‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 155 sur 445 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Accident grave qui arrive à l'abbé de Rancé ; sa santé en est sérieusement altérée ; il visite les Clairets, dont les religieuses embrassent l'Etroite-Observance (1691).

Un mois s'était à peine écoulé depuis la visite du roi d'Angleterre, que l'abbé de Rancé fit une chute qui faillit être mortelle. Le 21 décembre, fête de Saint-Thomas, sur le soir, comme il descendait de sa chambre du côté du jardin , ses douleurs rhumatismales le saisirent si vivement que les forces lui manquant tout à coup, il tomba de son long au bas des degrés. Un convers averti par le bruit de la chute courut vite chercher du secours , et on eut beaucoup de peine à l'emporter. Si la tête eût frappé le mur, la mort aurait été instantanée. Dieu le protégea visiblement dans cet accident qui devint pour lui une occasion d'acquérir de nouveaux mérites. II en résulta une distension très douloureuse .des nerfs de la cuisse, accompagnée d'une enflure considérable, avec inflammation.

Le mal devint alors si aigu que le pauvre malade ne pouvait trouver de situation qui le soulageât. Le lit lui étant insupportable, il passa quarantecinq jours et autant de nuits sur une chaise de paille, sans pouvoir fermer l'œil. Ce qui paraîtra presque incroyable, c'est que dans cet état de souffrance, il ne laissa pas de gouverner sa maison, donnant ses ordres à

(1) Le Nain, Vie de M. de Rancé, t. I, 1. IV, c. v, p. 317.

Dom Le Nain, son sous-prieur, qui venait les recevoir chaque jour de sa bouche (1).

Comme son état ne lui permettait ni d'aller à l'église ni même d'y être porté , il fut obligé de recevoir la sainte communion à l'infirmerie tous les dimanches. Il puisait dans la réception de ce pain des forts la patience, le courage , le détachement des choses de la terre , le goût et le désir des choses du Ciel (2).

Pendant tout le temps que dura son infirmité , c'est-à-dire environ depuis Noël jusqu'à la Saint-Jean , ses religieux venaient ensemble le visiter tous les quinze jours à l'infirmerie, pour se consoler avec lui de la privation si prolongée de sa présence. Ses autres enfants, ses filles des Clairets, ne l'oubliaient pas non plus. L'abbesse , Mme de Valençay , lui écrivit pour lui témoigner combien son état de souffrance l'affligeait , ainsi que toute sa communauté. Il lui répondit le 4 janvier : « Je vous suis tout à fait obligé de la part que vous prenez aux maux qu'il a plu à Dieu de m'envoyer. Vous savez sans doute que cela m'est arrivé par une chute que j'ai faite, qui a augmenté mon rhumatisme et les douleurs que je ressentais depuis quelques jours. Cela m'a mis depuis ce temps-là dans l'impuissance de me soutenir. J'espère, ma très Révérende Mère, que cette incommodité n'aura point de suites , et particulièrement priant Dieu pour moi comme vous faites. Quoique je ne fasse pas des choses extraordinaires pour ma guérison , je ne la néglige pas aussi, comme vous pourriez croire, et j'en fais assez pour que Dieu et les hommes soient contents en cela de ma conduite (3). »

Le printemps lui apporta peu de soulagement, et le 17 mai il écrivait à sa sœur de l'Ànnonciade: « Je ne suis pas encore guéri et je ne puis marcher qu'on ne me soutienne (4). »

Dès qu'il se sentit mieux , il se rappela les Clairets et les bonnes religieuses qui avaient tant prié pour lui. Près de dix-huit mois s'étaient écoulés depuis sa première visite. Vers la fête de Saint-Jean-Baptiste, il se crut assez fort pour faire ce voyage. Il partit donc de laTrappele 20 juin et arriva le même jour. Ces pieuses filles avaient conçu un grand et généreux projet : comme elles lui en avaient déjà fait l'ouverture par lettres, elles crurent la circonstance favorable pour en presser l'exécution. Il ne s'agis-

(1) Le Nain, Vie de M. de Ramé, t. I, p. 18.

(2) Manuscrit de Septfons , cah. XI, p. 152.

(3) Cette lettre inédite se trouve dans le Recueil de la Grande-Trappe.

(4) Même Recueil.

248 HISTOIRE DE i/ABBÉ DE RANCÉ.

sait de rien moins que d'embrasser la réforme dans toute sa sévérité, et de renoncer aux mitigations où elles avaient vécu jusqu'alors. Elles en sollicitèrent l'autorisation avec tout le zèle imaginable : les unes par billets signés de leur main , les autres de vive voix , en se jetant à ses pieds et fondant en larmes ; celles même à qui leur âge avancé et leur santé chancelante ne permettaient pas de suivre leurs compagnes , lui témoignèrent néanmoins qu'elles se feraient scrupule d'empêcher l'établissement de la réforme en leur maison , et de priver celles de leurs Sœurs , à qui le Ciel avait inspiré ce pieux dessein, du mérite et de la récompense qu'elles avaient lieu d'en attendre, et l'Eglise de l'édification qu'elle en recevrait.

Ce sage Visiteur qui avait devant les yeux l'avis de l'Apôtre qui veut qu'on ne croie pas à toute sorte d'esprits, mais qu'on s'applique à reconnaître s'ils viennent de Dieu, ne put refuser son admiration et ses éloges à cet élan de leur ferveur, mais il ne crut pas devoir se rendre à leurs désirs. Il promit seulement, de s'occuper de cette affaire devant le Seigneur et de la lui recommander (i). Ces saintes femmes prouvèrent bientôt que cette démarche n'était point de leur part un caprice de dévotion.

Le 14 septembre, jour auquel, selon la Règle de Saint-Benoît, on commence les jeûnes réguliers jusqu'à Pâques, les plus ardentes supplièrent leur abbesse de leurpermettre de les observer. La proposition était délicate : la prudente Supérieure appréhendait qu'une séparation si frappante dans la même maison, n'altérât cette concorde et cette charité chrétienne que les soins de leur premier Visiteur, l'abbé du Val-Richer, y avaient si heureument rétablies, et elle ne crut pouvoir mieux faire que de se conformer à ce que déciderait l'abbé de Rancé, leur père immédiat.

Cependant , quelques jours après , plusieurs religieuses des plus décidées pour la réforme ne voulurent point toucher aux portions de viande qu'on leur avait servies au réfectoire, et se contentèrent de manger leur pain sec, d'aussi bon cœur et avec autant de plaisir, que les personnes les plus sensuelles en prennent dans les mets les plus exquis et les mieux apprêtés. Quelques autres suivirent bientôt l'exemple de ces premières, et le nombre des réformées grossit à un point qu'il comprenait la plus grande partie de la communauté.

Mme de Valençay, la Mère abbesse , ne voulut gêner et contraindre personne; elle régla que celles qui voudraient à l'avenir faire abstinence prendraient leurs places au réfectoire toutes du même côté, et que les autres se rangeraient du côté opposé; ce qui s'exécuta sans le moindre sentiment

(1) Manuscrit de Septfons, cah. XI, p. 154.

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