‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 134 sur 445 · LIVRE VIII, CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE VIII, CHAPITRE IX

l'intermédiaire de sa tante, la princesse de Meckelbourg, et du maréchal de Luxembourg-, son oncle (1), elle obtint pour lui, de l'abbé de Cîteaux, l'autorisation qu'il lui fallait pour faire cette grande et importante cérémonie. Toutefois, il n'y consentit qu'après bien des instances. Afin d'éviter le faste toujours déplacé en ces sortes de fêtes, même quand il s'agit de personnes de la plus haute naissance, il prit ses mesures pour qu'on ne sût rien de son arrivée dans le monastère, que deux jours d'avance. Il partit de la Trappe le 3 juillet, dès le matin, et arriva aux Clairets sur les deux heures de l'après-midi. On était dans l'Octave de la Visitation de la Sainte-Vierge. A son entrée dans la chapelle, Mme de Valençay entonna le Magnificat, qui fut continué par les religieuses réunies au chœur (2) .

Le lendemain , jour désigné pour la cérémonie, il lui prit, au point du jour, une si grande faiblesse, qu'il assura que, s'il eût été à la Trappe, il lui aurait été impossible, à cause de son extrême épuisement, de s'engager dans une action publique. Comptant néanmoins sur l'assistance de Dieu, il ne laissa pas de commencer. Il voulut même, dans une circonstance aussi solennelle, adresser à la nouvelle abbesse quelques mots sur ses devoirs. Quel que fût son courage, il ne pouvait empêcher que la défaillance du corps ne se fit sentir à l'esprit : le début fut assez pénible; à la fin, cependant, il parut se ranimer, et il retrouva quelques accents de son éloquence ordinaire pour proscrire le luxe et les vanités mondaines par lesquelles plusieurs abbesses de ce siècle s'étaient, hélas! laissé séduire, et il disait à celle-ci :

« Ne connaissez, ma Sœur, ni bonheur ni gloire que celle qui vous viendra de la fidélité avec laquelle vous pratiquerez ce qui a été institué par les saints. Souvenez-vous et pensez souvent que le Prophète nous apprend que toute la gloire et la beauté de la fille du Roi, est tout intérieure et vient du dedans : Omnis gloria filice Régis ab intus. Vous êtes cette fille du Roi, puisque vous avez l'honneur d'être épouse de Jésus- Christ, qui est le Fils du Roi des rois; par conséquent, il n'y a plus de gloire, plus de beauté pour vous, que celle qui vous peut venir du fond de votre conscience, de la pureté de votre cœur, de l'intégrité et de la rectitude de vos mœurs, et de l'attachement à votre profession ; et croyez que toutes celles qui cherchent à se parer par des ornements étrangers,

(1) Elisabeth-Angélique de Montmorency, qui avait épousé Christien Louis, duc de Meckelbourg, et François-Henri de Montmorency, maréchal de Luxembourg, étaient la sœur et le frère de Marguerite de Montmorency, la mère de l'abbesse.

%) Le Nain, Vie de M. de Rancé , t. I, 1. IV, c. ni, p. 284.

2i4 HISTOIRE DE L'ABBÉ DE RANCÉ.

et qui empruntent du monde ce qui ne convient point à la simplicité, ni à la dignité de leur état; au lieu de l'avantage, de l'éclat, du relief, de la recommandation qu'elles prétendent en tirer, n'y trouvent que leur abaissement, leur honte et leur propre dégradation.

« Il faut donc, ma Sœur, qu'à l'exemple du grand martyr saint Etienne, qui vous est donné aujourd'hui pour modèle , étant remplie comme lui de grâce et de force, Stephanus plenus gratia et fortitudine, vous avanciez avec une fermeté constante dans la carrière qui vous est ouverte. Que désormais ces vérités que je viens de vous déclarer soient votre unique lumière , qu'elles éclairent toutes vos voies , et que vous rejetiez tout ce qui se présentera à vous de contraire, de quelque endroit qu'il vous vienne, soit qu'il sorte de votre propre fond, soit qu'il parte de la prévention, de l'ignorance ou de la malice de ceux qui pourront vous approcher. Enfin, regardez tous les discours et les raisonnements qui attaquent et qui affaiblissent ces principes si certains, comme des sifflements de l'ancien serpent, et comme des paroles de séduction et de mensonge (1). »

Pendant tout le temps que dura l'exhortation, Mmede Valençay fut très émue , des larmes d'attendrissement coulaient de ses yeux et de ceux de toutes les religieuses. On craignait à chaque instant que les forces ne vinssent à manquer à l'orateur, et cette frayeur ajoutait encore à l'émotion. Mais, avec l'aide de Dieu, il se trouva plus fort à la fin de la cérémonie qu'il ne l'était au commencement. Il employa le reste de la journée à entretenir les religieuses en particulier , et à les exhorter en public à l'exacte observance des Règles. On ne pouvait assez s'étonner qu'un homme à son âge, accablé de pénitences et d'infirmités, eût pu suffire à tant de fatigues. Sa maxime était : Que le zèle nous manque plus que les forces, et que, quand on s'accoutume à ne point tant écouter la nature, on se trouve des ressources auxquelles on ne se fût jamais attendu.

Les religieuses ayant su la résolution où il était de partir dès le lendemain, il n'y eut pas d'instances qu'elles ne lui fissent pour l'en détourner, et, ne pouvant le fléchir par leurs paroles , elles eurent recours à la prière. Sainte Scholastique, "au rapport de saint Grégoire, pape, avait obtenu que Dieu déchaînât une furieuse tempête pour empêcher saint Benoit, son frère, de retourner à son monastère, sachant que c'était le dernier entretien qu'elle avait avec lui sur la terre. Les saintes filles des Clairets crurent un instant que le Ciel se mettait aussi de leur côté ; car il survint une pluie qui tombait par torrent, accompagnée d'éclairs et de tonnerre, et peu s'en fallut que l'abbé de Rancé ne fût forcé de remettre son départ;

(J) Manuscrit de Septfons, cah. XI, p. 230 et 233.

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