LIVRE VIII, CHAPITRE VII
L'abbé de Rancé ne disait ici que ce qu'il pouvait et devait dire : il savait qu'il y a des secrets et des mystères de conscience dont il ne faut parler qu'à Dieu seul; s'il soulevait quelquefois un coin du voile, ce n'était qu'avec une extrême prudence et d'une main tremblante (1).
Mais il semblait être plus à l'aise avec lessoldats, les troupiers; c'était sur eux qu'il frappait ses plus grands coups, et eux les recevaient, sans broncher, en pleine poitrine, comme autrefois ceux de l'ennemi (2).
Quand il avait crayonné à grands traits le tableau de la vie monastique avec ses plus sombres couleurs , il s'arrêtait tout à coup à la fin de son discours; et, après un instant de silence terrifiant, il apostrophait le novice i « Répondez-moi, mon Frère, lui disait-il : mes paroles n'ébranlent-elles point votre constance? Cette fermeté que vous m'avez témoignée jusqu'à présent n'en reçoit-elle aucune atteinte? Votre conscience vous rend-elle un témoignage favorable, qui vous défende de ces vaines frayeurs qui frappent et qui renversent les personnes qui ne sont point appelées? »
Le novice ayant répondu qu'avec la grâce de Dieu il ne se sentait point faillir, l'abbé de Rancé répliquait : « Je loue le Seigneur de ce que vous m'assurez de votre persévérance : abandonnez-vous donc sans réserve à Jésus-Christ; soyez persuadé qu'il protégera votre dessein, et qu'il n'a garde de retirer sa main après vous l'avoir tendue. 0 Dieu! ajoutait-il, regardez ce sacrifice du haut du Ciel; faites descendre les flammes sacrées de votre Esprit saint sur tout ce qui peut encore y avoir d'impur dans la victime, afin que, n'y ayant plus rien qui ne soit agréable à vos yeux, elle trouve dans le sein de votre miséricorde tous les biens et toutes les grâces qu'elle y recherche (3). »
Aussitôt après l'exhortation, le novice, se rapprochant de l'abbé de Rancé, se mettait à genoux devant lui, et, joignant ses mains dans les siennes, il lui disait : « Mon Père, je vous jure obéissance, selon la Règle de Saint-Benoît, jusqu'à la mort. Pater, promitto tibio bedientiam secundum Regulam Sancti Benedicti nsque ad mortem (4). »
La cérémonie se complétait à la Messe : après l'Évangile, le célébrant quittait sa chasuble, et se retirait à la seconde chaire du banc du presbytère. Alors le Père abbé, accompagné de trois religieux en coule, venait de la sacristie à l'autel avec sa crosse et une étole. Le novice se dirigeait
(1) Imtr. et Conf., t. III, p. 130.
(2) Voir la 3* Instr. pour le IIIe Dimanche après la Pentecôte, adressée à un ancien militaire, t. III, p. 95.
(3) Instr. et Conf., t. III, p. 14 et 108.
(4) Règl. de l'abb. de la Trappe, t. I, p. 116.
au même moment du même côté. Après une inclination profonde vers l'autel, il prononçait ses vœux, écrits de sa main sur du parchemin. Il devait lire sur le ton des leçons de l'office des morts. C'était vraiment un mort qui lisait son acte de décès. La lecture finie, on lui présentait une plume et de l'encre, et il traçait au bas une croix qui ressemblait assez à celles que l'on voit sous les épitaphes gravées sur les tombeaux. Il allait ensuite au degré du presbytère, et y chantait debout , trois diverses fois : « Suscipe me, etc. Seigneur, daignez me recevoir selon votre parole, et je vivrai; ne me confondez pas dans mon attente! » Et le chœur, lui prêtant sa voix et son âme , répétait après lui ce verset. Le nouveau profès allait de là se prosterner aux pieds du Père abbé, puis devant le célébrant, le prieur, et successivement devant tous les religieux qui lui donnaient le baiser de paix sur les deux joues, pendant qu'il était à genoux, et le relevaient aussitôt. Chacun accueillait par un tendre et cordial embrassement, et avec une grande joie, ce nouveau frère que le Ciel lui envoyait. Toute la famille monastique se réjouissait d'avoir un membre de plus , et remerciait Dieu d'agrandir ainsi chaque jour le cercle de la prière, de la pénitence et de la charité.
Le chœur ayant répété pour la troisième fois Suscipe, le chantre disait Kyrie eleison, le chœur continuait Christe, puis le Pater noster tout bas et le psaume Miserere : c'était comme une espèce d'absoute devant un cercueil. On faisait la bénédiction des habits réguliers, par des oraisons et une aspersion d'eau bénite, et on en revêtait le profès. La communion devait ensuite sceller par le sang de Jésus-Christ cette alliance éternelle qu'il venait de contracter avec Dieu et le désert. Après Sexte, le cellérier venait prendre sur l'autel l'acte de profession, qu'il déposait avec les autres dans les saintes archives, afin qu'il y restât à jamais comme un témoignage, un monument d'un engagement sacré qui ne pouvait être rompu que par la mort (1). Il n'y avait, à cette occasion , ni repas ni réjouissance extérieure : au sortir de là, chaque religieux allait à son travail, et, quand la cloche l'appelait au réfectoire, il n'y trouvait que sa chétive pitance de tous les jours. Pour les Trappistes, ce n'était pas le jour de l'entrée en bataille qui devait être un jour de triomphe et d'allégresse; mais celui delà sortie, après la victoire. Il n'y avait donc point d'autre fête pour eux que celle du Ciel.
Nous avons vu des laboureurs, des soldats, des prêtres se réfugier à la Trappe et y faire profession; aujourd'hui, c'est le tour d'un protestant.
(1) Règl. de Vabb. de la Trappe, t. II, p. 222 et suiv. (Cérémonies de la prof, des religieux).