LIVRE VIII, CHAPITRE XV
c'était la vue d'un religieux mourant qui l'avait converti : Dieu va se servir de son cadavre pour opérer une autre conversion. De son front glacé, de ses yeux éteints, il fera jaillir une étincelle de vie qui ira frapper une âme tuée par le péché, et revivifiera un homme qui semblait être vivant, mais qui, en réalité, était mort; nous voulons parler du comte de Santéna, originaire du Piémont, fils du marquis de Tana, gouverneur de Turin, et l'un des plus grands seigneurs de ce pays.
Il avait pris du service dans l'armée française, et, comme il arrive pour la plupart des jeunes officiers, le plaisir, la gloire et l'ambition étaient ses idoles. Ses passions l'entraînèrent d'abîme en abîme; et on lui a entendu dire cent fois depuis, même au moment de la mort, « que s'il y avait des crimes qu'il n'eût pas commis, c'est qu'il n'avait pas eu intérêt ou occasion de les commettre. » — « Il languissait, dit l'abbé de Rancé, dans les ténèbres et dans les horreurs d'une nuit obscure sans s'en apercevoir; il était chargé de chaînes, accablé du poids de ses péchés, sans que sa captivité, tout affreuse qu'elle était, lui fût sensible, lorsque Dieu frappa son cœur et lui ouvrit les yeux. »
Il était parti de Lille avec son régiment, qui venait tenir garnison à Béthune. Gomme il souffrait dune jambe, il fut forcé de monter dans son carrosse, et, y étant seul, il se mit à lire l'histoire de Joseph, qu'il avait emportée avec lui, pour se distraire pendant la route. Cette lecture lui suggéra quelques réflexions sur la grandeur de Dieu et sa puissance. Arrivé à Béthune, il soupa avec ses officiers, parlant des choses du monde, selon son habitude. Il se coucha^ mais au lieu du repos qu'il cherchait, il se trouva dans une inquiétude violente.
Il passa le lendemain à son ordinaire; mais il ne se fut pas plutôt mis au lit, que ses pensées de la nuit précédente lui revinrent avec plus d'importunité. Il eut un pressentiment de la mort de son père, qui mourut, en effet, cette même nuit, quoiqu'il n'eût appris aucune nouvelle de sa maladie. Le sommeil fuyant ses paupières, ses réflexions de la veille sur la vie de Joseph l'assaillirent de nouveau, et, dans un mouvement subit, s'adressant à Dieu, il lui dit : « Si vous êtes le même Dieu, dont je lisais hier tant de merveilles, et que vous vouliez quelque chose de moi, parlez, et dites ce que vous voulez que je fasse ? »
Il se leva aussitôt, et semblable à un homme qui, s'éveillant d'une ivresse profonde, ou sortant d'une léthargie mortelle, voit confusément et sans distinction les objets qui frappent ses sens, l'éternité lui apparut comme à travers un voile. Peu à peu l'Esprit divin l'éclaira, le pressa, et forma dans son cœur des mouvements si vifs et si prompts, qu'aux premières lueurs du jour il s'en alla dans l'église des Jésuites, où la Provi-
256 HISTOIRE DE i/ABBÉ DE RANCE.
dence l'adressa à un Père des plus anciens, qui avait l'habitude d'entendre les gens de guerre.
11 lui raconta ses agitations et ses tourments de la nuit précédente. Le bon Père l'assura que c'était l'effet d'une grâce particulière de Dieu, qui lui tendait la main pour le retirer de l'abîme. Il le décida à faire une confession de toutes les fautes de sa vie, et à prier le Ciel de lui indiquer la voie dans laquelle il devait marcher désormais.
L'évêque d'Arras donnait alors une mission à Béthune : le comte de Santéna voulut en profiter pour s'affermir dans ses bons sentiments. Il assista à toutes les prédications , et pressa ses officiers d'y aller avec lui. Dieu lui inspira l'idée de faire connaître son dessein à quelques personnes de piété, qui pussent l'aider dans l'œuvre de sa conversion. Il jeta les yeux sur le comte Du Gharmel, qu'il avait vu à la cour, et qui s'était retiré à l'Institution de l'Oratoire, comme nous l'avons dit. Il lui écrivit pour lui ouvrir son cœur, le priant de lui ménager près de lui une cellule et un petit réduit pour un valet.
La réponse du comte Du Charmel le toucha et lui donna de nouvelles forces; il la montra à son Père confesseur, qui approuva son projet. Il quitta donc son régiment, se rendit à Paris, et se réfugia à l'Oratoire, avec une résolution ferme d'y passer le reste de ses jours dans la piété, soutenu par les instructions et les conseils des prêtres qui gouvernaient cette communauté. Il fit bâtir deux cellules , une pour lui et l'autre pour son domestique.
Il était décidé à apprendre l'état de menuisier, afin d'unir le travail des mains à la prière. Ses pensées alors n'allaient pas plus loin; mais ce n'était pas là que Dieu le voulait.
A peine était-il installé , qu'il comprit que cette demi-retraite ne l'isolait pas assez du monde , qu'elle n'était pas assez austère pour un pécheur comme lui. Il pensa à la Trappe , et y fit un voyage au commencement du Carême de cette année, avec le comte Du Charmel. La vie que l'on menait dans ce désert lui plut. Il y voulut parler à Frère Palémon d'Harchies, qu'il avait connu à l'armée, et à d'autres militaires. Il répéta plusieurs fois qu'il trouvait heureux ceux que Dieu destinait à un état d'une si grande perfection, et que, s'il l'avait mieux connu, il ne se serait pas arrêté à celui qu'il avait choisi. Cette vue première ne fit point sur son esprit d'impression décisive: il retourna à Paris, et suivit son premier plan.
Le souvenir de la Trappe le poursuivit; il regretta d'en être sorti trop tôt à son dernier voyage. Enfin, après bien des réflexions et des luttes