‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 146 sur 445 · LIVRE VIII, CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII, CHAPITRE XII

journée , et il ne sortit qu'avec les religieux. Quelle fut alors l'édification de toute la communauté, quand on vit Sa Majesté se présenter à la suite du dernier postulant, pour recevoir l'eau bénite que le supérieur donne avec le goupillon à tous les Frères qui défilent devant lui les uns après les autres, le capuchon ramené sur leurs têtes, avant de monter au dortoir! En vain le Père abbé supplia-t-il le roi de prendre lui-même de l'eau bénite, il voulut être aspergé comme le reste de la communauté.

De là , il retourna au quartier des hôtes pour le souper qui fut servi par des religieux et d'autres personnes de la maison. Il n'y avait ni abondance ni recherche délicate dans les mets qui ne consistaient qu'en œufs, légumes et racines ; le poisson n'y parut pas, quoique les étangs eussent pu fournir une provision de fort belles carpes. Telle était la règle que le pieux réformateur avait établie pour la manière de traiter les hôtes, et il était bien aise qu'une circonstance aussi solennelle lui servit à jamais de sanction et de confirmation.

Pendant tout le souper, le Père abbé était derrière la chaise du roi, s'appuyant un peu, à cause de ses infirmités , sur celle du maréchal de Bellefonds qui s'était fait un devoir d'accompagner Sa Majesté. Tout occupé de l'homme de Dieu qu'il était principalement venu visiter, le prince se retournait sans cesse pour lui parler avec une bienveillance et une bonté singulières. La conversation fut telle qu'on pouvait l'attendre d'une compagnie si chrétienne; elle roula d'abord sur les pratiques de la Trappe que le roi avait grande envie de connaître à fond. Le Père confesseur de Sa Majesté rapporta quelques traits de saint Malachie, qui n'étaient pas disparates dans cette circonstance, puisque ce pieux évêque d'Armaeh, en Irlande, était l'ami particulier de saint Bernard. Le maréchal de Bellefonds raconta que les tombeaux de ces "deux saints étaient dans l'église de Clairvaux, en forme d'autel , et qu'on y célébrait les saints mystères. On remarqua en cette conversation, comme dans toutes les autres, que l'abbé de Rancé parlait fort peu , se contentant de répondre aux questions qui lui étaient adressées par le roi ou par d'autres personnes (1).

Voici quelle était la disposition des places. Sa Majesté refusa une table particulière, et voulut que les dix personnes de sa suite eussent l'honneur de manger avec elle : le maréchal de Bellefonds était à sa droite; Milord Dumbarton et Milord Douglas à sa gauche; puis, de chaque côté, MM. Bicle et de Saint-Louis, le marquis de Vilaine, enseigne des gardes du corps, qui servait de capitaine, le Père Sanders , confesseur, avec son compagnon, et quelques autres personnes.

l Manuscrit de Septfons, cab. XI, p. 115.

234 HISTOIRE DE l'ABRÉ DE RANCÉ.

Après le souper, le roi qui avait remarqué des maximes écrites dans un grand cadre qui était vis-à-vis de sa place, s'approcha de plus près pour les lire. Il trouva que c'étaient les règles prescrites aux religieux chargés de la réception des hôtes, contre la médisance et sur l'amour des ennemis. Après les avoir lues avec beaucoup d'attention : « Voilà, dit-il, de fort belles choses; il faudrait les emporter à Saint-Germain : ce sont des règles indispensables pour les chrétiens ; tout le monde les devrait pratiquer. » Le ton avec lequel il prononça ces paroles montrait assez qu'il en était pénétré. On lui en donna une copie. On le conduisit ensuite dans une autre salle, où il s'entretint durant trois quarts d'heure de choses édifiantes; après quoi, le Père abbé le conduisit dans l'appartement qui lui était destiné. Il eut encore l'honneur de converser avec lui pendant une demi-heure, et tout le monde se retira.

Le lendemain, Sa Majesté désira assister à la messe; on lui donna la première chaire du chœur à droite, du côté de l'autel, pour qu'elle pût voir facilement tous les religieux, comme elle le souhaitait. Elle y demeura constamment à genoux, depuis le commencement de la messe jusqu'à l'Evangile ; elle se leva alors et tira son épée du fourreau , la tenant droite et élevée tout le temps qu'on le chanta, privilège qui a été accordé par les papes aux rois d'Angleterre avec le titre de défenseurs de la foi , en la personne de Henri VIII, en récompense de son livre contre Luther, qu'il avait dédié à Léon X.

A la Préface, le roi alla s'agenouiller sur un prie-dieu qui était à l'entrée du sanctuaire, ayant toujours son confesseur à sa droite un peu derrière. Pendant YAgnus Dei , il alla se mettre à genoux sur la seconde marche de l'autel, refusant le carreau qu'on lui présentait. Il y avait ce jour-là diacre et sous-diacre à la messe conventuelle, pour tenir la nappe de communion au roi. Après qu'il eut récité le Confîteor avec eux, dans le moment où on lui donnait la sainte hostie, le chœur chanta l'antienne appelée Communion; c'était celle de la messe de sainte Cécile qui se célébrait ce jour-là. On peut dire que dans toute la sainte Ecriture il était malaisé de trouver un passage qui convînt mieux à ce prince persécuté et banni pour son attachement invariable à la foi; aussi tout le monde en fut-il singulièrement frappé. C'étaient ces paroles (I) : Confundai2tur superbi, quia injuste iniquitatem fecerunt in me; ego autem in mandatis tuis exercebor, in tuis justifie ationibus , ut non confundar (2); « Que les superbes soient « confondus en punition de l'injustice avec laquelle ils m'ont traité ; pour

(1) Le Nain, Vie de M. de Rancé, t. I, 1. IV, c. v, p. 302.

(2) C'est la communion telle qu'elle se trouve dans le Missel de Gîteaux.

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