‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 15 sur 445 · LIVRE VU, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE VU, CHAPITRE III

soit, ne serait pas supportable, si on ne savait qu'elle doit finir; et rien ne peut adoucir cette amertume qui est généralement répandue sur tout ce qui est ici-bas, que l'espérance de changer d'état et de demeure, et la confiance de trouver dans la bonté de Dieu ce que tous les hommes ensemble, quand ils conspireraient pour favoriser nos inclinations et pour nous satisfaire, ne sont point capables de nous donner. Dieu seul contient les biens qui nous sont propres; il est lui-même notre véritable richesse; hors de lui, quelque opinion que l'on puisse avoir des créatures, elles sont moins que rien : tout l'univers n'est qu'un néant et un véritable abîme de pauvreté et d'indigence. »

M. Du Hamel avait eu une existence très agitée , très tourmentée , très malheureuse : il fallait, à la fin de cette course orageuse, lui montrer la paix, le calme et le bonheur sans fin et sans mélange du royaume des cieux. « Je vous le souhaite par-dessus tout, lui disait-il en finissant; car, quoique nous désirions extrêmement le rétablissement de votre santé, nous savons, cependant, qu'il vous est beaucoup meilleur d'être vivant parmi les vivants, que d'être vivant parmi les morts. Nous continuerons de vous recommander à Notre-Seigneur, et de le prier de vous donner toute la protection qui vous est nécessaire dans l'état où il vous a mis. » Il y avait plus d'un mois que cette lettre avait été écrite et envoyée (1) : il semblait que la Providence eût ménagé ce retard pour qu'elle arrivât à point et au moment suprême. M. Du Hamel comprit que Dieu lui avait réservé cette puissante parole du désert pour briser les derniers liens qui le tenaient encore attaché à ce monde. Aussitôt que la lecture en fut finie, il en montra beaucoup de satisfaction, disant qu'après avoir eu cette grande consolation , rien ne pouvait plus l'arrêter sur la terre. Il recommanda à son neveu de prendre dans son portefeuille une lettre écrite à l'abbé de la Trappe, où il exprimait ses dernières volontés , et lui demandait des prières pour le repos de son âme. Il put encore réciter le cantique de saint Siméon. Son visage, qui avait été le même, changea un peu ; il perdit la parole, et , pendant qu'on récitait les prières des agonisants, il rendit l'esprit, sans convulsions et sans efforts (2).

Nous aimons à croire, quoi qu'on en ait dit (3) , que M. Du Hamel ne fut coupable, à Paris, que d'un excès de zèle. Il était l'instrument d'un parti violent qui poussait tout à l'extrême, les riommes et les choses : ce

(1) Voir la note qui est au bas de cette lettre, et qui commence par ces mots : « M. du B&mel reçut cette lettre une heure avant que de mourir, » p. 86 du Recueil,

(2) Treuvé, Vie de M. du Hamel.

(3) Journaux de des Lions, p. 157, 158, 159.

n'est pas tant à lui qu'aux jansénistes, qu'il faut imputer les scandales de Saint-Méry. Les conseils et les prières de l'abbé de Rancé ont exercé sur les dernières années de sa vie la plus salutaire influence. Et, d'après la manière dont il est mort, tout nous fait espérer pour lui dans les miséricordes du Seigneur (1).

Pendant ce temps-là, l'impression du livre de la Sainteté et des Devoirs monastiques, marchait rapidement.

Le roi avait accordé le privilège le 19 décembre 4682 (2), et l'ouvrage était imprimé le 15 mars suivant. Il parut, quelques jours après, revêtu de l'approbation collective des évêques de Lucon , de Meaux et de l'archevêque de Reims; elle était ainsi conçue : « Cet ouvrage contient une doctrine orthodoxe soigneusement tirée de l'Écriture et de la tradition des saints. La lecture en découvrira aux moines les obligations et la perfection de l'état angélique auquel ils ont été appelés; elle ne sera pas moins utile au reste des chrétiens, qui apprendront à connaître, dans les exercices de la pénitence et des humiliations religieuses, ce que c'est que la corruption où nous sommes nés, combien la malignité en a pénétré le fond de nos cœurs, et combien sont violents et continuels les efforts qu'il faut faire contre soi-même quand on entreprend non seulement d'en empêcher les malheureux fruits, mais encore d'en arracher jusqu'à la racine. Les hérétiques seront confondus en voyant une si solide explication des institutions monastiques , qui n'ont fait l'objet de leur aversion, que parce qu'elles ont passé de trop loin leur capacité ; et ils seront trop opiniâtres, s'ils ne se sentent forcés à confesser que Dieu est véritablement dans le saint monastère où cette éminente doctrine est non seulement enseignée avec tant de force, mais encore si parfaitement réduite en pratique.» Cette pièce était datée de Versailles, le 3 mars 1683 (3) : le mâle et solide talent de Bossuet s'y révèle trop, pour ne pas la lui attribuer.

Msr l'évêque de Grenoble, dans une approbation particulière, donnée le 22 février précédent, disait « que tout le monde ne pouvant pas aller à la Trappe et pénétrer dans le sacré tombeau pour voir ce qui s'y faisait , il était très à propos qu'il y eût un monument public de la vie des fidèles disciples de saint Bernard qui s'y étaient cachés ; que Dieu les avait suscités de nos jours pour confondre la lâcheté de ceux qui portaient sous un

(1) Nous avons eu entre les mains les Mémoires sur M. du Hamel, Ms., à la Biblioth. de l'Institut.

(2) Extrait du Privilège du Roi, en tête du 1er volume. A la fin du 2e volume, on lit : « Achevé d'imprimer pour la première foi3 le 15e jour de mars 1683.»

(3) En tête du 1er volume.

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