‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 154 sur 445 · LIVRE VIII, CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII, CHAPITRE XIII

point celle d'un stoïcien qui, par forfanterie, brave la mauvaise fortune, ou d'un apathique qui ne sent rien ; mais celle d'un roi chrétien qu'une révolution, rapide comme la foudre, avait renversé d'un trône et jeté à bas, et qui, voyant la main de la Providence dans ce coup terrible, s'était mis à genoux en disant : Seigneur, que votre volonté soit faite!

Le monde, il est vrai, ne comprend pas cela; il veut qu'on se relève, qu'on frappe et qu'on se venge. Louis XIV le fit pour lui : la puissance et la volonté ne lui manquaient pas ; mais la Providence ne bénit pas ses armes, montrant assez par là que cette disgrâce était de celles où il ne faut que de la résignation. C'est ce que semblait avoir compris l'ex-roi d'Angleterre : il y avait en lui du sang et de la foi de saint Louis.

Le maréchal de Bellefonds communiqua la lettre dont nous venons de parler; elle fut bientôt publique, et , dès le 24 décembre, l'abbé de Rancé écrivait à M. Nicaise : « J'oubliais de vous dire, Monsieur, qu'il court une lettre que j'ai écrite à M. le maréchal de Bellefonds sur le roi d'Angleterre; c'est-à-dire, qu'il l'a montrée et qu'il en a donné des copies. Bien des gens l'approuvent, à ce qu'on m'en dit; cependant elle trouve des critiques. Si vous en entendez parler, comme il est malaisé que cela ne soit, vous pouvez dire que je n'ai fait qu'exprimer mes sentiments, et que je les crois fondés sur des raisons qu'on ne peut ni contester ni combattre ; mais la malignité des hommes attaque tout, et elle veut trouver le mal où il n'est point (1). »

Au reste, ceux mêmes qui n'approuvaient pas qu'on eût fait circuler cette- pièce, ne pouvaient s'empêcher d'en admirer la beauté au point de vue des pensées et du style. L'abbé de Choisy écrivait au comte de Bussy- Rabutin : « Je vous envoie une lettre de M. de la Trappe, que vous trouverez belle; c'est un éloge parfait du roi d'Angleterre (2). » Le comte, assez peu partisan de la Trappe, répondait : « La lettre de M. l'abbé de Rancé est admirable; je n'ai rien lu en ce genre de mieux écrit (3). »

Nos âmes se reflètent sur tout ce qui est autour de nous, et ceux qui vivent dans notre intimité s'aperçoivent bien vite des changements qui s'y sont opérés. L'épouse de Jacques II fut une des premières à reconnaître l'heureuse influence que ce pèlerinage avait exercée sur lui. Elle se plaisait à le redire en toute circonstance; elle se crut même obligée de charger son aumônier d'en témoigner sa reconnaissance à l'abbé de Rancé. Il lui écrivit : « Vous avez, Monsieur, entièrement gagné le cœur de la

(1) Collect. Nicaise, t. V, lett. 54. (Biblioth. Impériale.)

(2) Nouvelles Lettres de Messire Roger de Rab., comte de Bussy, t. Vil, p. 228.

(3) Id., ibid.

reine, par les saintes impressions que le Seigneur a faites par votre ministère sur le cœur du roi, son époux; car elle m'a fait l'honneur de me dire, plus d'une fois, qu'elle ne pouvait assez le louer des grâces qu'il avait reçues à la Trappe. Il n'en fallait pas moins pour le soutenir dans les grandes et continuelles disgrâces qu'il a essuyées depuis si longtemps, et qui semblaient augmenter à un point capable de mettre toute sa vertu à l'épreuve (1). »

On a été souvent surpris de voir combien il y avait de larmes dans les yeux des rois; eh bien! quand l'abbé de Rancé n'aurait essuyé qu'une seule larme des yeux de ce prince infortuné, les hommes sensibles aux malheurs devraient encore l'en bénir!

Page 1