LIVRE VIII, CHAPITRE XIV
de vanité dans celles qui marchaient en avant, ni la moindre apparence de dépit et de jalousie dans celles qui restaient en arrière.
L'abbé de la Trappe trouva les choses sur ce pied, quand il vint faire sa troisième visite que nous plaçons ici par anticipation pour n'être pas obligé ensuite de couper le fil de notre narration. Il fut charmé de voir cet heureux changement opéré si pacifiquement, et leur dit : « Que Dieu ne lui avait pas paru moins admirable dans les mitigées que dans les réformées; que ce qui le touchait le plus, c'était de voir que la paix, la concorde , l'union, la parfaite intelligence qui les liait auparavant si étroitement, n'en avait reçu ni affaiblissement ni atteinte; qu'il remarquait , au contraire, qu'elles avaient acquis un nouveau degré de soumission, de respect, de déférence, d'estime, de charité les unes pour les autres, ce qui lui était une preuve qui l'empêchait de douter que cet ouvrage ne fût beaucoup plus celui de l'Esprit de Dieu que de la pensée et de l'imagination des hommes; que la grâce avait tellement gagné le cœur de celles qui dans le commencement n'y étaient pas portées, qu'elles reconnaissaient que ce changement n'avait pu se faire que par la main du Très-Haut. »
Cependant ce fut en vain que la Mère abbesse et ses religieuses le supplièrent de confirmer cette réforme de son autorité, il ne voulut pas y consentir, jugeant à propos de différer encore et de leur donner le temps de s'éprouver dans ce nouveau genre de vie.
Une vieille religieuse qui n'avait pas encore embrassé la réforme, se trouvant atteinte d'un mal très sérieux à la gorge, pria le Père confesseur de la maison de vouloir bien donner connaissance de son état à l'abbé de la Trappe, afin qu'il pensât à elle devant Dieu. Il se mit aussitôt à prier, et le soulagement qu'elle ressentit lui permit deux jours après d'aller à la messe de communauté. Par reconnaissance, elle se rangea du côté des réformées, nonobstant l'espèce d'impuissance où elle était réduite à cause de ses longues infirmités, et elle tint ferme jusqu'à la mort. Quand le même Père abbé vint faire sa troisième visite, elle alla se jeter à ses genoux pour le remercier de la grâce qu'elle avait obtenue par ses prières et le conjurer d'en solliciter une autre, celle de pouvoir chanter au chœur. A quoi il répondit : « qu'elle en demandait trop à la fois, qu'elle devait se contenter de ce que Notre-Seigneur avait fait pour elle. » Mais sans se rebuter : Que je chante, mon Révérend Père, continua-t-elle; demandez, demandez à Jésus-Christ qu'il m'accorde cette faveur. «Chose surprenante! dit Dom Le Nain (1) : elle qui depuis très longtemps ne pouvait articuler deux mots
(1) Vie de M. de Rancé, t. I, 1. IV, c. vu, p. 324.
de suite s'en alla de ce pas aux Vêpres, où elle imposa une antienne à son tour, et continua depuis à chanter comme les autres. »
Cependant l'abbé de Rancé était toujours incertain s'il devait tenir pour indice de la volonté de Dieu, le désir que lui témoignaient ces bonnes Sœurs et les premiers pas qu'elles avaient déjà faits , ou s'en défier comme d'un premier mouvement de ferveur qui ne durerait pas. Il crut devoir recourir aux lumières de l'archevêque de Paris, M. de Harlay, son vieil ami.
« Vous me permettrez, Monseigneur, d'avoir recours à vous dans une difficulté qui se présente. Il y a près de trois ans que j'ai été contraint de prendre la conduite de l'abbaye de filles dite des Clairets, qui dépend originairement de celle de la Trappe. Je la trouvai dans la Commune Observance de la Règle; et comme les religieuses me demandèrent si elles étaient en sûreté de conscience dans la mitigation, je leur dis qu'elles n'en devaient point douter, puisqu'elle était autorisée et approuvée par l'Église (1).
« Quoique je ne leur aie jamais parlé ni directement ni indirectement d'embrasser l'Étroite Observance de la Règle, il y a plus d'un an que plusieurs d'entre elles me témoignèrent qu'elles se sentaient pressées d'un grand désir de garder l'abstinence et de prendre la réforme. Je ne les écoutai point, je leur fis entendre que, pourvu qu'elles accompagnassent ce qu'elles pratiquaient de toute la religion et la pureté nécessaire, elles en faisaient assez. Depuis ce temps-là, quelques-unes m'ont écrit sur ce sujet, en me marquant qu'elles étaient toujours dans le même sentiment.
« Il y a près d'un mois qu'étant allé visiter ce monastère, entre trentetrois ou trente-quatre religieuses de chœur, il y en eut bien vingt-sept ou vingt-huit, et l'abbesse la première , qui me pressèrent avec instance de consentir qu'elles prissent la réforme, que Dieu demandait cela d'elles, qu'elles sentaient pour cela des mouvements pressants , que la chose dépendait de moi, puisque, par le Bref d'Alexandre VII, il suffisait pour cela d'avoir la permission du Père immédiat; c'est ce que je ne voulus point faire : je leur dis seulement qu'il fallait avoir patience, et prendre du temps pour examiner la chose avec plus de maturité. Elles m'ont récrit depuis une lettre commune avec beaucoup d'empressement et d'instance, signée de toutes les religieuses à l'exception de cinq.
« J'ai cru, Monseigneur, que je ne pouvais mieux faire que de vous exposer l'état où je me trouve, afin de suivre l'avis que vous aurez la bonté de me donner... Faites-moi la grâce de me dire en quatre mots ce qu'il faut
(1) Il voulait parler du Bref d'Alexandre VII.