‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 148 sur 445 · LIVRE VIII, CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII, CHAPITRE XII

satisfait, en lui marquant les années , les emplois, et les noms des colonels et des régiments, Milord Douglas dit : « Enfin , vous avez tout méprisé? » Je lui répondis en ces propres termes : « Je vous avoue, Monsieur, que,, par la grâce de Dieu , je fais fort peu de cas de tous les biens du monde; les païens mêmes ont reconnu que les grandeurs du siècle n'étaient que des mensonges de la fortune. — Vous avez raison , répartit le roi ; car, en effet, elles sont peu de chose : votre état est infiniment plus heureux que celui des grands, et la mort fera bientôt connaître à ceux-ci qu'ils n'ont eu aucun avantage sur vous pendant leur vie. »

« Sa Majesté s'arrêta là; mais, voyant que je n'avais garde de l'interrompre, Elle continua en s'approchant de moi : « Il y a même cette différence entre vous et eux, que, selon toutes les apparences, vous mourrez de la mort des justes, et il s'en faut beaucoup qu'ils soient sûrs du même bonheur. » En finissant ces mots, ce bon prince me salua le chapeau bas, et me dit: « Adieu, Monsieur, priez Dieu pour moi. » Pour réponse, je lui fis une profonde révérence, et il sortit (1). »

Quoi de plus instructif que ce dialogue si simple et si sublime d'un roi détrôné et d'un capitaine anachorète au milieu des bois, sous une cabane de branches et de feuillage! Quel livre, quel sermon pourrait mieux nous apprendre qu'il ne faut pas compter sur les fortunes les plus brillantes et les plus solidement établies en apparence; que la face du monde change avec une effroyable rapidité, et qu'il ne sert de rien de gagner l'univers entier, si l'on a le malheur de perdre son âme ! 11 n'y avait que la Trappe qui pût alors renouveler les scènes touchantes de ces temps antiques, où les empereurs allaient à la quête des ermites dans les déserts, pour leur demander leurs prières, et deviser avec eux sur le néant des grandeurs de la terre et les réalités éternelles.

A peine le roi fut-il de retour au monastère, qu'on entendit le second coup des Vêpres, auxquelles, sans prendre le temps de se reposer, il voulut assister, ainsi qu'aux Gomplies; après quoi, le Père abbé eut encore l'honneur de l'entretenir une petite heure avant son coucher.

Le lendemain, le roi, qui se proposait de partir de bon matin , fit dire la messe au grand-autel par son confesseur, à cinq heures et demie; et, quand elle fut achevée, on récita à genoux, au bas des degrés, les prières de l'itinéraire, auxquelles le roi répondit avec toute sa cour. Il alla ensuite prendre une couple d'œufs, et, pendant que ses gens déjeûnaient, il se retira pour relire encore les inscriptions du réfectoire et de l'hôtellerie, comme s'il eût voulu les graver profondément dans sa mémoire.

(1) Manuscrit de Septfons, cah. XI, p. 124.

238 HISTOIRE DE l'ARRÉ DE RANGÉ.

Tout étant prêt pour le départ, Sa Majesté vint au Père abbé , et lui dit avec cet air de bonté qui ne le quittait point : « Monsieur, il faut venir ici pour apprendre à avoir du respect pour Dieu; je ferai en sorte que chacun, dans sa situation , vous imite en quelque chose; et j'espère, si Dieu m'en donne le temps, de venir faire une retraite avec vous. » Dans ce moment le saint abbé se prosterna aux pieds du roi , et lui dit : « Je prie Jésus-Christ, Sire, qui est la source des grâces, qu'il comble votre personne sacrée de toutes les bénédictions et de toutes les prospérités qu'il sait lui être nécessaires, et qu'il soutienne avec fermeté sa religion. » Sa Majesté se mit aussitôt à genoux et lui demanda sa bénédiction, en lui disant : «Monsieur, priez pour moi, pour la Reine et pour mon fils. — Sire, c'est ce que je regarde comme une de mes principales obligations, et je continuerai de le faire jusqu'à mon dernier soupir. » Sa Majesté, se relevant, trouva sous sa main M. de Saint-Louis , et lui adressa ces obligeantes paroles: « J'ai beaucoup de joie, Monsieur, -qu'après avoir servi le roi aussi fidèlement que vous l'avez fait, vous serviez Dieu maintenant de tout votre cœur. » Cela dit, Elle sortit, accompagnée du Père abbé, et monta à cheval pour s'en retourner à Saint-Germain.

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