‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 139 sur 445 · LIVRÉ VIII, CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

LIVRÉ VIII, CHAPITRE XI

qu'elle affligea l'abbé de Rancé, et fit faire bien des réflexions aux personnes recommandables qui s'étaient intéressées à lui, surtout à M. du Charmel (1).

De pareils scandales sont toujours sévèrement punis dans tous les Ordres monastiques. Déjà son supérieur pensait à en faire un exemple; mais, pour conjurer le coup qui le menaçait, il résolut de s'excuser aux dépens de la maison où il avait reçu la plus douce et la plus gracieuse hospitalité. Il connaissait l'esprit de son supérieur, ses préventions et ses antipathies contre la Trappe. Il lui dit mystérieusement qu'il avait un grand secret à lui révéler; que, quand il le saurait, il ne lui ferait plus un crime de sa légèreté , puisque, sans cela, on n'aurait peut-être jamais connu les trames affreuses qui s'ourdissaient dans l'ombre en certains lieux, et dont la découverte importait également et à l'Église et à l'État.

Le supérieur, sans s'arrêter aux avis qu'on lui donnait de ne pas ajouter foi trop facilement à de pareilles confidences, qui devaient lui paraître au moins très suspectes, les recueillit avec l'avidité d'un homme qui a dessein d'en profiter. Il écouta tout ce que ce religieux voulut lui dire, et l'obligea de mettre sa déposition ou plutôt ses délations par écrit, afin qu'on pût les porter jusqu'au trône de Sa Majesté. Le Frère Candide composa donc un libelle de plus de cent pages , avec un artifice capable de séduire les plus habiles et les mieux intentionnés. Il racontait d'abord très longuement tout ce qu'on avait fait pour lui obtenir de Rome la permission de quitter son Ordre. Il citait les dévots et les dévotes, les marquis et les marquises qui s'en étaient mêlés. Il y avait dans son récit de perfides insinuations sur les intelligences que l'abbé de Rancé était supposé entretenir avec la cour romaine.

Il compromettait par la plus noire malice et la plus lâche ingratitude ses deux principaux bienfaiteurs. Il disait que M. du Charmel, dans une conversation qu'il avait eue avec lui, avait affirmé que le jansénisme n'était qu'un fantôme dont on se servait pour poursuivre à outrance les gens les plus innocents du monde. A Chartres, M. Félibien lui avait dit que le docteur Arnauld était le premier homme de ce siècle, et l'abbé de Rancé le second; que toutes les mesures avaient été prises pour le faire nommer cardinal, et que, sans la mort d'Innocent XI, le coup était immanquable.

(!) Celui-ci crut devoir lui demander les motifs de son étrange Conduite, et il n'en donna que d'extravagants. A ceux de ses confrères qui le blâmaient d'avoir abandonné leur Ordre, il opposait le Bref qui l'y autorisait; mais comment justifier son retour précipité, qui ne pouvait être attribué qu'à une légèreté impardonnable?

222 HISTOIRE DE l'aRRÉ DE RANCÉ.

Arrivé à la Trappe, il y avait trouvé un si grand concours de monde, qu'on eût dit une ville au milieu de la solitude d'une campagne. « Je vis d'abord, dit-il, un prélat célèbre par plusieurs endroits (M. de Meaux); un abbé connu par l'empressement qu'il a de demeurer avec les solitaires (M. Berrier); un jeune homme de qualité fort ami de ces Messieurs (M. de Fita, fils du lieutenant criminel de Paris); M. Pinette, l'ancien trésorier du duc d'Orléans ; et plusieurs prêtres de l'Oratoire. »

Il fut admis près du Révérend Père abbé. « Il s'attendait à trouver en sa personne tous les dehors de la mortification et de la plus austère pénitence; enfin, un autre Paul, un autre Arsène. Mais , hélas! il fut bien trompé! »

Il ajoutait : « qu'on lui avait dit que cet abbé n'allait jamais à Matines, de peur d'avoir la fièvre; qu'il employait ce temps à faire sa correspondance avec beaucoup de gens de la première qualité, dont il citait les noms; que c'était le grand directeur de France; qu'il dépensait chaque semaine des sommes considérables en ports de lettres. »

A l'entendre, « le plus grand scandale de la Trappe c'était qu'on n'y voyait que des jansénistes , qu'on n'y parlait que d'eux et qu'on n'y lisait que leurs livres. » Il appuyait surtout là-dessus , parce qu'il savait que c'était l'endroit où il fallait frapper le grand coup.

On avait essayé de tout pour perdre l'abbé de Rancé ; mais on n'avait pas encore essayé de la peur. Or, voici la ruse infernale qu'imagina ce malheureux : Contrefaisant son écriture , il composa deux lettres pleines de faussetés, sous le nom d'une dame : l'une au Père de La Chaise, confesseur du roi , où il représentait l'abbé de la Trappe comme l'ami dévoué des jansénistes dont il avait embrassé les "doctrines; l'autre, à l'abbé lui-même. Nous ne rapporterons que cette dernière :

«Je vous donne avis, disait cette prétendue dame, que l'on écrit au roi contre vous des choses capables de vous perdre, et de vous faire faire votre procès. Cela me met au désespoir, d'autant que je suis persuadée qu'on ne peut rien dire contre vous que par calomnie. Je me sers de ma servante pour vous écrire, de peur que mes lettres ne soient arrêtées. Prenez vos mesures, Monsieur, car je sais de science certaine que le Père de La Chaise, si puissant à la cour, doit vous faire passer dans l'esprit du roi et dans celui de M. de Louvois pour un criminel d'État. Je tremble qu'on ne vous donne une lettre de cachet plutôt qu'on ne pense; si vous m'en croyez, évitez et partez incessamment pour prévenir le mauvais tour qu'on a envie de vous jouer, en vous faisant enlever de votre abbaye par ordre du roi, sans vous donner le temps de vous justifier. J'ai appris cela d'un de mes amis qui va à confesse à un religieux, dont il a su en parti-

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