‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 140 sur 445 · LIVRE VIII, CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE VIII, CHAPITRE XI

culier le mystère. Quand je saurai quelque chose de nouveau, je ne manquerai pas de vous l'écrire. Vos ennemis ne m'ôteront jamais l'estime que j'ai pour vous (1). »

Si l'abbé de Rancé avait eu peur, s'il avait essayé de s'enfuir et de se cacher, il était perdu et sa maison avec lui. Mais, fort de sa conscience, il resta courageusement à son poste, et sur la brèche, pour ainsi dire; c'est ce qui le sauva.

Les calomnies où il y a le plus d'audace et de malice sont les plus propres à faire illusion : celles-ci étaient de ce nombre. Elles arrivèrent aux oreilles du roi, et firent quelque impression sur lui. Sa Majesté, quoique déjà bien informée de la foi et de la fidélité de l'abbé de Rancé, et de la vie qu'on menait dans sa maison sous sa sage conduite, quoique convaincu qu'il y avait autant de témoins du contraire des choses dont on l'accusait, qu'il y avait de gens qui le connaissaient, ordonna, cependant, qu'on lui demanderait des éclaircissements. Il dut obéir, et révéler, malgré lui, les artifices de la fourberie dont il était la victime.

Pour les accusations qui le concernaient lui-même, il répondait humblement en tierce personne : « Sur cela, l'abbé de la Trappe n'a rien à dire, sinon que les saints ne se sont point abandonnés à la haine et à la passion de leurs ennemis, quand on ne faisait qu'attaquer la pureté de leurs mœurs et la conduite de leur vie; ainsi, quand on a reproché à Jésus-Christ qu'il aimait à boire, qu'il était un homme de plaisir et de bonne chère, ami des Publicains, il ne s'est pas justifié. De même, l'abbé de la Trappe convient qu'il est encore moins régulier qu'on ne pense. Il demeure d'accord des reproches qu'on lui fait sur le peu de soin qu'il a de s'acquitter de ce que sa profession demande de lui. Il veut croire qu'il est bien éloigné d'aimer comme il le devrait la mortification, la pénitence, la retraite, et de pratiquer les autres vertus qui lui sont essentielles; et même il loue Dieu de ce que ce Frère a eu plus de vue en un moment, que tant de personnes qui l'ont approché depuis trente ans, et qui ne lui ont rien dit de semblable, et son dessein est de profiter de tous les avis qu'on lui donne. »

« Mais comme il n'ignore pas que les saints qui ont été donnés pour règle et pour modèle à tous les chrétiens, se sont levés toutes les fois qu'on a touché à leur foi et à leur croyance, et qu'ils n'ont rien négligé pour leur justification, il se sent aussi obligé de les suivre en ce point, et de se conformer à leur exemple. Il se justifiera donc sur cette matière, ainsi que ses amis. »

On lui avait reproché de recevoir des lettres de toutes parts. Il répond

(1) Manuscrit de Septfow, cab. XI, p. 91.

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qu'elles lui viennent de gens qui lui demandent avis sur l'état de leur conscience, de gens qu'il ne connaît pas pour la plupart, qui lui écrivent trois et quatre lettres quand il n'a pas voulu répondre à la première (1). « Il est vrai, ajoute-t-il, parlant toujours en tierce personne, que depuis les derniers troubles, et depuis cette conspiration si générale qui s'est formée contre l'Église et contre l'État, il a eu autant d'envie d'apprendre ce qui se passait hors de son cloître, qu'il en avait eu jusqu'alors d'éloignement; ce qui, sans doute, vient de l'attachement qu'il a aux intérêts de l'Église, au service du roi et au bien de l'État, afin que, selon la diversité des événements, il pût redoubler devant Dieu ses prières et celles de ses Frères. Mais aussitôt que Dieu aura couronné les desseins du roi, rendu ses armes triomphantes et abattu ses ennemis sous ses pieds, il rentrera avec joie dans son ignorance accoutumée. »

Il finissait par ces mots : « Quand on considérera que ce religieux (comme il le confesse dans ses lettres) a reçu de l'abbé de la Trappe toutes sortes de témoignages d'amitié, soit par lui-même, soit par ses amis; qu'il lui a tendu la main pour le tirer d'un état dans lequel il lui a mandé plusieurs fois qu'il ne pouvait se sauver; qu'il lui a même offert, par une compassion que tout autre n'aurait point eue, de faire les dépenses nécessaires pour obtenir son Bref, quoiqu'il ne doutât point qu'il ne s'attirât toute sa Congrégation sur les bras , préférant ainsi son salut à tous les inconvénients qui pourraient lui arriver du secours qu'il lui donnait; quand on considérera que ce Frère, oubliant toutes ces marques si obligeantes et si chrétiennes qu'il avait reçues de sa charité et de celle de ses amis, entreprend de le perdre; en un mot, que, foulant aux pieds toutes les lois divines et humaines, il le traite, par une ingratitude imcompréhensible, comme il n'aurait pas dû traiter le plus cruel de ses ennemis : cela seul doit le faire passer pour un homme capable de toutes sortes d'impostures, de mauvais desseins et d'entreprises violentes (2). »

Tout cela n'était, hélas! que trop vrai. Mais la calomnie marchait toujours; pour qu'elle prît mieux dans l'esprit du roi, on s'efforça de l'insinuer dans celui de ses ministres : on s'adressa d'abord à M. de Louvois. Aussitôt que l'abbé de Rancé le sut, il se hâta d'écrire la lettre suivante à M. de Reims :

« Monseigneur, j'ai reçu tant de marques de votre bonté, que j'ai recours à vous dans une rencontre assez extraordinaire. Je viens de recevoir une lettre sans nom, dont je vous envoie la copie. Quoique je n'aie pas besoin

(1) Le Nain, Vie de M. de Rancé, t. I, p. 290.

(2) Manuscrit de Septfons, cah. XI, p. 95.

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