‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 147 sur 445 · LIVRE VIII, CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII, CHAPITRE XII

« moi , mon Dieu , ma consolation sera de me soumettre à vos ordon- « nances, et de méditer vos commandements, pour n'être pas moi-même « confondu! »

Après la grand'messe, le roi assista encore à une messe basse qui fut dite au maître-autel, pour y faire son action de grâces, pendant que le chœur chantait Sexte. Il alla ensuite voir les religieux sur le lieu du travail; il admira Tordre qui s'y garde, le silence, le recueillement et la modestie de ces saints solitaires , et parut étonné que des personnes s'appliquassent avec tant d'ardeur à de rudes travaux auxquels elles n'étaient pas destinées par la Providence. « Sire, répondit l'abbé de Rancé, quand on travaille pour se récréer, on se ménage davantage; mais quand on le fait en esprit de pénitence, on n'y regarde pas de si près, et l'on se trouve toujours assez de forces. »

Le roi voulut faire une promenade dans une des allées de la forêt qui est une des beautés de ce désert; mais il ne permit pas que le Père abbé l'accompagnât, à cause du rhumatisme dont il était fort incommodé. A onze heures et demie, le roi assista à None, et vit passer tous les religieux qui allaient au réfectoire ; après quoi, il y entra lui-même.

On avait mis cinq couverts à la table de l'abbé , qui ne pouvait en tenir davantage, et les autres sur une table dressée à côté. Le Benedicite étant dit, le Père abbé conduisit le roi à sa place et s'en allait à la table des religieux , quand Sa Majesté l'apercevant le rappela aussitôt et le fit mettre à sa droite, quelques excuses qu'il pût alléguer (1). Le maréchal de Bellefonds passa à la gauche du roi, et à part ce changement, tout le monde se plaça comme la veille.

On ne pouvait être servi avec plus de modestie et plus d'ordre, quoiqu'il n'y eût que trois religieux qui y fussent appliqués : un se tenait toujours devant le roi, exclusivement destiné à son service; un autre pour les personnes de sa suite, et le troisième pour le reste de la communauté composée d'environ cent personnes, tant religieux que convers, novices et donnés. On n'ajouta absolument rien à la nourriture des Frères, et le roi fut servi comme eux clans de petits plats "de faïence et d'étain fort creux , en forme d'écuelles ; les mets étaient les mêmes que le jour précédent.

Le silence fut aussi fidèlement observé que si les religieux eussent été seuls au réfectoire. La lecture se fit tout le temps du repas, et le roi parut l'écouter attentivement. Après le repas, il suivit les religieux qui se rendaient au chœur en chantant posément, selon la coutume, le psaume Mi-

'I) Le Nain, Vie de M. de Rancé, t. I, 1. IV, c. v, p. LW>

serere, et y resta jusqu'à la fin des prières qui sont assez longues. Il alla ensuite prendre l'air sur la chaussée qui est entre les deux étangs, et où la vue, quoique assez bornée , ne laisse pas d'être très agréable.

Charmé de tout ce qu'il voyait à la Trappe , le pieux prince ne pouvait se lasser d'entendre le maréchal de Bellcfonds qui lui en racontait toujours quelques nouveaux détails. Ce fut dans cet entretien qu'il apprit qu'un gentilhomme de mérite, qui avait été un officier très distingué, vivait retiré, à un petit quart de lieue de là, dans un ermitage au fond de la forêt. C'était M. le marquis de Nocey, dont nous avons parlé.

Le récit des austérités qu'il pratiquait fit naître au roi le désir de le voir; et il voulut se mettre en route, quoiqu'on lui représentât qu'il aurait à marcher par des chemins très difficiles et des prés pleins d'eau et de boue. Il fut reçu dans la pauvre cabane avec toutes les marques de respect dues à son rang, et c'est le solitaire lui-même qui a écrit la relation de cette visite.

« Le roi, dit-il, m'ayant témoigné, avec sa bonté ordinaire, qu'il savait que j'avais dessein de passer en Irlande, je lui répondis: « Il est vrai, Sire, que j'ai toujours regardé comme le plus grand de tous les bonheurs de pouvoir répandre mon sang pour la cause d'un prince qui n'a pas craint d'exposer sa couronne et sa vie, plutôt que de manquer à ce qu'il devait à son Dieu et à sa religion. » — Il me demanda aussi combien il y avait de temps que j'avais quitté la profession des armes , et depuis quelle époque je demeurais dans cette solitude. Et, après que j'eus répondu à cette question et à beaucoup d'autres que Sa Majesté m'avait fait l'honneur de me proposer, elle voulut savoir à quelle heure j'allais tous les matins à la messe. Je lui répondis que c'était environ à trois heures et demie. — Milord Douglas me dit : « Hé! comment pouvez-vous le faire dans ces nuits obscures, où l'on ne peut discerner ni chemin ni sentier, dans ce temps de pluie et de neige? » — Je répartis, en souriant, « qu'il me serait bien honteux de.ne pas passer sur ces sortes d'incommodités, après en avoir essuyé de bien plus considérables pendant que j'étais dans les troupes; qu'il n'était pas question alors d'un quart de lkue de chemin, que c'était quelquefois des marches d'une nuit tout entière. Je devrais bien rougir, ajoutai-je, de compter pour quelque chose des peines très légères qui se rencontrent dans le service que je tâche de rendre à mon Dieu, après avoirméprisé toutes celles qui pouvaient se rencontrer dans celui que je rendais à mon roi. — Ce que vous dites, reprit le roi, est de bon sens : il est, en effet, bien honteux et bien étrange qu'on fasse tout pour un roi de la terre, et presque rien pour le roi du Ciel. » Sa Majesté s'informa en quel temps j'avais commencé à servir, et quels emplois j'avais eus ; ayant

Page 1