LIVRE VIII, CHAPITRE XIII
railleries et de sarcasmes (1). D'autres, plus religieux et plus justes, l'envisagèrent sous son vrai point de vue.
«Le roi d'Angleterre, écrivait à ce sujet le comte de Bussy-Rabutin, est un véritable homme de bien, et, quoique son zèle un peu indiscret soit cause de tous ses malheurs, tôt ou tard, Dieu l'en récompensera. Je voudrais pourtant que sa dévotion eût des dehors moins éclatants. Il me semble que les têtes couronnées font assez leurs devoirs de bons chrétiens quand ils prient, qu'ils font des actions de justice, qu'ils assistent les misérables et qu'ils réforment leurs mœurs. Il faut qu'ils laissent au peuple et aux gens d'Église les régularités extérieures de la religion (2). »
Louis XIV, qui était le maître du pouvoir et de l'opinion , parut approuver ce voyage. Une personne de la cour, et très bien informée, l'écrivit, peu de jours après, à l'abbé de Rancé en ces termes :
« Le roi a dit qu'il ne voyait pas qu'on pût blâmer un prince catholique d'aller dans une maison aussi édifiante que la vôtre; et personne, a-t-il ajouté, ne trouve mauvais ce que Sa Majesté Britannique a fait, excepté une seule, qui, sans blâmer ce voyage, voudrait qu'on s'attachât à ce qui convient à un jprince dont le royaume est dans l'état où nous savons celui d'Angleterre. »
Monsieur, frère unique du roi , entendant des seigneurs de la cour qui critiquaient cette démarche, leur avait dit : « Je ne suis pas assez homme de bien pour faire un si long chemin ; mais s'il n'y avait que dix lieues, et qu'on pût y aller sans découcher, j'irais très volontiers. »
Un autre personnage de grande distinction crut devoir féliciter l'abbé de Rancé des heureux résultats de ce royal pèlerinage : « Je ne vous puis exprimer ma joie, lui mandait-il, de la visite que le roi d'Angleterre vous a rendue, par rapport aux bons effets qu'elle peut produire dans la suite. Il n'y a rien trouvé de plus digne de son ambition que la vie pénitente, le silence, la modestie et la sainteté des moeurs avec laquelle vous vivez.
« Vous ne devez pas douter du récit avantageux qu'il aura fait au roi de tout ce qu'il y a vu. Fasse le Ciel que ce grand monarque, touché par des exemples dont il a été lui-même le témoin, assure au Sauveur, dans votre temple, des présents dignes de lui, afin d'attirer sur sa personne sacrée, sur ses États et sur ses armes les bénédictions que Dieu répand avec abondance dans votre solitude! J'admire en cela la Providence de Dieu, qui, dans le temps que le démon se place sur la langue d'un moine pour perdre de réputation votre monastère, suscite un grand roi, qui,
(1) On le blâmait en général de ses pratiques de piété.
(2) Lettre CXXIe du comte de Bussy-Rabutin. Paris, 1709, 3 vol. in-12.
attiré par l'odeur de votre sainteté, vient en rendre un auguste témoignage. Que j'ai de joie d'apprendre cette agréable nouvelle! Saint Bernard n'eut qu'un commerce de lettres avec un roi d'Angleterre, auquel il donna des avis; mais en voici un qui vient lui-même vous consulter (1). »
Jaloux de conserver les fruits de cette première visite, Jacques Jl voulut avoir de la main de l'abbé de Rancé quelques règles de conduite.
« Sire, lui répondait-il, je me serais contenté de conserver dans le fond de mon cœur, le sentiment que j'ai de toutes les bontés dont Votre Majesté a bien voulu me combler, et le souvenir de l'édification dont Elle a rempli notre monastère, si Elle ne m'ordonnait, par la lettre qu'elle me fait l'honneur dejri'écrire , de lui dire mes pensées sur ce qui la regarde. »
L'abbé de Rancé ne veut pas que les rois se laissent éblouir par l'éclat, la pompe et la magnificence qui les environnent; ils ne doivent jamais oublier qu'ils sont hommes. Dieu veut bien qu'ils marchent avec des équipages et des suites qui les rendent respectables à leurs ennemis, et qui les fassent craindre, aimer et respecter de leurs peuples; mais il ne veut pas qu'ils s'y attachent et qu'ils s'en élèvent, et, pendant qu'il les met sur la tête d'un nombre infini de personnes, il veut qu'ils se considèrent eux-mêmes, en sa présence, comme l'un de ceux qui sont sous leurs pieds.
Comme chrétiens, leurs cœurs ne doivent appartenir qu'à Dieu; il faut qu'ils aient tout, comme s'ils n'avaient rien. L'Evangile de Jésus-Christ, qui est pour les grands monarques comme pour leurs sujets, n'ouvre les portes de son royaume qu'à ceux qui ont vécu dans une humilité sincère et dans un détachement véritable de toutes les choses d'ici-bas. Il n'exempte personne; c'est au roi assis sur son trône, comme au pauvre dans sa chaumière, qu'il a été dit : « Quiconque ne renoncera pas à tout ce qu'il possède , ne peut être mon disciple. »
«Enfin, Sire, disait-il en finissant, Dieu a voulu faire voir que la sainteté était compatible avec la puissance souveraine. 11 a voulu que le sceptre se trouvât entre les mains des saints; c'est ce que nous avons vu dans les Henri, les Louis, les Edouard, les Edmond, et quantité d'autres. Votre Majesté suit leurs traces avec tant de fidélité , qu'il y a tout sujet de croire qu'Elle aura part à leurs récompenses et à leurs couronnes , soit par le bon usage qu'Elle fera de celle que nous espérons qui lui sera rendue, soit par la résignation qu'Elle aura aux desseins de Dieu, au cas qu'il veuille qu'Elle achète par la perte d'une grandeur bornée et passagère une gloire d'une durée et d'une valeur infinie.
(1) Manuscrit de Septfons, cah. XI, p. 133.