LIVRE VIII, CHAPITRE IX
pas vu depuis dix-huit ans : c'était un motif de plus. Il partit donc de Luçon le 23 octobre de l'année précédente.. Quelques médecins ayant attribué sa maladie à l'insalubrité du climat, ses parents et ses amis conspirèrent ensemble pour le décider à permuter son évêché contre un autre clans une province plus saine et plus agréable. On se chargeait d'obtenir l'agrément du roi (1).
Il se trouva très embarrassé. Sans doute , il n'ignorait pas que les permutations étaient tolérées; mais seulement lorsqu'il y avait des raisons très graves d'en venir à ces extrémités. Celles qu'il pouvait avoir étaientelles de ce genre? Laisser "ses parents faire des démarches à la cour, n'était-ce pas laisser la chair et le sang s'ingérer dans les choses de Dieu? Il n'en fallait pas tant pour tourmenter sa conscience si délicate. Il était affilié à la Trappe depuis longtemps ; il y avait déjà fait plusieurs retraites; là était son ami et son Mentor; il eut recours à lui (2). L'abbé de Rancé avait lu l'histoire ecclésiastique; il savait que, dans les trois premiers siècles, les translations avaient été extrêmement rares; que les Conciles de Nicée (3) , d'Antioche (4) , de Sardique (5) , etc. , les avaient condamnées; que l'évêque, épousant une Église, lui devait une fidélité inviolable, et que le Dieu qui avait formé les liens de cet hyménée mystique avait seul le droit de les rompre. Ce fut dans cet ordre d'idées qu'il puisa sa réponse, empreinte de l'austérité de la discipline antique; et, quoiqu'on la connaisse d'avance, la voici intégralement :
« J'ai fait beaucoup de réflexions, Monseigneur, sur ce que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et je vous avoue que j'ai eu de la peine à me déterminer dans les vues différentes qui me sont venues. J'ai considéré le mauvais air du pays où vous êtes, l'incertitude de votre santé, l'intérêt que l'on a à la prolongation de vos jours; enfin, l'attachement particulier que j'ai à votre personne. Tout cela me porte à souhaiter que vous changiez de lieu , et que vous ne demeuriez point dans un pays où il semble que votre vie soit exposée.
« Cependant quand je fais attention sur ce que Dieu veut d'une personne comme vous, dont la vertu et la réputation sont si distinguées; sur ce que l'Église en attend; enfin, sur l'édification que vous devez au monde, je ne saurais ne pas changer de pensée, ni m'empêcher de vous dire qu'il
(1) Vie de M. de Barrillon, écrite par lui-même, années 1G89 et 1690; — et Manuscrit de Septfons , cah. XI, p. 70.
(2) Ibid.
(3) Can. xv.
(4) Can. XXI.
Can. i, iï.
me semble que vous devez persévérer où il a plu à la divine Providence vous établir, et donner un exemple dont on n'eut jamais plus de besoin qu'à présent, puisque nous sommes dans un temps où les translations sont devenues si fréquentes et si communes, qu'il se peut dire que l'Église est dans un mouvement perpétuel.
«En second lieu, vous savez, Monseigneur, que Jésus-Christ est la porte par laquelle on doit entrer dans sa bergerie; il a dit lui-même qu'il n'y a point de pasteurs légitimes que ceux qu'il y appelle. C'est lui qui doit former les vocations; et je ne vois pas qu'on puisse considérer la voie qui se présente, et qu'on vous ouvre, comme étant la sienne. Ainsi ce ne serait point lui qui vous enverrait, qui vous donnerait la mission, et il serait à craindre que, bien loin de trouver le repos que vous auriez cherché dans cette nouvelle alliance, elle ne produisît que le regret et le déplaisir de l'avoir contractée au préjudice de la première.
« Troisièmement, c'est Dieu qui tient votre sort entre ses mains; il décide en souverain de la vie et de la mort, et il multiplie nos années quand il lui plaît, indépendamment de nos diligences; nos prévoyances sont si incertaines , que nous allons au-devant des dangers que nous prétendons éviter, et il n'arrive que trop souvent que tous nos soins ne servent qu'à nous attirer les maux que nous voulons prévenir. En un mot, c'est Dieu qui vous a placé, c'est lui qui a fait vos liens; il a béni jusqu'ici votre ministère, et il est malaisé que, venant à vous déplacer, une conscience aussi tendre et aussi pure que la vôtre ne soit sujette à de grands retours: Qnod Deus conjunxit, homo non separet. Voilà, Monseigneur, quelles sont mes pensées, puisque vous m'ordonnez de vous les mander. Cependant je n'ai garde que je ne les soumette à vos lumières ; car je sais que Dieu est le maître des Règles, qu'il parle à ses serviteurs, et qu'il leur fait connaître ce qu'il ne déclare pas à d'autres (1). »
Le saint évêque de Luçon , après la lecture de cette lettre , renonça aussitôt à la pensée qu'il avait eue de changer d'évêché, quelque raison qu'on pût lui alléguer : la décision de l'abbé de la Trappe était pour lui un ordre de Dieu même.
Mme de Valençay, l'abbesse des Clairets, depuis le mois de septembre 1687 (2) qu'elle était installée, n'avait pas encore reçu la bénédiction abbatiale. Elle s'y prépara sérieusement, dans l'espérance d'attirer sur elle les grâces dont elle avait besoin pour l'accomplissement de ses devoirs. Mais c'était des mains de l'abbé de Rancé qu'elle désirait la recevoir. Par
(1) Le Nain, Vie de M. de Rancé, 1. IV, c. m, p. 279.
(2) Nous suivons les auteurs du Gallia christiana (diocèse de Chartres).