LIVRE VIII, CHAPITRE XV
venait pour apprendre de lui à aimer et à servir un Dieu qu'il n'avait connu jusqu'alors que pour le blasphémer. Le Père abbé le reçut, et, par un changement vraiment extraordinaire, il vécut depuis ce moment jusqu'à celui de sa mort d'une manière si exacte et si parfaite, qu'on ne vit presque jamais rien à reprendre dans sa conduite.
Après avoir rempli la communauté d'édification pendant cinq années, il tomba assez gravement malade. On peut dire qu'il fut transporté de joie lorsqu'il vit qu'on préparait la paille sur laquelle il devait se coucher, et, à la vue de ce lit lugubre, il s'écria : « Je ne puis pas dire, comme saint André : 0 bonne croix, si longtemps désirée!... Mais je dirai seulement : 0 bonne paille, que j'ai souhaitée avec tant d'ardeur et depuis si longtemps (1) ! »
Le troisième du nom de Palémon fut un gentilhomme de Saint-Omer, appelé dans le monde Paul d'Harchies , ancien capitaine de dragons , et qui avait vécu dans toute sorte de débauches. Il s'était lié avec un vieux troupier, qui lui avait fait un cours complet de libertinage , d'impiété et même d'athéisme. Jamais élève ne profita mieux des leçons de son maître. La corruption de son cœur était si profonde, et les ténèbres dont son âme était couverte, si épaisses, qu'il s'était trouvé dans les occasions les plus périlleuses, sans crainte de perdre la vie, parce qu'il croyait que tout mourait dans l'homme comme dans la bête. Il était persuadé que Dieu n'était point le créateur du monde , ni Jésus-Christ notre Sauveur, et que la religion n'était qu'une fable.
Tels étaient ses sentiments, lorsqu'il vint à la Trappe pour la première fois, sans trop savoir pourquoi. L'opération de la grâce fut si puissante et si rapide, qu'il se jeta aux pieds de l'abbé de Rancé pour lui faire l'aveu des désordres de toute sa vie. Celui-ci l'exhorta vivement à faire pénitence, et à revenir dans cette solitude pour y rester. Il revint, en effet, mais sans être bien décidé à prendre l'habit monastique. Ce qui le détermina, ce fut la mort d'un religieux dont il fut témoin.
La communauté étant allée rendre les derniers devoirs à ce religieux, et réciter près de lui les prières des agonisants, il la suivit, et entra avec elle dans l'infirmerie. Il tut très surpris et très touché de voir ce pauvre malade à l'extrémité, étendu sur la paille, le visage content et plein de joie, prêt à paraître devant Dieu avec autant d'assurance que s'il eût vu, comme un autre saint Etienne, les Cieux ouverts, et Jésus-Christ, à la droite de son Père , l'appelant dans son royaume. Ce spectacle l'émut jus-
(1) ^ages 93 et 95 de la Relation précitée.
254 HISTOIRE DE ï/ABBÉ DE RANCÉ.
qu'au fond du cœur. Les prières étant finies, il se retira avec la communauté, et s'en alla dans sa cellule. Dès qu'il fut seul devant son crucifix, tout dur et insensible qu'il était, il se mit à pleurer et à demander à Jésus-Christ qu'il lui fit la grâce d'exécuter la résolution qu'il prenait de perdre plutôt mille vies que de sortir d'une maison où l'on mourait avec tant de paix et de bénédiction. Aussi disait-il qu'il était moins venu à la Trappe pour y vivre que pour avoir le bonheur d'y mourir bientôt; c'est ce qu'il avait demandé à Dieu, et il fut exaucé.
Quelques jours avant sa mort, le Père abbé l'étant venu voir, il se mit à ses pieds , et lui adressa cette question : « N'y a-t-il pas moyen , mon Père, de hâter mon voyage ? Je ne soupire qu'après l'éternité et après ma véritable patrie. »
Il semble que cet homme ait entrevu les joies du Ciel : la vie l'ennuie; il lui tarde que ses liens soient brisés pour prendre l'essor. Comme saint Paul, il soupire après le bonheur de mourir, et il répète comme lui: « Quis me liberabit de corpore mortis hujus? ( Qui me délivrera de ce corps de mort?) »
« Si je fusse mort à l'armée, disait-il, je serais mort comme quantité d'autres que j'ai vus mourir, le blasphème sur les lèvres; mais ce qui est étrange et incroyable, c'est que j'ai vu un soldat qui en exhortait un autre à la mort, en jurant lui-même le nom de Dieu. »
Enfin, le jour de la délivrance arriva : quelques instants avant de rendre le dernier soupir, les religieux étant agenouillés autour de lui, il les regarda d'un air satisfait, et élevant la voix autant qu'il pouvait dans sa faiblesse : « Quel bonheur, mes Frères, s'écria-t-il , vous m'allez mettre au Ciel! pour moi, je ne suis qu'un coquin, un misérable : vous êtes tous des saints , et Dieu ne peut rien refuser à vos prières. »
Ensuite, comme on était prêt de le porter sur la paille, et qu'on le levait de la chaise sur laquelle il était assis , il dit encore : « Je ne suis qu'une victime que Dieu a frappée , trop heureux si elle lui est agréable. »
Aussitôt qu'il fut sur la paille, on fit les prières. Le Père abbé lui parlant ensuite de la grandeur des miséricordes de Dieu et du bonheur dont il allait jouir, il perdit connaissance, et mourut sans agonie, sans la moindre convulsion et dans une paix profonde (1).
L'usage est, à la Trappe, de laver les corps morts, de les revêtir de leurs plus beaux habits , de les porter à l'église où on les expose sur un brancard , au milieu du chœur, devant le saint autel. C'est ce qu'on fit pour le Frère d'Harchies , le 3 juillet de cette année. Nous avons dit que
(1) Ce récit se trouve dans le volume in-12 précité, de la page 95 à la page 409.