leur retraçait avec force et avec feu leurs nouvelles obligations. Rien des fois il vit, prosternés devant lui, de pauvres prêtres qui lui demandaient un asile. Les uns voulaient y mettre leur innocence à l'abri de la corruption du monde, et il les accueillait avec beaucoup de sympathie et de bonté; les autres venaient chercher et cueillir dans ce désert le divin dictame propre à guérir les plaies qu'une flèche empoisonnée avait faites à leurs cœurs : il relevait ces anges tombés avec toute la charité dont il avait eu besoin lui-même.

(1) L'abbé de Rancé, Instructions et Conférences, t. III, p. 4 et suiv.

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