‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 158 sur 445 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Les quatre Paie mon de la Trappe : le chevalier des Essars, MM. des Haies et d'Harchies, le comte de Santéna (2) (1691).

« Je ne puis m'empêcher, disait un jour l'abbé de Rancé à ses religieux, de faire une réflexion sur le nom de Palémon, auquel il semble que Dieu ait attaché une bénédiction particulière pour tous ceux qui l'ont porté dans ce monastère. Comme ils ont eu de commun entre eux, avant leur conversion, un mépris et un oubli complet de leur salut, Dieu aussi a voulu les rendre semblables, depuis leur retour, par une communication de ses grâces, si prompte et si prodigue, qu'on peut dire que, de vais-

(1) Manuscrit de Septfons , cah. XI, p. 160 et 164.

(2) Tout ce que nous racontons est tiré : 1° d'une Relation de la vie et de la mort de Frère Palémon, relig. de l'abb. de la Trappe, nommé dans le monde le comte de Santéna (2«édit.), 1696, Paris, Élie Josset, in-12 de 125 pages; — 2<> d'une autre Relation de la vie et de la mort du comte de Santéna, insérée dans le vol. in-12 des Relations publiées, en 1702, chez Et. Michallet, Paris (de la page 57 à la page 131 ).

seaux d'iniquité , de colère et d'ignominie qu'ils étaient dans l'Église, vasa irœ apta in interitum, ils en sont devenus en un moment la beauté, l'ornement et la gloire, vasa misericordiœ in gloriam (1). »

Le premier de ce nom était un gentilhomme de Poitou, appelé le chevalier des Essars. Il avait d'abord servi dans les mousquetaires, et s'était attiré la disgrâce du roi pour s'être battu en duel. Il passa dans l'ile de Candie avec M. de Longueville, et se signala par une action éclatante, racontée par le comte de Chemcrault : il soutint, lui troisième ou quatrième, l'effort d'une troupe nombreuse de Turcs, et les arrêta. Le chevalier de Septville, qui commandait, voyant son sang jaillir, le pressait de se retirer, il lui répondit : « qu'il avait encore assez de force pour se défendre, et qu'il fallait périr !... » Mais il leur arriva du secours, qui les mit hors de danger.

L'affaire de la Canée étant finie, il revint en Poitou; Dieu eut pitié de lui, et lui parla au cœur d'une manière si vive et si puissante, qu'il se rendit à la Trappe, au lieu de retourner à l'armée. Aussitôt qu'il y fut arrivé, il renvoya son équipage et ses gens, comme s'il eût été sûr d'y être reçu. L'abbé de Rancé l'ayant entretenu, lui avoua qu'il s'étonnait de sa résolution si prompte et si subite; iJ répondit qu'il espérait que Dieu lui ferait la grâce d'y persévérer. Il ne se trompa point : il fut bientôt transformé. On le vit sérieux, sage, modeste, exact, docile et soumis, s'acquittant de ses devoirs monastiques, comme s'il eût eu vingt ans de profession.

Comme il aimait beaucoup ses Frères, on lui donna le soin des malades, et il l'accepta avec joie. Il y avait à l'infirmerie un religieux couvert de cinq ou six ulcères, il s'attacha à lui de préférence, et le pansa avec un dévouement admirable, comptant pour rien les dégoûts, heureux de faire par le motif de la charité, ce qu'il n'aurait pas fait, pour son propre frère, par le sentiment de la nature (2).

Le second du nom de Palémon , s'appelait , dans le monde , Nicolas des Haies, natif de Rouen. Toute sa jeunesse n'avait été qu'un désordre continuel. Emporté, comme un autre prodigue, par un esprit de libertinage et de désobéissance, il passa les mers et pénétra jusqu'aux Indes. Après avoir erré quatorze ou quinze ans par le monde, il revint en France. Dieu le toucha, et lui donna de l'horreur pour la vie qu'il avait menée; il tourna ses regards du côté de la Trappe , le grand asile, le grand refuge des pécheurs; il s'y rendit, et il annonça, en arrivant, au Père abbé qu'il

(i) Rom., IX, 22 et 23.

(2) Tout cela est raconté de la page 85 à la page 93 de la Relation in-12, 1696.

Page 1