LIVRE VIII, CHAPITRE XIII
été approuvé de plusieurs personnes. On commençait à parler diversement de ce prince , de son caractère et de sa piété. Il y avait alors, comme toujours, de ces hommes superficiels qui, selon l'expression de Bossuet, ignorant les secrets de Dieu et les vues de sa Providence sur ses élus, dans le renversement des trônes et des dynasties, ne veulent juger des choses que par leur écorce. Ces gens avaient la cruauté de tourner en ridicule la tranquillité, la paix profonde dont semblait jouir ce malheureux roi; ils l'attribuaient non à sa confiance en Dieu, non à la force de son âme , mais aune indifférence, à une apathie, à une insensibilité incompréhensible. L'abbé de Rancé fut peiné des fausses idées qu'on s'en faisait; il le connaissait mieux que personne, et il voulut s'en expliquer avec le maréchal de Bellefonds.
« Je suis fâché , lui écrivit-il , de ce que vous partîtes de la Trappe sans que je pusse vous entretenir un moment sur le sujet du roi d'Angleterre. Je fis sur cela tout ce qui me fut possible , mais je ne pus pas en trouver le temps. Je mourais d'envie de vous dire tout ce que j'avais remarqué dans ce prince, si digne de respect et de la compassion des gens de bien. Je vous avoue, Monseigneur, que je lui vis un fonds de piété et de religion qui me surprit; un dégagement de toutes les choses du monde, et une résignation à la volonté de Dieu , qui ne peut être qu'un pur effet de sa grâce et une impression de son Saint-Esprit. Il connaît parfaitement la grandeur et l'étendue de sa disgrâce , quand il la regarde avec des vues humaines; mais le sentiment qu'il en a, ne lui sert que de matière pour offrir à Dieu un continuel sacrifice , et s'attirer par là toute la protection dont il a besoin dans une infortune si complète et si achevée que la sienne.
« On ne saurait ne point voir ce qui fait sa consolation : c'est qu'il est persuadé qu'il n'avait ce qu'il perd que pour peu de temps , et qu'il fallait tôt ou tard en souffrir la privation ; que ce qu'il attend est éternel ; que Jésus-Christ lui prépare une couronne qui n'est point sujette au changement, et qui ne peut lui être ôtée ni par la malignité des démons, ni par la conspiration des hommes.
« J'ai admiré la retenue et la modération avec laquelle il parle de ses ennemis. Il ne sort pas un mot de sa bouche qui ne soit en cela selon les règles les plus exactes de l'Évangile. La nature n'a nulle part à ce qu'il en dit; tous les mouvements en sont arrêtés. C'est, assurément, ce qui n'est point en la puissance de l'homme; et on ne peut pas douter que
(1) Manuscrit de Sept font, cab. XI, p. 143.
Dieu, dans ces moments, ne soit le maître de son cœur. Rien n'égale la vivacité de sa foi et l'ardeur de son zèle pour l'intérêt de l'Église et pour le service de Jésus-Christ; et il s'estime heureux, dans son malheur, de ce qu'il l'a jugé digne de souffrir quelque chose pour la gloire de son nom. Il sait et ressent que la persécution est le caractère de ceux qui lui appartiennent. Nous le vîmes, vous vous en souvenez, Monseigneur, s'approcher de la sainte Table avec une piété qui n'est point ordinaire (1)
«Toute cette conduite, Monseigneur, paraît visiblement appuyée sur les véritables principes; c'est-à-dire sur la confiance en la bonté de Dieu, et sur une ferme conviction que toutes les choses qui passent, ne méritent point d'être désirées de ceux qui vivent dans l'espérance des biens qui ne passeront jamais. Il faut avouer, Monseigneur, que l'état où nous voyons ce prince infortuné, donne une grande idée de la vanité de tout ce qu'il y a, ici-bas, de plus éclatant, et, tout ensemble, de l'immensité de la miséricorde de Dieu. On aperçoit la première de ces deux choses dans l'audace de l'usurpateur, dans la chute imprévue de ce grand roi , dans la révolte de ses peuples et dans la perfidie de ses serviteurs ; et l'on voit la miséricorde de Dieu dans la fermeté avec laquelle ce prince porte la grandeur de sa disgrâce, qui l'aurait cent et cent fois accablé, si la main toute-puissante de Dieu ne l'avait garanti de ce malheur. Heureux celui qui connaît l'incertitude des choses humaines ! Mais plus heureux celui qui, ne se contentant pas de la simple spéculation, prend soin de régler ses voies sur cette connaissance, dont le bon usage est si rare et si nécessaire!
« Je vous puis assurer, Monseigneur, que si ce grand prince a trouvé quelque consolation parmi nous , comme il nous l'a témoigné , il nous a laissé une édification dont nous ne perdrons jamais la mémoire. Après le roi que Dieu a gravé dans nos cœurs, et tout ce qui regarde sa personne sacrée, il y tient la première place ; je dois cela à tant de grandes qualités qu'il a reçues de Dieu , à sa persécution , à son attachement inflexible à la défense delà foi, et je le dois encore à toutes les marques qu'il m'a données d'une bonté dont je n'étais pas digne.
« Voilà , Monseigneur, une partie de ce que j'avais à vous dire, et que je n'ai pu m'empêcher de vous écrire. Il ne me reste qu'à vous demander la continuation de l'honneur de vos bonnes grâces (2). »
Ainsi, selon l'abbé de Rancé, la paix dont jouissait Jacques II n'était
(1) Ôn a supprimé, ici, les circonstances détaillées de la communion, que le roi fit à la grand'messe, parce qu'elles ont été rapportées plus haut, extraites de cette lettre de l'abbé de Rancé.
(2) Nouvelles Lettres de Bussy-Rabutin. Lett. GXXX1, t. Vil. Paris, 1727.