‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 131 sur 445 · LIVRE VIII, CHAPITRE Vlïï · texte numérisé non relu

LIVRE VIII, CHAPITRE Vlïï

pas de demeurer davantage, qu'il était obligé de les quitter plus tôt qu'il n'aurait voulu. Comme il n'ignorait pas que la discorde avait failli perdre cette maison, il crut devoir, en finissant, insister fortement sur la paix et l'union. Il leur dit que le dernier et le plus important avis qu'il pût leur donner, c'était de conserver une charité inviolable, de se conduire avec tant d'égards, de retenue et de circonspection les unes envers les autres qu'elle ne put recevoir ni altération ni atteinte.

L'abbé de Rancé comprenait combien il était important pour le bon ordre d'une communauté que les supérieurs sussent ce qu'ils devaient aux inférieurs et réciproquement ; il disait franchement et hardiment à l'Abbesse :

« Ma Révérende Mère, c'est à vous que j'adresse ma parole, comme à celle qui est à la tête du troupeau sacré de Jésus-Christ : sachez et n'oubliez jamais que vous lui rendrez un compte rigoureux de toutes les âmes qu'il vous a confiées, qu'il se fera une discussion sévère au jour de son jugement de la conduite que vous aurez tenue sur elles, qu'il n'y en a pas une seule dont il ne recherche le sang entre vos mains, que votre salut est attaché à leur sanctification, et que vous n'en serez pas déchargée, que vous n'ayez fait tout ce qui aura été en votre pouvoir, pour les rendre éternellement heureuses.

« Pour vous, mes Sœurs, si votre Supérieure, si votre Abbesse est autant chargée de votre salut que je viens de lui déclarer, ne doutez pas que vous ne le soyez de répondre à ses soins; si elle vous les doit, vous lui devez la soumission; si son inspection doit être continuelle, il faut que votre attention à suivre ses volontés ne soit jamais interrompue. Si je ne puis pas être témoin de votre fidélité, au moins je puis vous protester que je mourrai content, si j'apprends que cette visite a eu toutes les suites et les bénédictions que je m'en suis promises, si Dieu vous regarde vous et moi dans sa miséricorde. Je ne saurais avoir de consolation plus sensible en ce monde, que celle d'être assuré que Jésus-Christ possède seul tous vos cœurs. Je joindrai mes prières, quelque faibles qu'elles soient, aux avis que je vous ai pu donner; et je ne cesserai de demander à Dieu, tous les jours de ma vie, qu'il vous donne toutes les grâces qui -vous sont nécessaires pour persévérer dans les saintes dispositions où je vous ai laissées. »

On lut ensuite la Carte de visite, et cette lecture étant finie, l'abbesse se mit à genoux avec toutes les sœurs pour recevoir la bénédiction du vénérable visiteur. Quand on sut positivement qu'il ne songeait plus qu'à son départ, ce ne fut que larmes, cris et sanglots dans tout le Chapitre. L'abbesse suffoquée parla douleur ne put dire un seul mot, Le confesseur se vit obligé de prendre la parole pour le remercier au nom de toute la com- II. u

munauté, et lui exprimer le désir que tout le monde avait de le conserver plus longtemps. Mais l'amour de la solitude l'emporta, et dès le lendemain, vendredi 17 du mois, il partit sur les sept heures du matin, et arriva le soir à la Trappe. Ses chers enfants s'étant rassemblés dans sa chambre, furent ravis de le voir en meilleur état de santé qu'il n'était à son départ, et ils n'en furent point surpris, quand ils surent la satisfaction qu'il avait éprouvée (1).

Page 1