LIVRE VIII, CHAPITRE X
a dit qu'elle n'était point propre pour les solitaires. M. Hermant l'a écrit, et s'est expliqué plus fortement que moi. Véritablement il a excepté les livres de la Sagesse, et moi je m'en suis tenu à ceux des Proverbes et des Psaumes. »
En vérité, veut-on que des créatures obligées par leur état à une chasteté consommée lisent le Cantique des Cantiques, l'histoire de Suzanne, celle de Juda et de Thamar, de Judith, d'Amnon, la violence faite à la femme du Lévite dans Gabaon, le Lévitique, Ruth, quelques expressions de l'Ecclésiastique, et une infinité de faits et de manières de parler que les têtes les plus fortes ne doivent lire qu'avec crainte et avec précaution ? Sainte Thérèse n'était pas de leur sentiment, lorsqu'elle répliqua à une postulante qui lui disait : « Je viendrai vous trouver et j'apporterai ma Bible avec moi : Allez, ma fille, nous n'avons que faire de vous ni de votre Bible, nous sommes de simples filles qui ne nous mêlons que de coudre et de filer. »
« Il faut que ceux qui sont d'un autre avis, ne sachent point ou ne veuil lent point faire attention de quoi est capable l'esprit des filles retenues dans les cloîtres ; comme il est aisé que leur imagination se dissipe et s'échauffe; et qu'il n'y a rien à quoi on doive s'étudier davantage qu'à ôter de leur chemin ce qui peut exciter leur curiosité, et leur donner des pensées, des connaissances et même de simples vues des choses qu'elles ne sauraient trop ignorer, et dont elles ne doivent pas mêmewoir la moindre idée
« Quoi qu'on en dise, je ne suis pas assez complaisant pour changer un sentiment que j'ai formé selon ma conscience, à moins que l'Église ne me le commande, ce que je suis assuré qu'elle ne fera jamais.
« En un mot, Monsieur, j'ai parlé comme un homme instruit de longue main par les relations qui me sont venues, et qui me viennent encore tous les jours de tous les endroits du royaume, et par ce que m'en ont dit des gens qui ont dirigé et conduit des communautés de filles; et j'ai cru que j'aurais manqué à ce que Dieu demande de moi, si je n'avais pris toutes jes mesures imaginables pour prévenir ce qui pourrait donner atteinte à l'innocence que Dieu a conservée jusqu'ici dans une maison, dont il a permis que la conduite et la direction tombât entre mes mains. Je ne doute point qu'il n'y ait des religieuses capables de cette lecture; mais cela n'empêche pas que l'on ne puisse et que l'on ne doive dire en général qu'elle ne leur convient point, sauf à donner des permissions particulières à celles à qui elle peut être utile.
« Pour ce qui est du Chrétien intérieur, il n'y a point eu de livre qui ait eu une approbation plus générale jusqu'à ces derniers temps. Je n'ai point de
218 HISTOIRE DE l/ABBÉ DE RANGÉ.
correspondance à Rome qui me donne avis des livres que Ton y met à l'index; mais si celui-là y a été mis, je ferai savoir aux religieuses des Clairets comme quoi elles doivent condamner tous les livres que Rome condamne, sans les examiner et sans les lire. »
Voilà ce que l'abbé de Rancé écrivait à M. Nicaise,mais, comme il le disait alors, pas une de ses paroles ne tombait à terre, tout était ramassé. Ces explications et d'autres encore qu'il avait adressées à ses amis ne restèrent pas secrètes, il en circula des copies que ses ennemis altérèrent et falsifièrent, et puis ils le jugèrent et le condamnèrent sur ces falsifications, c'est-à-dire sur leurs propres mensonges. Il se trouva très contrarié. Rossuet lui était déjà venu en aide plusieurs fois, il voulut lui demander son avis sur les difficultés soulevées contre sa Carte de visite des Clairets, qui faisait tant de bruit; il en reçut cette réponse le 19 septembre :
« Il est vrai, Monsieur, que quelques-uns ont repris cette espèce de défense de lire l'Ancien-Testament. La vraie résolution de cette difficulté, c'est qu'il en faut accorder la lecture avec discrétion, et selon la capacité des sujets. C'est ainsi que j'ai expliqué votre pensée à M. Nicole qui reprenait cette défense. Il me parla aussi du Chrétien intérieur, et m'assura qu'il avait été défendu à Rome, sans pouvoir me dire de quelle nature était la défense, si c'était par l'Inquisition ou par l'Index; je n'en ai rien appris depuis (1).
« Il me semble que ce que vous dites, que cette diversité de faits, d'événements et d'histoires n'a point de rapport à la simplicité dont les religieuses font profession, a un peu besoin d'explication. Je pense que vous voulez dire qu'il faut savoir trop de choses pour bien entendre une telle diversité, afin que notre esprit n'en soit point confondu. La raison d'exclure les Prophètes est différente de toutes celles-là : c'est leur grande obscurité. On objectera qu'il y a de l'obscurité dans les Épîtres de saint Paul et dans beaucoup d'autres endroits du Nouveau-Testament. Après tout, je conviens qu'il ne faut pas permettre indifféremment l'Ancien- Testament, mais en éprouvant les esprits. J'en use ainsi; et j'ai dit à M. Nicole que l'expérience m'avait appris que l'Ancien-Testament, permis sans discrétion, faisait plus de mal que de bien aux religieuses.
(1) Cet ouvrage fut composé par M. de Bernières-Louvigny, trésorier de France, homme d'une éminente piété, mort à Caen en 1659. Le P. Louis-François d'Argentan, capucin, le fit imprimer en 1660, par conséquent longtemps avant la naissance du Quiétisme. (Voyez l'Avertissement mis à la tête de la nouvelle édition de Pamiers, 1781.) Une traduction italienne du Chrétien intérieur a été en effet condamnée à Rome par un décret de l'Inquisition du 30 novembre 1689.