LIVRE VII, CHAPITRE III
cernent jusqu'à Galien (1). Il fut frappé d'une pareille doctrine soutenue d'une pareille vie, et il ne put s'empêcher d'admirer l'une et l'autre. L'abbé Nicaise espéra un moment sa conversion (2).
On commença donc alors à opposer le livre de la Sainteté et des Devoirs de la vie monastique aux protestants français et étrangers : on s'en fit, plus tard, une arme terrible contre eux dans la grande question du monachisme, comme 'ils l'appelaient; c'est ce que Bossuet avait prévu. Ce grand prélat fut heureux du succès d'un ouvrage publié avec son approbation et sous ses auspices. Il écrivait de Meaux à l'abbé de Rancé : « Ce livre fait tous les effets que je m'étais proposés; en général, un très grand
bien Vous avez à rendre grâces à Dieu de vous avoir si bien inspiré;
et votre doctrine est de celles contre lesquelles l'enfer ne peut prévaloir, parce qu'elles sont fondées sur la pierre. »
Le livre de l'abbé de Rancé fut assez promptement transporté en Hollande. M?rde Neercassel, évêque de Castorie, vicaire des Provinces-Unies, écrivait à Arnauld, le 22 juin (3), et à Bossuet, le 22 juillet (4), « qu'il l'avait déjà lu , et qu'il circulait dans les Pays-Bas ; mais il prévoyait qu'il allait soulever la plupart des moines. » Nous avons, dans les réponses d'Arnauld, son opinion personnelle sur l'ouvrage; et, malgré les griefs qu'il pouvait avoir contre l'auteur, la vérité lui arrachait des éloges. « Voici, disait-il, le jugement que j'en fais : je crois qu'il y a bien des religieux qui en seront choqués; mais c'est un livre très bien écrit, plein de lumière, qui donne une grande idée de la vie monastique et qui porte beaucoup à Dieu. » — « S'il y a certains endroits, ajoutait-il, où le zèle de l'abbé de Rancé peut l'avoir emporté, je ne les ai pas remarqués en particulier; car je ne l'ai pas lu pour en faire une critique, mais seulement pour en être édifié. »
Arnauld n'ignorait pas que ce livre était assez mal accueilli dans un grand nombre de monastères, et il finissait sa lettre par ces sages réflexions : « Pour moi, il me semble que, si j'étais religieux, je m'en humilierais et ne m'en fâcherais point; car, si je croyais que tout ce qu'il dit est vrai, je tâcherais de m'y conformer autant qu'il me serait possible, et je prierais Dieu qu'il m'en donnât le pouvoir. Et si j'étais persuadé qu'on peut être bon religieux sans être dans une si haute perfection , je ne
(1) Nouvelles de la Répub. des Lettres, t. XXI, 1703 (Deuxième lettre de M. l'abbé Nicaise à M. Carrel), p. 403.
(2) Collect. Nicaise, Lett.11 et 15, t. V.
(3) Œuvres d'Arnauld, Lett., t. II, p. 275 et 276 (Paris-Lausanne, in-4°, 1775, Bibl. Sainte-Geneviève).
lîossuet, Lett., t. XL1V, p. 284. — Castoriensis Meldensi.
laisserais pas de me confondre de ma lâcheté, et de bénir Dieu des grâces qu'il ferait aux autres de le servir avec plus de ferveur. Il me semble que c'est la disposition où doivent être tous les religieux à l'égard de ce livre. »
Veut-on savoir sur quels points Arnauld prétendait que l'abbé de Rancé serait peut-être allé trop loin ? Qu'on lise une autre de ses lettres , postérieure à celle que nous venons de citer, et on verra qu'il s'agit surtout de la question des humiliations avancée et soutenue de nouveau avec beaucoup d'ardeur et de force, et au sujet de laquelle il s'était rangé, comme nous l'avons vu précédemment, du côté de M. l'abbé Le Roy. Au reste, son opinion fut toujours que l'abbé de Rancé « avait parlé parfaitement bien des vertus monastiques, dans un langage très agréable et très élevé , et qu'il les avait mises toutes dans un jour admirable; que, quand il y aurait quelques défauts dans ce livre, ils feraient bien voir que c'est le livre d'un homme, mais ils 7Ï empêcheraient pas que ce livré ne fût excellent et très utile (1). »
L'abbé de Rancé, depuis environ vingt ans, s'était constamment occupé de la sainteté et des devoirs de la vie monastique, non par une vaine curiosité , mais pour ramasser les rayons épars et faire la lumière sur ces grandes questions enveloppées de ténèbres. Il a remué l'Orient et l'Occident : pas une page, pas un mot des constitutions des anciens solitaires ne lui a échappé; il a fouillé le désert entier : il a fait amas de choses et d'idées, selon l'expression de Cicéron, sylva rerum et sententiarum. Tout en ouvrant le livre, vous vous trouvez rejeté dans un autre monde: c'est la Thébaïde et le Pont; c'est le Mont-Cassin et le premier Cîteaux qui se dressent devant vous, et aussitôt apparaissent à la file moines, anachorètes, cénobites, avec leurs longs manteaux et leurs capuces, tenant à la main leurs règles , les déposant devant vous et puis disparaissant dans la nuit du tombeau.
A cette époque, où il y avait tant de grands hommes et tant de grandes choses, nul n'a plus approfondi cette matière, nul ne l'a vue de plus haut, ne l'a mieux embrassée du regard et n'en a plus fidèlement saisi et reproduit toutes les faces. La forme est celle du dialogue : c'est une espèce de catéchisme ascétique, par demandes et par réponses; une conférence entre un abbé et des moines, sous les sombres voûtes du cloître, sur la solitude, le silence, la mortification, la peine du travail, la mort et l'éternité : tout le thème lugubre de la vie monastique.
Le plan des vingt-trois conférences, qui forment tout l'ouvrage, est à
(1) Œuvres d' Arnauld, Lett., t. II, p. 765.