LIVRE VII, CHAPITRE III
habit de religion un cœur rempli de l'esprit du monde, et qui faisaient profession d'une sainte règle sans en pratiquer les pénitences et les austérités, si communes dans les premiers siècles , sous prétexte qu'elles étaient impraticables au temps où nous sommes. »
c< On a dit autrefois, ajoutait ce prélat, qu'il fallait avoir vécu comme saint Jean Climaque pour pouvoir composer sa divine Échelle. On peut dire la même chose de l'auteur de cet ouvrage. J'ai eu la consolation, il y a plus de quinze ans (1) , d'entendre de sa bouche , et de lui voir pratiquer toutes les grandes et saintes maximes qui sont contenues dans son livre, qui n'est qu'une expression de ses méditations et de ses pratiques. Je l'ai lu avec attention; il n'y a rien, à mon sens, que d'édifiant et plein de l'Esprit de Dieu : les sentiments en sont nobles et relevés ; l'idée qu'il a de la vie religieuse est sublime »
Ces approbations étaient comme un baptême de gloire donné à ce livre naissant, et, si on ajoute la grande renommée de l'auteur, on devait s'attendre à un grand retentissement et à un grand succès. Il y eut, en deux ans, trois éditions qui s'enlevèrent rapidement. Toutes les personnes désintéressées, toutes celles qui n'avaient point de mauvaises passions dans le cœur, accueillirent cet ouvrage avec les sympathies les plus vives; aux suffrages de quatre évêques vinrent se joindre ceux d'une foule d'autres hommes de distinction, d'abbés séculiers, de curés, de chanoines, de religieux, de savants laïques (2).
Les véritables moines, qui comprenaient leurs devoirs et qui avaient un désir sincère de les remplir, furent ravis de lire un livre où ils étaient exprimés avec tant de force et d'onction : ils tressaillirent de joie sous leurs frocs. Plusieurs Chartreux témoignèrent à l'auteur leur satisfaction et leur reconnaissance. Il y eut aussi quelques Cisterciens qui eurent le courage de se regarder dans ce fidèle miroir de l'antique discipline, et de s'y voir tels que le relâchement les avait faits (3).
Des lettres de Troycs, de Soissons, de Rouen, d'Amiens, de Toulouse, de Lyon, de tous les points de la France, annonçaient que beaucoup le lisaient avec édification et bonheur (4). Mais ce fut à Paris que l'ouvrage fit la plus profonde sensation. C'était là que l'abbé de Rancé était plus connu : là, il avait passé les jours de sa jeunesse dans la frivolité et les
(1) Nous avons parlé de, ce pèlerinage et de ses heureuses conséquences.
(2) Voir une partie de ces lettres daDs Maupeou, Vie de M. l'abbé de la Trappe, t. II, 1. IV, p. 34 et suiv.
(3) ld., ibid.
(4) Manuscrit de Septfom, cah. X,p. 155.
24 HISTOIRE DE l'ABRÉ DE RANCÉ.
amusements; c'était là qu'il revenait, après vingt-cinq ans, sous la cendre et le cilice, présentant, à ceux qu'il avait pu scandaliser, une image de sa vie nouvelle dans un livre qui n'était qu'un sombre tableau des plus effrayantes austérités monastiques de tous les siècles chrétiens. « Il n'y a point de livre de mémoire d'homme, écrit M. Le Fèvre d'Ormesson, qui ait remporté à la cour, chez le peuple et chez les gens de bien, une estime plus complète; ce qui ne serait rien, s'il n'avait produit des fruits considérables dont je suis témoin. »
«Votre livre, lui mandait Jacques Boileau, continue à faire un très
grand bruit dans Paris (1) » — « J'appris hier, disait le curé de
Saint-Méry, que la lecture de votre ouvrage a converti deux dames , qui, de mondaines, sont devenues fort chrétiennes. »
M. de La Chambre, curé de Saint-Barthélémy, racontait d'autres merveilles opérées dans sa paroisse par cette même lecture (2).
M. de Barillon était alors ambassadeur en Angleterre; il fit tous ses efforts pour propager ce livre parmi les anglicans , comme la meilleure réfutation de toutes leurs objections contre les instituts monastiques. Il avouait lui-même « que , de sa vie , il n'avait rien lu qui lui ait paru si solide, si beau et si noblement exprimé,.... Que la matière, sèche par elle-même, était traitée d'une façon qui en ôtait l'amertume Que l'auteur ne laissait aucun lieu de douter des vérités qu'il avançait, et que, dans tout son ouvrage, il conservait un fond de courage et de tranquillité qui devait faire envie à tous ceux qui ne s'imaginent pas que la vie cénobitique soit praticable ni possible (3). »
On conçoit bien que l'abbé Nicaise ne dut pas être un des derniers à faire son compliment. « Je ne doute pas, disait-il en finissant, que vous ne traduisiez bientôt votre ouvrage en latin, pour rendre les nations étrangères participantes d'un si grand bien ; car vous avez encore conservé l'usage de la langue grecque, combien possédez-vous plus avantageusement la latine ? Il est important que tout le monde soit instruit de votre
sainte discipline J'écrirai demain à Genève, et j'exhorterai l'un des
plus honnêtes et des plus savants protestants de cette ville à lire ce livre pour son édification et son salut. Je suis assuré, Monsieur, qu'il fera plus d'effet sur son esprit que beaucoup de livres de controverse. »
Ce savant protestant était Daniel le Clerc, l'un des plus fameux médecins de son siècle, l'auteur de l'Histoire de la Médecine depuis le commen-
(1) Manuscrit de Septfons, cah. X, p. 155.
(2) Id., ibid., p. 156.
(3) Maupeou, t. II, 1. IV, p. 34 etsuiv.