LIVRE Vfll, CHAPITRE VIII
Comme il avait à peine fini de parler et qu'il se levait pour sortir, tout à coup, à son grand étonnement, et à la grande surprise des religieuses, la mère abbesse, madame de Valençay, vint se jeter à ses genoux au milieu du Chapitre, en disant : « Mon Révérend Père, je vous promets obéissance jusqu'à la mort à vous et à vos successeurs, selon la Règle de Saint-Renoît. » Elle avait les mains jointes et répandait beaucoup de larmes; elle ne se releva que quand l'abbé lui en eut donné la permission.
Il consacra toute cette journée et une partie de la suivante à entendre les religieuses à la grille, et à former le scrutin régulier; dès qu'il fut achevé, il rédigea sa Carte de visite. Il commençait par faire l'éloge de la piété et de la sagesse de la mère abbesse, ainsi que de l'édifiante régularité de sa communauté qui se composait de vingt-neuf religieuses de chœur, de quatre novices et de dix Soeurs converses. « Mais, disait-il, comme la fragilité humaine est telle que les résolutions les plus fermes et les plus saintes s'ébranlent et s'affaiblissent, et que le penchant de la nature nous porte toujours aux choses qui nous sont interdites, les lois sont devenues nécessaires pour conserver l'innocence, nous avons donc cru à propos de laisser quelques règlements soit pour maintenir le bien qu'il a plu à Dieu d'établir en cette maison, soit pour l'accroître. »
L'abbé de Rancé savait bien qu'il ne fallait qu'un mot et même moins qu'un mot, un regard, un sourire pour perdre une âme ; s'il n'interdit pas absolument le parloir, il veut que les religieuses n'y aillent jamais, sans avoir avec elles une de leurs Sœurs, soit pour retenir dans les bornes exactes les gens avec lesquels elles pourront s'entretenir, soit pour s'y conserver elles-mêmes. Ce qui sera observé religieusement par toutes les Sœurs sans exception.
« On ne considérera point, observait-il, ce règlement comme onéreux et pénible, si on sait que les plus grands désordres se sont introduits dans les maisons les plus saintes, par des commerces que l'on y a eus, avec des personnes que Ton n'aurait jamais soupçonnées, et souvent ce mal a commencé par des conversations innocentes. »
Il leur prescrit un silence rigoureux, tempéré toutefois, non par des récréations proprement dites, mais plutôt par des conférences communes sur des matières capables de donner de l'édification. Après leur avoir parlé de la clôture, de la sainte pauvreté et de l'obéissance, il exprimait ainsi sa pensée sur la lecture :
« Les livres dont la lecture ou l'élude peut être nécessaire, sont ceux qui parlent de la vérité de l'état, qui en apprennent les devoirs, et qui expriment les maximes et les règles selon lesquelles on doit se conduire;
et il leur indiquait un certain nombre d'ouvrages ascétiques (1). Puis il ajou tait: «Je vous recommande par dessus tout la lecture de l'Ecriture sainte, car c'est la source et le principe de tout le bien auquel votre état vous engage, que je réduis néanmoins au nouveau Testament, lequel contenant la parole de Jésus-Christ, renferme toute la perfection évangélique. Pour l'Ancien, il ne convient pas à des religieuses; cette diversité de faits, d'événements et d'histoires n'a point de rapport à la simplicité dont elles font profession ; j'en excepte les Proverbes et les Psaumes, que l'on ne saurait lire avec trop de soin et d'application, Dieu les ayant donnés particulièrement à son Église pour l'instruction et pour la consolation des âmes qui vivent dans la retraite.
« On continuera de s'occuper du travail des mains; il n'y a rien qui soit plus selon l'esprit de saint Benoît, plus ordonné ni plus estimé de saint Bernard, ni plus conforme à la disposition de la Règle. Il se fera en public autant qu'on le pourra; pour l'édification et pour l'exemple, la Révérende abbesse s'y trouvera, si ce n'est qu'une véritable nécessité l'en empêche. On ne s'appliquera point à des ouvrages qui puissent servir au luxe ni à la vanité du monde.
« Le monastère sera fermé dans le temps du dîner, on en apportera les clefs sur la table de la Révérende Abbesse, et ainsi celle des sœurs qui a soin de la porte ne sera pas privée de la lecture commune. »
L'abbé de Rancé avait été trop court pour celles qui l'écoutaient avec tant de plaisir, mais il lui semblait qu'il avait été un peu long, et il ajoutait : en finissant : « Comme je parle à des Vierges de Jésus-Christ et remplies du désir de lui plaire, je n'ai point appréhendé d'en trop dire. »
Aussitôt qu'il eut dicté sa Carte de visite à son secrétaire, sans se donner un moment de repos, il fit assembler les Sœurs au Chapitre, pour leur en faire la lecture publique. Mais il voulut auparavant leur adresser une dernière exhortation. Il leur annonça que ses affaires ne lui permettaient
(1) Comme l'Imitation de notre Seigneur Jésus-Christ, les Ascétiques de saint Basile, les Conférences et les Institutions de Cassien , les Homélies des saints Pères sur l'Écriture, comme celles de saint Jean Chrysostôme, de saint Grégoire, de saint Augustin, et autres semblables; les Œuvres et la Vie de saint Bernard, le Chemin de la perfection de sainte Thérèse; les Livres du P. Rodriguez, du P. Saint-Juré; les Méditations du P. Du Pont, du P. Haineuve, du P. Noùet, du P. Bourgoin; le Chrétien Intérieur, les Essais de Morale sur les Épitres et les Évangiles, les Instructions chrétiennes, la Religieuse parfaite et l'imparfaite ; le livre De la Sainteté et des devoirs de la Vie monastique, et l'Explication de la Règle de Saint-Benoît, par le même auteur; et, enfin, les Vies et Actions des saints Moines, des anciens Solitaires et de tous les Saints, n'y ayant rien de plus capable d'animer et de soutenir les âmes dans la pratique des vertus religieuses et dans l'amour de la mortification intérieure et extérieure, que la vue continuelle de leurs exemples, de leurs sentiments et de leur conduite.