‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 135 sur 445 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La Carte de visite des Clairets est attaquée; lettre de Bossuet; le P. Mège et l'abbé Maupeou écrivent pour et contre (1690).

Toutes les paroles que l'abbé de Rancé avait prononcées aux Clairets y avaient été religieusement recueillies. On y conservait les deux Exhortations comme un dépôt sacré. On en donnait seulement quelques copies aux amis. Ce ne fut que vers la fin d'août qu'on les imprima avec la carte de visite; elles trouvèrent beaucoup de censeurs, et soulevèrent les plus violentes critiques. On ne lui pardonnait pas d'avoir dit que la lecture de l' Ancien-Testament ne convenait point à des religieuses. Quoi, disait-on, est-ce que la Bible n'est pas la parole de Dieu, conséquemment une parole de vérité et de vie? Oui, sans doute; mais, est-ce qu'il n'y a pas des insectes qui vont chercher leur poison dans le calice des fleurs où les abeilles recueillent leur miel? Est-ce qu'il n'y a pas des âmes qui trouvent la mort à la source même de la vie? Est-ce que les meilleures choses ne demandent pas à être prises avec mesure et discernement?

On lui reprochait d'avoir publié cette carte de visite des Clairets par vanité, par démangeaison de parler en public, pour se dédommager de ne pouvoir parler à son aise dans sa solitude (2). Or rien n'était plus faux : pour s'en convaincre on n'avait qu'à jeter les yeux surl\4ws du libraire au lecteur. Il y disait : « Que quelques particuliers touchés de ce qui s'était passé dans la visite des Clairets, en avaient fait des relations à leurs amis, et ceux-là à d'autres, de manière que s'étant multipliées, il en courait partout des copies pleines de fautes et très peu conformes à la vérité; qu'alors il avait cru que le public lui saurait bon gré d'en donner une plus fidèle et plus exacte. » Ainsi c'était une affaire, et comme nous dirions aujourd'hui, une spéculation de librairie, où l'abbé de Rancé ne figurait aucunement, et dont, par conséquent, il n'était pas responsable.

(1) Le Nain, Vie de M. de Rancé, 1. 1, 1. IV, c. îv, p. 285.

(2) Voir le vol. des Nouvelles ecclésiastiques de 1690, à la Bibliotli. lmp., Manuscrits.

(( De quel droit, écrivait-on, ose-t-fl défendre la lecture de l'Écriture sainte que la Règle de Saint-Benoît permet? Peut-on expliquer le Nouveau Testament sans l'Ancien? Saint Jérôme ne l'a-t-il pas traduit pour des filles et des femmes? Les Fabiole, les Paule, les Marcelle et tant d'autres dont il est parlé, ne se seraient guère accommodées delà direction de l'abbé de la Trappe. Saint Bernard, son père et son modèle, n'avait-il pas résolu d'expliquer à ses frères le Cantique des Cantiques? Donc il avait une autre conduite que lui.»

Si l'abbé de Rancé s'était expliqué d'une manière peut-être trop absolue aux Clairets, cependant sa pensée n'avait jamais été d'interdire aux religieuses tout l'Ancien-Testament, mais seulement certains livres, et il avait pour lui de grands exemples. Quant à ce qu'on rapportait de saint Bernard, il y a une grande différence entre expliquer avec prudence et discrétion le Cantique des Cantiques à des religieux, en faisant ressortir la pure et sublime mysticité qu'il contient au point de vue symbolique, et leur donner le texte à lire dans toute sa crudité littérale.

Il y avait dans les satires qui parurent alors beaucoup de mauvaise foi, et un vernis d'hypocrisie par dessus; c'est assez dire qu'elles étaient l'œuvre de quelque janséniste. Mais pourquoi ceux de ce parti s'attaquaient-ils de la sorte à cette Carte de visite? C'est que l'abbé de Rancé avait recommandé la lecture des livres de cinq ou six jésuites, sans rien dire de ceux des jansénistes, si l'on en excepte les Essais de morale de Nicole sur lesEpitres et les Evangiles. Il n'en fallait pas plus pour enflammer leur bile et leur faire jeter sur la Trappe quelques nouvelles gorgées de fiel.

L'abbé Nicaise se hâta de l'avertir des plaintes et des murmures qui s'élevaient contre lui. Il répondit qu'il ne comprenait pas qu'on pût trouver à redire à ce qu'il avait avancé touchant les inconvénients de la lecture de l'Ancien-Testament dans les couvents de religieuses (1). « C'est mon sentiment, disait-il, je veux bien que tout le monde le sache. J'en ai excepté jes Psaumes et les Proverbes. Vous pouvez dire à ces messieurs qui en sont blessés que si c'est une hérésie, quand l'Église l'aura condamnée, je la condamnerai ; mais jusqu'ici je suis persuadé que je n'ai rien dit ni pensé en cela, qui puisse m'attirer une censure. Saint Basile dit à ChiIon,qui était un solitaire d'une vertu consommée, que la lecture de l'ancien Testament ne lui convenait point, et lui pouvait beaucoup nuire. Ce n'est pas qu'elle ne soit très sainte en soi, dit ce Père, parce qu'elle ne contient que la parole de Dieu ; mais c'est à cause de la faiblesse de l'esprit. Saint Nil

(1) Cette lettre n'est qu'en copie dans la Collection Nicaise.

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